« Ikh vel nit shtarbn. Ikh vel lebn! »
« Je ne mourrai pas. Je vivrai! »
Le 24 août 1941, une voix s’élève depuis Moscou et s’adresse à des auditeurs que le pouvoir soviétique avait longtemps préféré tenir à distance : les Juifs du monde entier.
Elle parle de massacres, de villages anéantis, d’un peuple menacé de destruction. Elle appelle à la résistance, à la solidarité, à la mobilisation contre l’Allemagne nazie.
Parmi ceux qui prennent la parole figurent plusieurs des plus grands noms de la littérature et du théâtre yiddish soviétiques. Ils savent déjà que les Juifs occupent une place particulière dans la guerre d’extermination déclenchée par Hitler. Ils ignorent encore que, quelques années après la victoire, le régime au nom duquel ils s’expriment fera assassiner ou exécuter plusieurs d’entre eux.
Pour comprendre cet appel, il faut revenir deux mois en arrière.
Le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie envahit l’Union soviétique, rompant le pacte germano-soviétique signé en août 1939. L’opération Barbarossa engage des millions de soldats sur un front immense, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire.
L’Armée rouge, surprise et désorganisée, subit des revers catastrophiques. Des villes tombent, des armées entières sont encerclées et les territoires occidentaux de l’Union soviétique passent rapidement sous occupation allemande.
Mais l’invasion n’est pas seulement militaire. Dans le sillage des troupes avancent les Einsatzgruppen, unités mobiles chargées de massacrer ceux que le régime nazi considère comme ses ennemis politiques ou raciaux. Les Juifs sont au premier rang des personnes visées. En Lituanie, en Lettonie, en Biélorussie et en Ukraine, les fusillades se multiplient, souvent avec la participation d’auxiliaires locaux.
Les grandes tueries de Kamianets-Podilskyï et de Babi Yar appartiennent encore à l’avenir lorsque se tient le rassemblement de Moscou, mais l’information sur les violences parvient déjà aux autorités soviétiques et aux écrivains juifs. Le sens de ce qui se prépare leur apparaît avec une netteté que beaucoup, ailleurs, hésitent encore à reconnaître.
L’Union soviétique entretient alors une relation profondément ambiguë avec sa population juive. Dans les années 1920, le pouvoir a encouragé certaines formes de culture yiddish, considérée comme l’expression linguistique des masses populaires juives. Des écoles, des maisons d’édition, des journaux et des théâtres ont bénéficié d’un soutien officiel. Cette politique ne procède toutefois ni d’un attachement au judaïsme ni d’une reconnaissance de son héritage religieux. L’hébreu, associé à la religion et au sionisme, est tenu pour suspect, tandis que les institutions communautaires traditionnelles subissent la répression.
Au cours des années 1930, l’espace accordé aux cultures nationales se resserre. Les purges staliniennes touchent des intellectuels juifs, comme elles frappent d’autres milieux culturels et politiques. En 1938, Der emes, le principal journal yiddish soviétique, cesse de paraître. Les contacts avec les communautés juives de l’étranger sont étroitement surveillés. Pour le pouvoir, un Juif soviétique doit d’abord être soviétique ; l’idée qu’il puisse partager un destin particulier avec les Juifs de New York, de Londres ou de Palestine relève facilement d’un « nationalisme » jugé suspect.
Or l’invasion allemande bouleverse momentanément cette logique. Staline a besoin d’alliés, d’armes, de matériel et d’appuis à l’étranger. La Grande-Bretagne combat déjà l’Allemagne ; les États-Unis, encore officiellement hors du conflit, disposent d’une puissance industrielle considérable. Dans les communautés juives occidentales, l’émotion suscitée par les persécutions nazies peut contribuer à renforcer le soutien matériel et politique à l’Union soviétique.
Des écrivains yiddish comprennent qu’un espace s’ouvre. Le 16 août 1941, plusieurs figures de l’intelligentsia juive de Moscou, parmi lesquelles Dovid Bergelson, Peretz Markish et Leyb Kvitko, soumettent au Bureau soviétique d’information une proposition de rassemblement destiné aux Juifs des États-Unis, de Grande-Bretagne et d’autres pays. Leur objectif déclaré est de mobiliser l’opinion juive internationale contre le fascisme et en faveur du combat soviétique.
La demande est acceptée. Huit jours plus tard, le 24 août, un rassemblement se tient à Moscou, au parc Gorki. Retransmis à la radio, il réunit des personnalités juives du monde littéraire, artistique et scientifique, ainsi que d’autres représentants de l’intelligentsia soviétique. Parmi les intervenants figurent Solomon Mikhoels, directeur du Théâtre juif d’État de Moscou, le romancier et journaliste Ilya Ehrenbourg, le poète Peretz Markish et l’écrivain Dovid Bergelson.
