Le 13 août 1942, une circulaire du Département fédéral suisse de justice et police est adressée aux autorités chargées de surveiller les frontières. En quelques lignes rédigées dans le langage froid de l’administration, elle précise que les personnes persécutées pour des motifs « raciaux » – c’est-à-dire, dans les faits, les Juifs – ne doivent pas être assimilées à des réfugiés politiques. Les entrées illégales doivent être empêchées et les refoulements deviennent la règle.
À première vue, cette décision paraît incompréhensible. Depuis plusieurs semaines, les nouvelles qui parviennent en Suisse sont alarmantes. La rafle du Vélodrome d’Hiver, les déportations massives qui commencent depuis le ghetto de Varsovie vers Treblinka et les informations transmises par le représentant du Congrès juif mondial à Genève, Gerhart Riegner, laissent peu de doute : les Juifs livrés aux nazis ou à leurs auxiliaires sont promis à un destin tragique. Les autorités suisses ne connaissent pas encore tous les mécanismes de la « Solution finale », mais elles savent que le danger dépasse de très loin celui d’une simple persécution.
Pourquoi, alors, fermer davantage la frontière ?
La réponse tient d’abord à la situation exceptionnelle de la Confédération. Depuis l’été 1940, la Suisse est pratiquement encerclée par les puissances de l’Axe. Ses dirigeants vivent dans la crainte permanente d’une invasion allemande. Ils s’efforcent de préserver une neutralité fragile et redoutent qu’un afflux massif de réfugiés ne fournisse à Berlin un prétexte politique ou militaire. À cette inquiétude stratégique s’ajoute la conviction, largement répandue dans les milieux gouvernementaux, qu’un petit pays de quatre millions d’habitants ne peut accueillir sans limite tous ceux qui cherchent à s’y réfugier.
C’est dans ce contexte qu’apparaît l’image de la « barque pleine », popularisée quelques semaines plus tard par le conseiller fédéral Eduard von Steiger. Selon cette métaphore, une embarcation qui recueillerait tous les naufragés finirait par sombrer avec eux. La formule est restée comme le symbole d’une politique de fermeture.
Mais elle ne raconte qu’une partie de l’histoire.
Car la Suisse de 1942 n’est pas un bloc uniforme. Derrière les décisions de Berne se cachent des hommes qui les appliquent chacun selon leur conscience.
Le personnage le plus controversé est Heinrich Rothmund, chef de la Police fédérale des étrangers. Convaincu que la Suisse doit limiter l’immigration pour préserver son équilibre économique et social, il est l’un des principaux artisans de la politique restrictive. Son influence est considérable et la circulaire du 13 août porte largement son empreinte.
À l’autre extrémité se trouve une figure devenue emblématique : Paul Grüninger, commandant de la police cantonale de Saint-Gall. Dès 1938, bien avant la circulaire du 13 août 1942, il avait pris la décision de falsifier les dates d’entrée de milliers de réfugiés juifs autrichiens afin de leur permettre d’être admis légalement en Suisse malgré les nouvelles restrictions. Découvert, il est révoqué, condamné par la justice, privé de sa retraite et tombe dans l’oubli. Il faudra attendre plusieurs décennies pour que son honneur soit rétabli. Son histoire révèle une vérité essentielle : même dans un État de droit, il arrive qu’un fonctionnaire considère que son devoir envers l’humanité prime sur son devoir d’obéissance.
Entre Rothmund et Grüninger se situent des centaines de gardes-frontières, de policiers cantonaux et de fonctionnaires dont les décisions quotidiennes ne laissent pratiquement aucune trace dans les archives. Certains appliquent rigoureusement les instructions. D’autres ferment les yeux. D’autres encore interprètent les règlements avec une bienveillance qui sauve des vies.
La frontière suisse devient ainsi une étrange loterie. Quelques mètres, quelques minutes ou la personnalité du garde rencontré peuvent décider du destin d’une famille entière.
Les réfugiés qui se présentent alors aux postes-frontières ne sont pas des inconnus venus de nulle part. Beaucoup appartiennent au monde ashkénaze. Originaires de Pologne, d’Allemagne, d’Autriche ou de Tchécoslovaquie, ils avaient déjà connu un premier exil en France avant que les rafles de l’été 1942 ne les poussent vers les Alpes ou le Jura. Pour eux, la Suisse représente moins un pays qu’une ultime possibilité de survivre.
Les archives conservent le souvenir de familles entières arrêtées quelques jours après la circulaire du 13 août aux frontières genevoise et jurassienne. Les procès-verbaux sont d’une sécheresse administrative presque insoutenable : un nom, une date de naissance, quelques enfants, puis un seul mot : « refoulé ». Pour nombre d’entre elles, les historiens ont pu reconstituer la suite du parcours : arrestation en France, internement à Drancy, déportation vers Auschwitz. Une décision prise dans un bureau de Berne se transforme ainsi, quelques semaines plus tard, en condamnation à mort.
Pourtant, d’autres histoires connaissent une issue différente.
Des organisations juives, l’Œuvre de secours aux enfants, des Églises, des habitants des villages frontaliers et des passeurs organisent des filières clandestines. Des enfants franchissent la frontière de nuit, guidés par des résistants qui connaissent les sentiers des montagnes. Parmi eux figure la jeune résistante juive allemande Marianne Cohn. Réfugiée en France après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, elle accompagne à plusieurs reprises des groupes d’enfants vers la Suisse. Certains sont admis et survivront grâce à cet asile. Arrêtée par la Gestapo en 1944, torturée sans jamais révéler les noms de ses compagnons, elle est assassinée quelques semaines avant la Libération. Son histoire rappelle que la frontière suisse fut aussi un lieu de courage et de solidarité.
L’été 1942 voit également naître les premières contestations à l’intérieur même de la Confédération. Des responsables religieux protestent, des citoyens s’indignent et, en septembre, vingt-deux jeunes élèves de Rorschach adressent aux autorités une lettre dénonçant le refoulement des Juifs. Peu à peu, la pression de l’opinion contribue à infléchir la pratique administrative. Si les restrictions demeurent, elles sont appliquées de façon moins uniforme qu’au cours des semaines d’août.
Après la guerre, la Suisse préfère longtemps mettre en avant son rôle de refuge, sa neutralité et la mobilisation de son armée. Ce n’est qu’à partir des années 1990, notamment avec les travaux de la Commission Bergier, que le pays entreprend un examen plus lucide de son attitude pendant la Shoah. Les conclusions sont nuancées : la Suisse a accueilli des dizaines de milliers de réfugiés, dont environ 25 000 Juifs, mais elle en a également refoulé plusieurs milliers, sachant que beaucoup couraient un danger mortel.
Cette double réalité interdit les jugements simplistes.
La Suisse ne fut ni une forteresse totalement fermée, ni un havre d’accueil sans réserve. Elle fut un pays pris entre la peur de disparaître et l’exigence de sauver des vies, entre la raison d’État et les impératifs de la conscience. Ses institutions prirent des décisions dont certaines eurent des conséquences tragiques. Mais, au sein de ces mêmes institutions, des hommes et des femmes choisirent parfois de désobéir, d’interpréter les ordres avec humanité ou de risquer leur carrière pour sauver des inconnus.
13 août 1942 — « Les Juifs ne sont pas des réfugiés politiques » : la Suisse face à son épreuve morale
