29 août 1938. Exécution, sur ordre de Staline, de Béla Kun, le bolchévique qui dirigea un gouvernement révolutionnaire en Hongrie pendant 133 jours.

Le 29 août 1938, dans un lieu d’exécution situé au sud-ouest de Moscou, Béla Kun fut fusillé au terme d’un procès secret qui n’avait duré que quelques minutes.
Dix-neuf ans auparavant, il avait dirigé de fait la République des conseils de Hongrie, l’expérience communiste la plus spectaculaire menée hors de Russie dans l’Europe bouleversée de l’après-guerre.
Entre ces deux dates se déploie une trajectoire vertigineuse : celle d’un journaliste socialiste de Transylvanie devenu révolutionnaire professionnel, chef d’un régime sans en porter officiellement le titre, acteur de la Terreur rouge, agent du Komintern, puis victime de la machine stalinienne qu’il avait lui-même servie.

Son nom reste inséparable des cent trente-trois jours pendant lesquels, du 21 mars au 1er août 1919, la Hongrie tenta de se transformer en république soviétique. Il appartient également à une autre histoire : celle du « judéo-bolchevisme », cette construction antisémite qui identifia la révolution communiste à un prétendu complot juif et permit ensuite d’attribuer à l’ensemble des Juifs hongrois la responsabilité d’un régime que la plupart n’avaient nullement soutenu.

Kohn devient Kun

Béla Kun naquit le 20 février 1886 sous le nom de Béla Kohn, dans le village transylvain de Lele, près de Szilágycseh, alors situé dans le royaume de Hongrie et aujourd’hui en Roumanie. Son père, Samu Kohn, était un petit fonctionnaire local, généralement présenté comme notaire de district. La famille appartenait à la bourgeoisie juive provinciale assimilée à la langue et à la culture hongroises.

En 1904, au moment où il commençait des études de droit à Kolozsvár — l’actuelle Cluj-Napoca —, Béla Kohn transforma son patronyme en Kun. Cette magyarisation des noms était fréquente parmi les Juifs de Hongrie et répondait à une double volonté. Beaucoup d’entre eux souhaitaient affirmer une identité hongroise qu’ils considéraient comme pleinement compatible avec leur appartenance religieuse. Mais les autorités magyares encourageaient elles-mêmes ce mouvement.

Depuis le Compromis de 1867, le royaume de Hongrie constituait l’une des deux grandes composantes de la monarchie austro-hongroise. Il demeurait cependant profondément multinational : les Magyars y coexistaient avec d’importantes populations roumaines, slovaques, allemandes, serbes, croates et ruthènes. Les dirigeants hongrois cherchaient donc à renforcer statistiquement et politiquement l’élément magyar.

Or les recensements classaient principalement les habitants selon leur langue maternelle, tandis que le judaïsme était enregistré comme religion et non comme nationalité. Un Juif déclarant le hongrois comme langue maternelle était ainsi comptabilisé parmi les magyarophones.
En adoptant la langue, la culture et parfois un patronyme hongrois, les Juifs contribuaient à accroître la proportion officielle des Magyars dans le royaume.

L’assimilation juive reposait donc sur une forme d’alliance avec l’État libéral né du Compromis : l’émancipation civile et l’ouverture de possibilités d’ascension sociale en échange d’une adhésion à la nation hongroise. Beaucoup de Juifs se définirent comme « Hongrois de confession israélite ». Leur magyarisation, souvent volontaire et enthousiaste, fut encouragée par les autorités et par des associations patriotiques. Elle se distinguait en cela de la magyarisation imposée à des populations qui conservaient une identité nationale roumaine, slovaque ou ruthène.

Kun abandonna rapidement ses études pour le journalisme et l’action politique. Entré très jeune au Parti social-démocrate hongrois, il écrivit dans la presse ouvrière, organisa des syndicats et participa aux luttes sociales de Transylvanie. Son tempérament était déjà celui que ses amis comme ses adversaires décriraient plus tard : énergique, querelleur, volontiers autoritaire, doté d’une remarquable capacité d’agitation, mais peu enclin au compromis.

Il ne manifesta pas d’attachement particulier à la religion ou aux institutions juives. Comme nombre de révolutionnaires d’origine juive de sa génération, il pensait que l’émancipation véritable ne passerait ni par l’assimilation individuelle ni par le sionisme, mais par la disparition des divisions nationales et religieuses au sein d’une société socialiste. Il ne se définissait donc pas politiquement comme juif. Cela n’empêcha nullement ses ennemis de continuer à le désigner comme tel.