Une photographie associée à cet appel montre également le violoniste David Oïstrakh, l’acteur Benjamin Zuskin, le peintre Alexandre Tyshler et d’autres personnalités culturelles autour de Mikhoels, Bergelson et Ehrenbourg.
Pour les autorités, l’opération relève de la mobilisation politique internationale. Pour ses participants juifs, elle représente aussi autre chose : la possibilité, exceptionnelle dans l’Union soviétique de Staline, d’affirmer publiquement qu’il existe un peuple juif dont les membres, dispersés dans différents pays, sont confrontés à une menace commune.
Bergelson s’adresse ainsi à ses auditeurs comme à des frères et des sœurs. Le titre sous lequel les interventions seront publiées résume cette interpellation :
ברידער ייִדן פֿון דער גאַנצער וועלט!
Brider yidn fun der gantser velt!
« Frères juifs du monde entier ! »
Dans l’univers politique soviétique, une telle formule n’a rien d’anodin. Elle établit entre les Juifs d’Union soviétique et ceux de l’étranger une parenté historique et morale que le régime avait jusque-là largement découragée. Elle fait du yiddish non seulement une langue de communication, mais aussi le véhicule d’une solidarité transnationale.
Bergelson est particulièrement bien placé pour lui donner cette portée. Né en 1884 en Ukraine, il s’est imposé avant la guerre comme l’un des grands prosateurs modernistes de la littérature yiddish. Ses romans et ses nouvelles ont décrit la transformation et l’effacement du monde juif traditionnel d’Europe orientale. Après avoir vécu à Berlin, il est revenu en Union soviétique en 1934, alors que l’arrivée de Hitler au pouvoir fermait progressivement l’horizon européen.
Comme beaucoup d’intellectuels juifs de sa génération, il avait cru pouvoir concilier fidélité à la culture yiddish et engagement dans l’expérience soviétique.
Le 24 août, il évoque les violences infligées aux Juifs dans les territoires occupés et inscrit leur situation dans une histoire longue de persécutions. Il ne se contente pas de dénoncer les crimes allemands : il identifie clairement leur finalité. Les nazis, affirme-t-il, veulent anéantir les Juifs en tant que peuple.
Une dépêche de la Jewish Telegraphic Agency datée du 26 août 1941 en apporte une confirmation précieuse.
Le compte rendu, publié seulement deux jours après le rassemblement, rapporte que les orateurs ont décrit les atrocités commises dans les territoires occupés et qu’ils ont appelé les Juifs du monde entier à combattre Hitler.
Il attribue à Bergelson cette idée fondamentale : les nazis ont résolu d’anéantir le peuple juif, mais celui-ci est décidé à vivre. On ne se trouve donc pas devant une interprétation rétrospective élaborée après la découverte des camps : dès août 1941, des responsables et des écrivains juifs soviétiques expriment publiquement la conviction que les Juifs sont menacés d’extermination.
Bergelson conclut sur une formule qui mêle une citation biblique en hébreu et son prolongement en yiddish :
לא אמות כי אחיה
Lo amut ki ekhye.
« Je ne mourrai pas, car je vivrai. »
איך וועל ניט שטאַרבן. איך וועל לעבן.
Ikh vel nit shtarbn. Ikh vel lebn.
« Je ne mourrai pas. Je vivrai. »
La première phrase provient du psaume 118. Sa présence est remarquable dans un rassemblement organisé sous l’autorité d’un régime officiellement athée, qui regardait d’ordinaire les références religieuses avec méfiance.
Bergelson convoque pourtant, en quelques mots, la continuité historique juive, la Bible, la langue yiddish et la volonté de survie. À travers le « je », c’est un peuple tout entier qui prend la parole.
L’émotion de ce moment ne doit pas faire oublier son contexte. Les écrivains ne parlent pas librement dans un espace démocratique. Leur intervention s’inscrit dans une campagne de propagande soviétique destinée à obtenir le soutien de l’étranger.
Mais réduire leurs paroles à cette seule dimension serait également trompeur. Pour ces hommes, les massacres concernent des régions où ils sont nés, des villes où vivent leurs proches et un monde culturel auquel ils appartiennent intimement. L’usage politique qu’en fait le Kremlin n’annule ni leur inquiétude ni la sincérité de leur engagement.
L’appel rencontre un écho au-delà de l’Union soviétique. La presse juive en rend compte, des organisations se mobilisent et les réseaux yiddishophones servent de relais. Dans les pays occidentaux, il contribue à rapprocher des communautés séparées depuis des années par les frontières, les divergences idéologiques et la méfiance envers le régime soviétique.
Son retentissement se mesure aussi dans la France occupée. À Paris, la section juive clandestine de la Main-d’œuvre immigrée reproduit en yiddish l’appel venu de Moscou.
