23 août 1894. Naissance de Sholem Secunda, du petit chantre d’Ukraine au scènes de la Deuxième Avenue.

Le nom de Sholem Secunda reste indissociable de deux mélodies qui ont fait le tour du monde : « Bay mir bistu sheyn », devenue en 1937 l’un des premiers grands succès internationaux issus du théâtre yiddish, et « Dona Dona », popularisée après-guerre dans de nombreuses langues.

Cette célébrité est pourtant trompeuse. Elle réduit à deux chansons une carrière qui s’étend sur près de soixante ans et embrasse le théâtre, l’opérette, la radio, le cinéma, la musique liturgique et la mélodie artistique.
Secunda fut l’un des principaux artisans de la culture musicale yiddish américaine, au même rang qu’Abraham Ellstein, Alexander Olshanetsky et Joseph Rumshinsky.

Il naît sous le nom de Shloyme Abramovitsh Sekunda à Aleksandriya, dans le gouvernement de Kherson, alors situé dans l’Empire russe et aujourd’hui en Ukraine.
La date indiquée par le calendrier julien est le 23 août 1894, correspondant au 4 septembre dans le calendrier grégorien. Il est le sixième des neuf enfants d’Abraham et Anna Secunda.
Son père travaille le métal ; après l’installation de la famille à Nikolaïev, vers 1896 ou 1897, il fabrique et vend notamment des lits en fer.

Rien ne semblait, selon les souvenirs familiaux, destiner le jeune Shloyme à une carrière éclatante. On le disait rêveur, indolent, peu disposé aux travaux que l’on attendait de lui.
Son aptitude musicale se manifesta cependant très tôt. Doté d’une remarquable voix d’alto, il fut engagé comme meshorer, jeune choriste assistant un chantre, puis se produisit lui-même comme enfant-hazzan.

Dans les communautés juives d’Europe orientale, ces jeunes prodiges pouvaient acquérir une réputation considérable. Le chant synagogal donna ainsi à Secunda sa première formation : goût de l’ornementation vocale, sens du récitatif, aptitude à faire passer une phrase de la plainte à l’exaltation, autant d’éléments qui réapparaîtront plus tard dans ses mélodies théâtrales.

Nikolaïev était aussi une ville où circulaient des troupes yiddish. Secunda découvrit le répertoire inauguré par Abraham Goldfaden et fut attiré par un univers très différent de celui de la synagogue, mais qui utilisait souvent les mêmes inflexions musicales. La frontière entre le chantre, le chanteur populaire et l’acteur d’opérette était alors moins étanche qu’elle ne le deviendrait par la suite.

La famille quitta l’Empire russe après la vague de pogroms du début du siècle. Les sources mentionnent tantôt 1907, tantôt 1908, une différence qui s’explique vraisemblablement par la distinction entre le départ d’Europe et l’arrivée effective aux États-Unis.
Shloyme avait treize ans. Presque immédiatement, il se produisit comme « petit chantre » dans des synagogues et des salles du Lower East Side. Une affiche d’octobre 1908 annonce déjà l’une de ses prestations sur Rivington Street.

L’émigration ne fit donc pas disparaître sa première vocation, mais New York lui ouvrit un champ musical beaucoup plus vaste. Il étudia le piano, le chant, l’harmonie et la composition. En 1914, il entra à l’Institute of Musical Art, établissement qui deviendrait plus tard la Juilliard School.
Il reçut également des leçons privées d’Ernest Bloch, dont l’enseignement renforça sa maîtrise de l’orchestration. Secunda nourrissait alors une ambition de compositeur « sérieux ». Il rêvait d’opéra, de musique symphonique et de mélodies de concert.

Mais il lui fallait gagner sa vie, et le théâtre yiddish lui offrit ce que le monde de la musique classique américaine accordait difficilement à un jeune immigrant juif : du travail.
Il débuta au bas de l’échelle.
En 1913, au théâtre Odeon, il aurait cumulé les fonctions de choriste, copiste, garçon de courses et compositeur occasionnel. En 1914 fut représentée « Yoysher », « Justice », sa première œuvre théâtrale, écrite avec Solomon Shmulevitch. Il devint ensuite répétiteur, chef de chœur, arrangeur, orchestrateur et enfin directeur musical. Cette formation par le travail quotidien était impitoyable : il fallait adapter rapidement une chanson à la voix d’une vedette, réorchestrer une partition, écrire une ouverture dans la nuit ou composer un numéro capable d’être retenu dès la première audition.

Après la Première Guerre mondiale, Secunda obtint ses premiers véritables crédits de compositeur, notamment pour « La Fille du rabbin » et « Esclaves libres ».
Pendant la première moitié de la saison 1920-1921, il fut chef d’orchestre dans une salle de Philadelphie appelée Metropolitan Opera House, où Boris Thomashefsky dirigeait des productions yiddish.
Il termina ensuite la saison à Saint-Louis. Au cours des années suivantes, il travailla notamment avec Celia Adler et Molly Picon, puis effectua une tournée européenne en 1923.
De retour à New York, il s’imposa progressivement comme l’un des compositeurs et chefs d’orchestre les plus recherchés du théâtre yiddish.