La Russie transforme le prisonnier

Mobilisé en 1914 dans l’armée austro-hongroise, Kun combattit en Galicie et dans les Carpates. En 1916, il tomba aux mains des Russes et fut envoyé dans un camp de prisonniers à Tomsk, en Sibérie.
La captivité bouleversa sa vie. La révolution russe de février 1917 désorganisa les camps et permit aux prisonniers politiquement actifs de circuler davantage.
Kun se rapprocha des bolcheviks avant même leur prise du pouvoir en octobre. Il comprit aussi le potentiel révolutionnaire des centaines de milliers de soldats austro-hongrois retenus en Russie : épuisés par la guerre, séparés de leurs familles et souvent hostiles aux gouvernements qui les avaient envoyés au front.
À Moscou, en mars 1918, il prit la tête du groupe hongrois du Parti communiste russe et participa à la propagande destinée aux prisonniers de guerre. Il rencontra Lénine, fréquenta les dirigeants bolcheviques et s’engagea dans la guerre civile russe.

Cette expérience le convainquit que la prise du pouvoir ne dépendait pas nécessairement d’une majorité électorale ni même d’un parti de masse. Une organisation réduite, disciplinée et déterminée pouvait, dans une situation d’effondrement politique, imposer le cours des événements.
Kun ne revint donc pas en Hongrie comme un simple militant socialiste. Il revenait avec une méthode, des contacts à Moscou, des moyens financiers et la conviction que la révolution européenne avait commencé.

De la cellule au pouvoir

Lorsqu’il arriva à Budapest en novembre 1918, l’Empire austro-hongrois venait de disparaître. La « révolution des Asters » avait porté au pouvoir le comte libéral Mihály Károlyi, qui proclamait une république démocratique. Mais le pays était exsangue : pénuries alimentaires, chômage, inflation, retour chaotique des soldats, afflux de réfugiés et désorganisation complète de l’économie.

La question territoriale rendait la crise plus explosive encore. Les armées roumaine, tchécoslovaque et serbe occupaient des régions que les Hongrois considéraient comme appartenant à leur pays. Les puissances victorieuses exigeaient de nouveaux reculs militaires. Bien avant que le traité de Trianon ne fixe les frontières en juin 1920, la Hongrie vivait déjà son démembrement comme une catastrophe nationale.

Kun fonda à Budapest le Parti des communistes de Hongrie le 24 novembre 1918. Sa propagande attaquait simultanément le gouvernement libéral de Károlyi et les sociaux-démocrates, accusés de trahir la classe ouvrière. Le nouveau parti ne comptait encore que quelques milliers de membres, mais il disposait d’un journal, de militants aguerris et d’un chef qui savait transformer chaque confrontation en événement politique.

Le 20 février 1919, une manifestation communiste devant les locaux du quotidien social-démocrate Népszava dégénéra en affrontement meurtrier avec la police. Kun et plusieurs dirigeants communistes furent arrêtés. Il fut violemment battu pendant sa détention, mais continua depuis sa cellule à diriger son parti et à recevoir des visiteurs.

Un mois plus tard, le gouvernement reçut la note du lieutenant-colonel français Fernand Vix, qui exigeait un nouveau retrait de l’armée hongroise. Károlyi et son cabinet estimèrent qu’ils ne pouvaient ni accepter cette humiliation ni y résister militairement. Le président remit le pouvoir aux sociaux-démocrates, croyant leur confier la formation d’un nouveau gouvernement.
Mais ceux-ci avaient secrètement négocié avec les communistes emprisonnés. Le 21 mars 1919, les deux partis annoncèrent leur fusion, libérèrent Kun et proclamèrent la République des conseils de Hongrie. Le prisonnier était devenu, en quelques heures, l’homme le plus puissant du pays.

Le laboratoire des cent trente-trois jours

Béla Kun ne fut jamais officiellement président du gouvernement. Le Conseil révolutionnaire de gouvernement était présidé par le social-démocrate Sándor Garbai. Kun occupait officiellement le poste de commissaire du peuple aux Affaires étrangères. Il exerça également des responsabilités militaires et devint commandant en chef adjoint de l’Armée rouge hongroise.

Il serait cependant excessif de présenter le régime comme sa dictature personnelle. Communistes et sociaux-démocrates continuaient à s’opposer au sein du gouvernement, tandis que l’administration, les syndicats, l’armée et les conseils ouvriers conservaient une certaine autonomie. Kun dominait le système par son énergie, son prestige révolutionnaire et ses relations avec Moscou, sans contrôler entièrement tous ceux qui agissaient en son nom.