L’imprimeur Rudolf Zeiler, engagé dans la fabrication de tracts et de journaux clandestins, en tire des exemplaires dans son atelier du 11ᵉ arrondissement. Lorsque la police l’arrête, le 29 octobre 1941, elle y découvre environ un millier de tracts reproduisant le texte. Livré aux autorités allemandes, est condamné à mort et fusillé au Mont-Valérien le 19 décembre suivant. Ainsi, l’appel radiophonique de Moscou se prolonge jusque dans la résistance juive de Paris, au prix de la vie de ceux qui le diffusent.
Le rassemblement du 24 août est souvent présenté comme la naissance du Comité antifasciste juif. La formule est commode, mais elle mérite d’être nuancée. Ce jour-là se tient un premier rassemblement public et radiodiffusé ; le comité, comme organisation structurée, se met en place progressivement pendant l’hiver 1941-1942. La Bibliothèque du Congrès situe sa constitution officielle à Kouïbychev en avril 1942. D’autres travaux insistent sur des étapes préparatoires antérieures. Il est donc plus exact de considérer l’appel du 24 août comme le point de départ politique et symbolique d’un processus dont l’institutionnalisation intervient ensuite.
Cette distinction est d’autant plus importante que l’histoire de cette organisation comporte une première zone d’ombre. Deux dirigeants du Bund polonais, Henryk Erlich et Victor Alter, réfugiés en Union soviétique, participent aux réflexions sur la mobilisation antifasciste juive.
Libérés après avoir été emprisonnés par les autorités soviétiques, ils envisagent une initiative capable de mobiliser les réseaux socialistes et juifs internationaux. Mais ils sont de nouveau arrêtés en décembre 1941. Erlich meurt en détention en 1942 ; Alter est également mis à mort par le régime soviétique.
Avant même que le comité n’atteigne sa pleine activité, le pouvoir qui prétend rassembler les Juifs contre Hitler élimine déjà des militants juifs dont l’indépendance politique lui paraît dangereuse.
Solomon Mikhoels prend la présidence du Comité antifasciste juif. Né en 1890, acteur et metteur en scène de premier plan, il dirige le Théâtre juif d’État de Moscou, l’une des institutions les plus prestigieuses de la culture yiddish soviétique.
Sa réputation artistique, son éloquence et sa stature publique font de lui un interlocuteur idéal auprès des communautés juives étrangères.
Le comité rassemble autour de lui des écrivains yiddish tels que Bergelson, Markish et Itsik Fefer, mais aussi des personnalités d’expression russe comme Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, des médecins, des scientifiques, des militaires et des artistes.
En juin 1942 paraît le premier numéro de son journal yiddish, Eynikayt, dont le titre signifie « Unité ». La publication célèbre la lutte contre le nazisme, évoque la participation des Juifs soviétiques à l’effort militaire et diffuse des informations sur les crimes commis dans les territoires occupés.
Toutefois, son rayonnement ne doit pas être exagéré. Son tirage reste limité, et les recherches récentes soulignent que nombre de Juifs soviétiques n’ont probablement jamais eu accès à ce journal. Son importance tient autant à sa valeur symbolique qu’à sa diffusion effective : dans un pays qui avait fermé son grand quotidien yiddish quelques années auparavant, Eynikayt recrée provisoirement un espace d’expression juive identifiable.
En 1943, Mikhoels et Fefer entreprennent une tournée internationale qui les conduit notamment aux États-Unis, au Canada, au Mexique et en Grande-Bretagne. Leur mission consiste à obtenir un soutien politique et financier à l’effort de guerre soviétique. À New York, ils rencontrent des responsables d’organisations juives, des artistes et des intellectuels. Le 8 juillet, un grand rassemblement organisé au Polo Grounds attire, selon le YIVO, environ 50 000 personnes.
Le lendemain, la Jewish Telegraphic Agency rend compte de cette réception. Le rabbin Stephen Wise, Nahum Goldmann et l’écrivain Sholem Asch y prennent la parole. Pour les participants, la visite possède une portée qui dépasse la collecte de fonds : elle semble annoncer la réintégration des Juifs soviétiques dans la vie collective du judaïsme mondial. Certains imaginent même que les liens noués pendant la guerre survivront à la victoire.
Parallèlement, une autre entreprise prend forme. À mesure que l’Armée rouge reconquiert les territoires occupés, les écrivains et les journalistes découvrent l’ampleur des massacres. Des communautés entières ont disparu. Les ravins, les forêts et les fosses communes livrent une réalité que les appels de 1941 avaient pressentie sans pouvoir encore en mesurer toute l’étendue.