En 1926, sa comédie musicale « Moshke », entièrement orchestrée par lui, fut montée à Brooklyn. Dès lors, sa production devint considérable. On lui attribue la musique de plusieurs dizaines d’opérettes et de spectacles, ainsi que des centaines de chansons. Certaines estimations dépassent le millier, mais elles incluent arrangements, chants liturgiques et pièces de circonstance. Il composa pour les théâtres de Manhattan, du Bronx et de Brooklyn, travailla au Yiddish Art Theatre de Maurice Schwartz et accompagna le passage du théâtre yiddish de l’opérette sentimentale aux formes plus modernes de la comédie musicale.

Secunda n’opposait pas radicalement musique populaire et musique savante. Ses meilleures chansons théâtrales sont construites avec beaucoup plus de soin que leur apparente facilité ne le laisse entendre. Elles associent les tournures du chant synagogal et de la chanson d’Europe orientale aux rythmes américains, au tango, au fox-trot et bientôt au swing. Il écrivit aussi des mélodies sur des poèmes yiddish et de la musique liturgique, cherchant constamment à obtenir une reconnaissance qui ne se limiterait pas au succès commercial.

En octobre 1927, il épousa Betty Almer, chanteuse et danseuse issue elle aussi du milieu théâtral yiddish. Le couple eut deux fils, Sheldon, né en 1929, et Eugene, né en 1934. Betty demeura une présence essentielle dans une existence rythmée par les répétitions, les représentations, les tournées et les engagements estivaux dans les Catskills.

L’événement qui allait bouleverser sa carrière se produisit en 1932. Secunda travaillait avec le parolier et homme de théâtre Jacob Jacobs à une comédie musicale d’Abraham Blum intitulée :
מען קען לעבן נאָר מען לאָזט נישט
Men ken lebn nor men lozt nisht
« On pourrait vivre, si seulement on vous laissait faire. »

Le spectacle, monté au Parkway Theatre de Brooklyn, mettait notamment en vedette Aaron Lebedeff et Lucy Levin. Pour un duo amoureux, Jacobs écrivit les paroles de :
בײַ מיר ביסטו שיין
Bay mir bistu sheyn
« Pour moi, tu es belle. »

La chanson plut au public, mais la comédie ne connut pas un succès durable. Secunda tenta vainement d’intéresser des artistes anglophones à sa mélodie. La tradition rapporte qu’Eddie Cantor la jugea « trop juive » pour le public américain.
Pressés par le besoin d’argent, Secunda et Jacobs cédèrent finalement les droits à la maison Kammen pour trente dollars, partagés entre eux.

Cinq ans plus tard, la mélodie fut redécouverte. Les détails varient selon les récits : Sammy Cahn aurait entendu deux artistes noirs la chanter en yiddish à l’Apollo Theater de Harlem ; une autre version attribue sa découverte à l’arrangeur Vic Schoen. Ce qui est certain, c’est que Cahn et Saul Chaplin lui donnèrent des paroles anglaises, modifièrent légèrement son rythme et que les Andrews Sisters l’enregistrèrent pour Decca en novembre 1937 sous le titre germanisé « Bei Mir Bist Du Schön ».

Le succès fut foudroyant. Le disque propulsa les Andrews Sisters au premier plan, se vendit à des centaines de milliers d’exemplaires et suscita d’innombrables reprises. La chanson yiddish, débarrassée en grande partie de son contexte d’origine mais conservant son titre étranger, entra dans le répertoire du swing américain. Elle fut ensuite interprétée ou enregistrée par de nombreux artistes, parmi lesquels Ella Fitzgerald et Benny Goodman.

Secunda assista presque en spectateur au triomphe mondial de sa propre composition. La vente des droits le priva de sommes considérables, évaluées rétrospectivement à plusieurs centaines de milliers de dollars, voire davantage selon les modes de calcul. L’histoire des trente dollars est donc authentique dans son principe, même si certaines versions ultérieures en ont accentué les détails dramatiques.
Lorsque la première période de protection des droits arriva à son terme en 1961, Secunda et Jacobs purent récupérer la maîtrise de leur chanson et conclure un nouveau contrat d’édition. Cette réparation tardive ne compensait toutefois pas les revenus perdus au moment de son plus grand succès.

Cette mésaventure contribua en outre à masquer la suite de sa carrière. Secunda ne fut nullement l’auteur éphémère d’un unique tube. Avec Abraham Ellstein, Joseph Rumshinsky et Alexander Olshanetsky, il participa au développement d’une organisation destinée à protéger les droits des compositeurs, paroliers et éditeurs juifs, initiative dont sa propre histoire démontrerait bientôt la nécessité.