Le nouveau pouvoir abolit les titres nobiliaires et les privilèges aristocratiques, sépara l’Église et l’État, étendit certains droits sociaux et encouragea l’accès des ouvriers à la culture. Le suffrage fut accordé aux femmes. Des écoles, des théâtres, des bibliothèques et des collections privées furent ouverts à un public qui en avait jusque-là été largement exclu. Des intellectuels comme le philosophe Georg Lukács participèrent à cette politique culturelle ambitieuse.

Mais l’expérience s’engagea surtout dans une transformation économique précipitée. Les banques, les grandes entreprises, les transports, de nombreux commerces et immeubles d’habitation furent nationalisés. Les grandes propriétés agricoles furent socialisées.
Le gouvernement voulait accomplir en quelques semaines une révolution sociale dont les bolcheviks russes eux-mêmes n’avaient pas encore achevé la mise en œuvre. Or la Hongrie ne disposait ni du temps, ni des institutions, ni du soutien populaire nécessaires à une telle transformation.

La terre que les paysans ne reçurent pas

La politique agraire se révéla particulièrement désastreuse. Les paysans attendaient depuis longtemps le partage des grands domaines aristocratiques. Le gouvernement refusa de leur distribuer les terres, préférant transformer les grandes exploitations en fermes collectives administrées par l’État, souvent sous la direction des anciens régisseurs.

Aux yeux des paysans, la révolution avait changé le propriétaire sans leur donner la terre. La collectivisation apparaissait moins comme une libération que comme la continuation de l’ancienne domination sous une nouvelle étiquette.

Les réquisitions destinées à ravitailler Budapest accrurent encore l’hostilité des campagnes. Une révolution essentiellement urbaine, conduite par des intellectuels et des militants ouvriers, tentait d’imposer le communisme dans un pays où la majorité de la population vivait de l’agriculture.

Kun et ses camarades avaient cru que la solidarité de classe l’emporterait rapidement sur le désir de propriété. Ils découvrirent au contraire que la revendication paysanne portait d’abord sur la possession individuelle de la terre. En refusant d’y répondre, le régime se priva de toute base nationale solide en dehors de certains centres industriels.

Défendre la patrie sous le drapeau rouge

Le communisme n’explique pourtant pas à lui seul le soutien initial dont bénéficia la République des conseils. De nombreux officiers, fonctionnaires et citoyens qui n’étaient nullement bolcheviks la rallièrent parce qu’elle promettait de défendre l’intégrité territoriale de la Hongrie.

Ce paradoxe fut l’un des traits essentiels du régime. Kun proclamait son dévouement à la révolution mondiale et rejetait officiellement le nationalisme. Mais son gouvernement mobilisait les sentiments patriotiques contre les armées roumaine et tchécoslovaque. L’Armée rouge hongroise compta dans ses rangs d’anciens officiers impériaux, des socialistes, des ouvriers et des nationalistes qui espéraient reconquérir les territoires perdus.

Au printemps 1919, elle remporta des succès importants contre les forces tchécoslovaques et occupa une partie de la Slovaquie, où fut proclamée une éphémère République slovaque des conseils. Sous la pression de l’Entente, Kun accepta toutefois de retirer ses troupes en échange d’une promesse de repli roumain qui ne fut pas tenue. Cette décision démoralisa l’armée et lui aliéna ceux qui avaient soutenu le régime par patriotisme plus que par conviction communiste.

En juillet, l’offensive lancée contre la Roumanie échoua. Les troupes roumaines franchirent la Tisza et marchèrent sur Budapest. L’aide militaire soviétique promise par Lénine ne vint jamais : l’Armée rouge russe, engagée dans sa propre guerre civile, ne pouvait atteindre la Hongrie.
Le 1er août 1919, après cent trente-trois jours d’existence, le gouvernement révolutionnaire démissionna. Kun s’enfuit en Autriche. Quelques jours plus tard, l’armée roumaine entra dans Budapest.

Quand la révolution gouverne par la peur

La chute du régime ne saurait s’expliquer seulement par ses défaites militaires. La répression avait elle aussi profondément retourné une partie de la population contre la République des conseils.
Le pouvoir créa des tribunaux révolutionnaires, une police politique et des détachements armés chargés de combattre les « contre-révolutionnaires ». Le plus célèbre fut celui des « gars de Lénine », commandé par József Cserny. Vêtus de cuir, lourdement armés et circulant à bord d’un train ou de véhicules réquisitionnés, ils arrêtèrent, torturèrent et exécutèrent des adversaires réels ou supposés du régime.

