Le 28 juillet 1942, en pleine Grossaktion Warschau — cette vague de déportations massives vers le centre de mise à mort de Treblinka entamée quelques jours plus tôt —, plusieurs mouvements de jeunesse et partis politiques juifs du ghetto de Varsovie s’unissent pour fonder la Żydowska Organizacja Bojowa (ŻOB), l’Organisation juive de combat.
Depuis le 22 juillet, cinq à six mille Juifs sont arrachés chaque jour au ghetto et conduits vers l’Umschlagplatz, puis vers les chambres à gaz de Treblinka.
Pour les militants des mouvements de jeunesse — Hachomer Hatzaïr, Dror, Akiva —, le doute n’est plus permis : il ne s’agit pas d’un « transfert vers l’Est », mais d’une extermination systématique. C’est dans ce moment de bascule que naît, dans les locaux de Dror he-Halutz rue Dzielna, l’idée d’une résistance armée organisée.
La ŻOB regroupe des courants qui, en temps normal, se disputaient âprement l’hégémonie politique sur la rue juive.
Le Bund, parti socialiste farouchement antisioniste attaché à l’autonomie culturelle en diaspora et à la langue yiddish, y est représenté par Marek Edelman, qui en deviendra le commandant en second.
Poale Zion, mouvement sioniste-socialiste lui-même divisé entre une aile marxiste et une aile plus modérée, y délègue Herz Berlinski.
Hachomer Hatzaïr, mouvement de jeunesse sioniste-socialiste à l’orientation marxiste affirmée, fournit le commandant en chef de l’organisation, Mordechaj Anielewicz.
Dror-Habonim, proche idéologiquement de Hachomer Hatzaïr mais organisationnellement distinct, est représenté par Icchak Cukierman.
Enfin, le Parti ouvrier polonais clandestin, émanation du mouvement communiste reconstitué après la dissolution du PC polonais par Staline en 1938, introduit une dimension non-juive et non-sioniste dans l’organisation.
Cette coalition, unissant bundistes antisionistes, sionistes-socialistes de tendances rivales et communistes, illustre à quel point l’urgence existentielle de l’été 1942 a suspendu — sans les effacer — des clivages idéologiques normalement structurants.
Le mouvement de jeunesse révisionniste Betar refuse en revanche de rejoindre la ŻOB et fonde sa propre organisation, le Żydowski Związek Wojskowy (ŻZW).
Ce refus n’est pas anecdotique : il reflète une fracture politique ancienne, antérieure de plusieurs décennies à la guerre, entre le courant révisionniste fondé par Vladimir Jabotinsky — nationaliste, hiérarchique, hostile au socialisme — et les mouvements de gauche qui dominent la ŻOB.
Cette rivalité, exacerbée dans le Yichouv par des décennies d’affrontements idéologiques entre travaillistes et révisionnistes, se transpose telle quelle dans le ghetto assiégé.
Le ŻZW, fondé dès 1939 par d’anciens officiers juifs de l’armée polonaise proches du Betar, se constitue en force autonome, mieux armée que la ŻOB à ses débuts.
Les deux organisations resteront distinctes jusqu’au bout, avec des zones de combat et des commandements séparés lors du soulèvement d’avril 1943, même si une coordination tactique minimale s’établit face à l’ennemi commun.
Cette division, longtemps minorée dans l’historiographie d’après-guerre — davantage encline à célébrer la mémoire sioniste-socialiste incarnée par Anielewicz —, a fait l’objet d’une réévaluation plus récente, notamment autour de la figure de Paweł Frenkel, chef du ŻZW resté longtemps dans l’ombre.
La décision même de constituer une organisation combattante ne va pas de soi et suscite, avant et après juillet 1942, des débats profonds au sein de la société du ghetto.
Sous la présidence d’Adam Czerniaków, le Judenrat privilégie jusqu’à son suicide, le 23 juillet 1942, une stratégie d’accommodement : rendre la main-d’œuvre juive indispensable à l’effort de guerre allemand pour éviter l’anéantissement collectif.
Cette logique, partagée par une partie de la population, repose sur l’idée que la discipline et l’utilité économique offrent de meilleures chances de survie que la confrontation.
Le suicide de Czerniaków, qui refuse de livrer les enfants du foyer d’orphelins de Korczak, marque un tournant : il signale que cette stratégie a atteint ses limites, sans pour autant emporter l’adhésion immédiate à la lutte armée.
Une partie de la population, notamment plus âgée, considère la résistance armée comme un acte suicidaire qui précipiterait des représailles collectives sans espoir réaliste de succès militaire — un argument qui restera, rétrospectivement, largement corroboré par l’issue du soulèvement.
Au-delà des clivages politiques entre courants sionistes, bundistes et communistes, la question traverse aussi, semble-t-il, le clivage religieux : les milieux orthodoxes et l’Agoudat Israël sont généralement présentés comme plus réticents à l’action armée, par attachement à une conception de l’attente et de la survie religieuse plutôt qu’à l’engagement militaire — sans que cette opposition doive être figée en bloc homogène, puisque des jeunes issus de ces milieux rejoignent individuellement les organisations combattantes.
Signe de ces hésitations et des difficultés matérielles, la ŻOB elle-même ne se dote pas immédiatement des moyens de son ambition : entre sa fondation en juillet 1942 et son premier engagement armé effectif en janvier 1943, elle peine à obtenir des armes, les contacts avec l’Armia Krajowa polonaise restant limités et méfiants durant l’été 1942.
Des mémorialistes comme Icchak Cukierman reviennent longuement, dans leurs souvenirs, sur ce sentiment d’isolement et sur les tergiversations internes quant au moment opportun pour agir — agir trop tôt risquant de sacrifier en vain les rares combattants et armes disponibles.
C’est l’action du 18 janvier 1943 — une résistance armée improvisée face à une nouvelle vague de déportations, qui parvient à interrompre l’Aktion après quatre jours de combats de rue — qui tranche de facto le débat et convainc une majorité de la population restante que l’attentisme n’offre plus d’issue.
Cet épisode, davantage que la fondation de juillet 1942, marque le véritable ralliement populaire à la logique de la lutte armée.
Il prépare directement le soulèvement du 19 avril 1943, veille de Pessah, lorsque la ŻOB et le ŻZW se soulèvent conjointement contre la tentative allemande de liquidation finale du ghetto — plus long et le plus meurtrier des soulèvements de ghettos de la Seconde Guerre mondiale, achevé le 16 mai 1943 par la destruction de la Grande Synagogue de Varsovie.
(Photo: Icchak Cukierman en 1948, par Julia Pirotte, collection JHI)