Sous l’impulsion d’Ilya Ehrenbourg et de Vassili Grossman, le Comité antifasciste juif entreprend de recueillir des témoignages, des lettres, des documents et des récits sur l’extermination des Juifs dans les territoires soviétiques. Ce travail doit aboutir à un ouvrage collectif, Le Livre noir.
Le projet se heurte rapidement à la conception officielle de la mémoire de la guerre. Les autorités soviétiques préfèrent présenter les victimes du nazisme comme des « citoyens soviétiques », sans reconnaître trop nettement la spécificité du massacre des Juifs.
Les témoignages sur la participation de collaborateurs locaux posent également problème.
En 1947, alors que l’ouvrage est déjà préparé pour l’impression, les autorités ordonnent l’arrêt de sa publication et les formes typographiques sont détruites. Des versions ou des fragments paraîtront à l’étranger, mais l’entreprise voulue en Union soviétique est étouffée.
Le contraste est saisissant. En 1941, le Kremlin avait trouvé utile que des écrivains juifs affirment publiquement l’existence d’un peuple menacé. Après la victoire, la documentation précise de cette menace et de ses conséquences devient politiquement indésirable.
Avec le début de la guerre froide, les contacts internationaux du comité changent eux aussi de signification. Pendant le conflit, les liens avec les organisations juives américaines étaient recherchés. Après 1945, ils deviennent susceptibles d’être interprétés comme des relations suspectes avec l’Occident. Ce que l’État soviétique avait encouragé pendant la guerre se transforme progressivement en matière à accusation.
Solomon Mikhoels est la première grande victime de ce retournement. Le 13 janvier 1948, alors qu’il se trouve à Minsk, il est assassiné par des agents de la sécurité soviétique. Sa mort est présentée comme un accident de la circulation. Les recherches historiques ont depuis établi qu’il s’agissait d’un meurtre organisé au sommet de l’appareil d’État, sur ordre de Staline.
Le régime lui réserve d’abord des funérailles officielles, tandis que ses services préparent la destruction de ce qu’il représentait. À la fin de 1948, le Comité antifasciste juif est dissous. Ses archives sont saisies et plusieurs de ses membres sont arrêtés. Les institutions culturelles yiddish encore actives ferment les unes après les autres. Les écrivains qui avaient été présentés comme des patriotes exemplaires pendant la guerre deviennent des suspects de « nationalisme juif », de « cosmopolitisme » et de complicité avec l’étranger.
Les interrogatoires se prolongent pendant des années. Les accusés sont contraints d’avouer des crimes imaginaires, dont un prétendu complot visant à détacher la Crimée de l’Union soviétique au profit d’intérêts américains et sionistes. Leur procès, tenu à huis clos en 1952, n’a rien d’une procédure équitable.
Le 12 août 1952, treize accusés sont exécutés à Moscou. Parmi eux se trouvent Dovid Bergelson, Peretz Markish, Itsik Fefer, Leyb Kvitko et Dovid Hofshteyn. L’événement passera dans la mémoire juive sous le nom de « Nuit des poètes assassinés », bien que toutes les victimes n’aient pas été des écrivains. La scientifique Lina Stern, seule survivante du groupe jugé, échappe à l’exécution et est condamnée à l’exil.
Ainsi s’achève, dans les prisons de Staline, l’histoire commencée publiquement au parc Gorki onze ans plus tôt. Les hommes qui avaient appelé les Juifs du monde entier à combattre Hitler, qui avaient contribué à mobiliser des soutiens internationaux et qui avaient tenté de documenter l’anéantissement des communautés juives soviétiques sont détruits par le pouvoir qu’ils avaient servi.
L’appel du 24 août 1941 demeure pourtant un document historique d’une importance particulière. Il montre qu’au début même de l’invasion de l’Union soviétique, des intellectuels juifs avaient identifié le caractère spécifique de la violence nazie contre leur peuple. Il rappelle également que le yiddish fut une langue de combat, d’information et de solidarité internationale, capable de relier Moscou, New York et les imprimeries clandestines de Paris.
Il conserve enfin toute la force tragique de la phrase prononcée ce jour-là par Dovid Bergelson : « Je ne mourrai pas. Je vivrai. » Bergelson lui-même n’a pas survécu à Staline. Mais la langue dans laquelle il avait choisi de proclamer la volonté de vivre du peuple juif a conservé son appel.
(Personnalités juives soviétiques signant un appel aux Juifs du monde entier pour soutenir la lutte contre l’Allemagne nazie, Moscou, 1941. Au premier rang, de gauche à droite : Dovid Bergelson, Solomon Mikhoels et Ilya Ehrenbourg.
À l’arrière : David Oïstrakh, Yitskhok Nusinov, Yakov Zak, Boris Iofan, Benjamin Zuskin, Aleksandr Tyshler et Shmuel Halkin.
crédit USHMM, avec l’aimable autorisation de Martin Smith)
