Le 11 août 1942, au cœur de la Grande Déportation du ghetto de Varsovie vers Treblinka, paraît clandestinement dans les rues de Varsovie un texte qui restera l’un des documents les plus importants de la résistance morale polonaise face à la Shoah :
« Protest! »
rédigé par Zofia Kossak-Szczucka au nom du Front Odrodzenia Polski (Front de la Renaissance de la Pologne).
Environ 5 000 exemplaires de cette affiche-tract sont diffusés.
Ce texte est d’autant plus remarquable que son auteure appartenait au courant national-catholique et avait, avant-guerre, exprimé des opinions très critiques, voire antisémites, à l’égard des Juifs.
Or, précisément, elle affirme que ces divergences ne sauraient justifier le silence devant un crime d’une telle ampleur.
Son raisonnement est moral et chrétien : on peut être en désaccord avec les Juifs, mais on n’a pas le droit de rester indifférent à leur extermination.
Le passage le plus célèbre dénonce le silence du monde :
« Le monde regarde ce crime, plus terrible que tout ce que l’histoire a jamais vu, et se tait. […] Celui qui se tait devant le meurtre devient le complice du meurtrier. Celui qui ne condamne pas, consent. »
Kossak-Szczucka décrit avec précision les déportations quotidiennes, les fusillades, les enfants arrachés à leurs familles, les cadavres abandonnés dans les rues du ghetto.
Elle ne prétend pas que les Polonais puissent arrêter les Allemands, mais elle affirme qu’ils ont le devoir de protester et d’aider les Juifs persécutés dans la mesure de leurs moyens.
Ce texte marque également une étape politique importante. Quelques semaines plus tard, Zofia Kossak-Szczucka participe avec Wanda Krahelska-Filipowicz à la création du Comité provisoire d’aide aux Juifs, qui deviendra, en décembre 1942, la célèbre Żegota, le seul organisme clandestin d’État en Europe entièrement consacré au sauvetage des Juifs.
Pour l’historien, « Protest! » est un document complexe.
Il constitue un témoignage exceptionnel de solidarité et de courage civique, mais il conserve aussi les ambiguïtés de son époque.
Ainsi dans un texte du Professeur Tomasz Żukowski, publié en 2022 à l’occasion du 80e anniversaire de l’appel, il écrit:
La première partie du texte décrit la situation dans le ghetto de Varsovie et détaille l’opération d’extermination. Kossak consacre une large place à la description des souffrances juives ; elle cherche à secouer les consciences, et la ferveur émotionnelle de son propos témoigne du choc qu’elle ressent elle-même. À ses yeux, les événements qui se déroulent derrière le mur sont terribles et absolument hors du commun.
Toutefois, un élément important fait défaut dans cette description — une lacune qui n’aurait pu échapper à un témoin de l’époque : les Polonais et leur comportement envers les Juifs tentant de se sauver du « côté aryen ».
On a l’impression que le crime se perpètre dans un espace peuplé uniquement de Juifs et d’Allemands, tandis que les voisins polonais — Kossak incluse — assistent à la scène en simples observateurs, sans y prendre part.
Cette description, empreinte d’émotion et d’une empathie manifeste, contraste avec l’argumentation justifiant la nécessité de s’opposer aux crimes allemands tout en présentant les Juifs comme des ennemis qui, de concert avec les nazis, traînent la réputation de la Pologne dans la boue sur la scène internationale.
Ces deux volets semblent relever de logiques incompatibles. Dans le second, l’accent n’est plus mis sur la souffrance des victimes, mais sur le préjudice subi par les Polonais, sur l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et, surtout, sur leur supériorité morale vis-à-vis des Juifs.
Seule une personne s’imposant les normes morales les plus élevées peut répondre avec loyauté à la déloyauté extrême que constitue la calomnie envers la Pologne. Dans ce contexte, l’opposition à l’extermination devient une victoire morale face à une haine juive injustifiée et à des accusations infondées et nuisibles.
Les motivations du « Protest ! » exposées par Kossak en font un élément de l’image que les Polonais projettent d’eux-mêmes. La compassion exprimée dans la première partie n’est plus celle que l’on éprouve pour des semblables, mais pour des ennemis qui, par leur attitude, s’excluent eux-mêmes du cercle de la solidarité humaine et civique.
Ces ambiguïtés sont à souligner, cependant au moment où près de 300 000 Juifs de Varsovie étaient déportés vers Treblinka, « Protest! » fut l’une des très rares voix publiques, en Europe occupée, à proclamer que le silence devant la destruction des Juifs constitue déjà une forme de complicité.
