29 juillet 1942 — Le sursaut des huit

Le 22 juillet 1942, les haut-parleurs annoncent aux 380 000 habitants du ghetto de Varsovie que la « réinstallation à l’Est » commence. C’est le début de la Grande Action — la liquidation systématique du plus grand ghetto d’Europe, dont l’écrasante majorité des habitants sera assassinée à Treblinka en l’espace de deux mois.
Cette semaine-là marque aussi, pour le Jüdischer Ordnungsdienst — la police juive du ghetto —, le moment où sa complicité avec la machine d’extermination atteint son paroxysme.

Un corps déjà compromis avant même la Grande Action

Créé à l’automne 1940, officiellement rattaché au Judenrat mais de fait entièrement soumis aux ordres allemands, le corps ne bénéficie d’aucune sympathie particulière de la population qu’il est censé encadrer.

Dès avant l’été 1942, l’historien et archiviste clandestin Emanuel Ringelblum — dont le journal reste la source de référence sur la vie quotidienne du ghetto — le juge sans indulgence : la police juive, écrit-il, « a appris comment frapper, comment faire respecter l’ordre, et comment envoyer les gens dans les camps de travail », la désignant comme l’un des rouages qui maintiennent la population « dans le rang ».

Ringelblum dénonce plus largement le « terrifiant chaos de la corruption » qui gangrène le ghetto, visant conjointement les notables du Judenrat, la bourgeoisie juive et sa police.

Józef Szeryński, son chef, ancien colonel de la police polonaise converti au catholicisme, incarne cette dérive : arrêté le 1er mai 1942 pour trafic de fourrures confisquées aux habitants, réputé corrompu et coléreux envers ses propres hommes, il ne doit sa libération, le 26 juillet, qu’aux besoins urgents des Allemands pour organiser les déportations en cours.
Les policiers eux-mêmes jouissent de privilèges qui nourrissent le ressentiment populaire — exemption du travail forcé, accès facilité au marché noir — loin de l’image de fonctionnaires dévoués.

L’engrenage de la Grande Action

Avec l’ouverture des déportations le 22 juillet, ce corps déjà discrédité devient l’instrument quasi exclusif des rafles : les Allemands imposent au Judenrat un quota de cinq à sept mille personnes livrées chaque jour à l’Umschlagplatz, et ce sont les policiers juifs eux-mêmes qui doivent aller les chercher, immeuble par immeuble — sous peine de voir leur propre famille substituée au quota manquant.

Le résultat est vertigineux : plus de 90 % des arrestations du ghetto durant cette période sont exécutées non par les Allemands, mais par cette police désarmée, dont plusieurs agents se distinguent par leur zèle, en pure perte d’ailleurs, puisque la survie qu’ils espèrent s’acheter par leur collaboration ne leur sera pas accordée.

Le 29 juillet : une fissure, pas une rédemption

C’est dans ce contexte que le diariste Abraham Lewin consigne, à cette date précise, le suicide de huit agents de l’Ordnungsdienst.
Le fait mérite d’être noté sans être surinterprété : il ne rachète ni n’efface le jugement porté par Ringelblum sur l’institution dans son ensemble, ni les milliers de rafles menées jour après jour par les deux mille cinq cents autres.
C’est un geste isolé, dont on ignore jusqu’aux noms de la plupart de ses auteurs — un accroc de conscience dans un corps que ses contemporains, à l’intérieur même du ghetto, considéraient très majoritairement avec mépris et amertume.

Le règlement de comptes

L’histoire se referme dans le sang.
Dès l’automne, l’Organisation juive de combat (ŻOB) entreprend de faire payer aux plus zélés des policiers leur collaboration : tentative manquée contre Szeryński le 20 août, exécution de son adjoint Jakub Lejkin — réputé pour son zèle particulier — le 29 octobre. Szeryński se suicide en janvier 1943, lors de la liquidation finale du ghetto.

(Photo: inspection des policiers juifs du Ghetto)