En 1940, Secunda composa la musique d’« Esterke », pièce de l’écrivain et poète Aaron Zeitlin inspirée de la légende d’Esther, la maîtresse juive du roi de Pologne Casimir le Grand.
L’une des chansons du spectacle mettait en scène un veau conduit à l’abattoir :
דאָס קעלבל
Dos kelbl
« Le petit veau. »

Son refrain commençait par les syllabes « Dona, dona », qui finirent par donner à la chanson son titre le plus répandu. Sous une apparente simplicité folklorique, le texte de Zeitlin opposait le veau attaché, promis à la mort, à l’hirondelle qui vole librement dans le ciel. Il pouvait se lire comme une parabole sur l’impuissance, la servitude et la liberté.
Rien n’autorise cependant à dire qu’il aurait été écrit dans un camp ou qu’il s’agirait, à l’origine, d’un chant de la Shoah : la pièce fut créée à New York en 1940.

Après la guerre, Arthur Kevess et Teddi Schwartz en réalisèrent une adaptation anglaise. Joan Baez l’enregistra en 1960 ; Donovan et de nombreux autres chanteurs la reprirent ensuite. Traduite en hébreu, en français, en allemand, en japonais et dans bien d’autres langues, « Dona Dona » devint presque une chanson populaire anonyme. Comme pour « Bay mir bistu sheyn », l’œuvre échappa symboliquement à ses créateurs, au point que beaucoup de ceux qui la chantent ignorent encore son origine théâtrale yiddish.

Parmi les autres compositions importantes de Secunda figure « Dos yidishe lid », sur un texte d’Anshel Schorr. Il l’avait écrite pour Joseph Shayngold, chanteur et acteur capable de déployer les ressources du style cantorial. La chanson constitue presque un manifeste esthétique : elle célèbre le chant yiddish comme dépositaire des larmes, de la foi, de la souffrance et de l’espérance du peuple juif. Sa ligne vocale exigeante illustre la volonté de Secunda de hisser la chanson théâtrale au niveau de la mélodie de concert.

Secunda travailla également pour le cinéma yiddish. Son nom est associé à des films comme « Kol Nidre », « Tevye », « Motl the Operator », « Eli, Eli », « God, Man and Devil » et « Catskill Honeymoon ».
Il composa, dirigea ou adapta des partitions en fonction des besoins des producteurs, dans un cinéma aux moyens souvent modestes mais aujourd’hui précieux pour comprendre la culture populaire juive américaine.

La radio occupa elle aussi une place importante dans son activité. Elle permettait aux artistes de la Deuxième Avenue d’atteindre un public qui ne fréquentait plus régulièrement les théâtres. Secunda écrivit et dirigea de la musique pour différentes émissions yiddish, au moment où des stations comme WEVD constituaient une véritable scène sonore de la vie juive new-yorkaise.

À partir de 1940, il dirigea pendant l’été les activités musicales d’un camp du Workmen’s Circle à Hopewell Junction. En 1945, il devint directeur musical du Concord Hotel, l’un des grands établissements de la « Borscht Belt », dans les Catskills. Il y resta près de vingt-huit ans, organisant concerts et offices des grandes fêtes.
Il collabora notamment avec le célèbre ténor et chantre Richard Tucker, qui mena parallèlement une brillante carrière au Metropolitan Opera de New York. Ce poste ne constituait nullement un retrait : les hôtels des Catskills étaient alors d’importants foyers de création, où se croisaient artistes yiddish, chanteurs populaires, humoristes et futures vedettes de Broadway et de la télévision.

Secunda continua parallèlement à composer pour le théâtre jusque dans les années 1960 et au début des années 1970. En 1961, il participa à une nouvelle comédie musicale construite autour de « Bay mir bistu sheyn », comme pour réintégrer la mélodie devenue américaine dans l’univers yiddish dont elle était sortie.
Il écrivit également des arrangements, des œuvres chorales, des chants de synagogue et des mélodies de concert. Son autobiographie, publiée en feuilleton dans le Forverts à partir de mai 1969, constitue une source essentielle sur son parcours et sur les coulisses du théâtre yiddish américain.

Il mourut à New York le 13 juin 1974, à l’âge de soixante-dix-neuf ans, et fut enterré au cimetière Montefiore, dans le Queens.

L’importance de Secunda ne tient pas seulement à la diffusion exceptionnelle de deux de ses mélodies. Sa musique raconte le passage d’un monde à un autre : du chant synagogal de l’Ukraine méridionale aux théâtres de Brooklyn, du yiddish des immigrants au swing des Andrews Sisters, de la Deuxième Avenue aux campus folk des années 1960.
Elle montre aussi la fragilité de la mémoire culturelle. Le public mondial connaît « Bei Mir Bist Du Schön » et « Dona Dona », mais il ignore souvent qu’elles furent d’abord « Bay mir bistu sheyn » et « Dos kelbl », deux chansons conçues pour la scène yiddish new-yorkaise.

Secunda aurait regretté, à la fin de sa vie, d’être ramené sans cesse à son plus grand succès. Ce regret était compréhensible : derrière les quelques minutes de « Bay mir bistu sheyn » se trouvait l’œuvre immense d’un musicien qui avait consacré son existence à donner au yiddish toutes les voix possibles, celles du théâtre populaire, de la synagogue, de la chanson d’art et de la modernité américaine.

(Photo: Sholem Secunda avec les Andrew Sisters)