Tibor Szamuely, l’un des principaux dirigeants communistes, revendiquait ouvertement l’usage de la terreur. Des otages furent pris, des insurgés pendus et des exécutions sommaires commises dans plusieurs localités. Les estimations les plus fréquemment retenues situent le nombre des morts de la Terreur rouge entre environ 370 et 590. Ces chiffres demeurent discutés, notamment parce que les enquêtes postérieures furent conduites sous un régime contre-révolutionnaire désireux d’exploiter politiquement les crimes communistes.

Kun ne dirigea pas personnellement chacune de ces opérations et tenta parfois de limiter l’indiscipline de certains groupes. Il fit même dissoudre temporairement le détachement de Cserny. Mais il acceptait le principe de la terreur révolutionnaire, protégea plusieurs de ses organisateurs et ne rompit jamais avec Szamuely.
Sa responsabilité politique ne peut donc être réduite à une incapacité à contrôler des subordonnés trop zélés.

Les violences commises après la chute de la République des conseils furent cependant beaucoup plus étendues. Les unités contre-révolutionnaires liées à Miklós Horthy déclenchèrent une Terreur blanche qui fit des milliers de victimes : militants communistes et socialistes, syndicalistes, paysans soupçonnés d’avoir soutenu le régime, mais aussi de nombreux Juifs choisis uniquement en raison de leur origine.

Comment la révolution devint « juive »

Béla Kun était né juif, comme plusieurs autres personnalités marquantes de la République des conseils, parmi lesquelles Tibor Szamuely, Ottó Korvin, Eugen Varga et Georg Lukács. Leur présence très visible permit à la droite hongroise de présenter le régime comme une entreprise juive dirigée contre la nation.
Cette accusation était d’autant plus perverse que les Juifs magyarophones avaient largement participé, depuis le XIXᵉ siècle, à la construction de l’identité nationale hongroise. L’État les avait encouragés à adopter la langue et les noms magyars parce qu’ils renforçaient la prépondérance hongroise dans un royaume multinational. Après 1919, cette alliance fut en partie oubliée ou reniée : ceux qui avaient été accueillis comme des Magyars de confession israélite furent désormais soupçonnés de n’avoir jamais véritablement appartenu à la nation.

Les dirigeants communistes d’origine juive étaient pourtant profondément assimilés et considéraient généralement le judaïsme comme une appartenance destinée à disparaître avec les autres religions. Le gouvernement combattit les institutions religieuses juives comme il combattait celles des catholiques et des protestants. Des Juifs figurèrent parmi les victimes de ses nationalisations, de ses réquisitions et de sa répression. Surtout, l’immense majorité des Juifs hongrois n’étaient pas communistes et ne soutinrent pas la dictature.

Cela n’eut aucune importance pour les antisémites. À leurs yeux, l’abandon du judaïsme ne rendait pas Kun moins juif : il prouvait au contraire que les Juifs pouvaient dissimuler leur prétendue nature sous le masque de l’assimilation ou de l’universalisme révolutionnaire. Le patronyme Kun fut constamment ramené au nom Kohn, comme si cette transformation révélait une imposture.

Le régime de 1919 joua ainsi un rôle majeur dans la diffusion du mythe du « judéo-bolchevisme » en Hongrie. Les contre-révolutionnaires attribuèrent collectivement aux Juifs la responsabilité de la Terreur rouge, de la défaite militaire et même du démembrement du pays. Les Juifs furent accusés simultanément d’avoir poussé trop loin leur assimilation, d’avoir secrètement refusé de s’assimiler et d’avoir trahi une nation qu’on leur avait auparavant demandé de rejoindre.
Ce récit prépara le terrain au numerus clausus universitaire de 1920, l’une des premières grandes mesures antisémites adoptées dans l’Europe de l’après-guerre, puis aux lois antijuives de la fin des années 1930.

Exporter la révolution

Après sa fuite, Kun fut interné pendant près d’un an par les autorités autrichiennes, notamment au château de Karlstein. Libéré à la suite de négociations avec Moscou, il rejoignit la Russie soviétique en 1920.

À peine arrivé, il fut envoyé en Crimée, où l’Armée rouge venait de vaincre les dernières forces blanches du général Wrangel. Kun prit la tête du comité révolutionnaire régional aux côtés de Rosalia Zemliatchka. Une répression massive s’abattit alors sur les officiers blancs qui s’étaient rendus, parfois après avoir reçu des promesses d’amnistie, ainsi que sur des civils considérés comme ennemis du nouveau pouvoir.

Le nombre exact des victimes reste très controversé : selon les sources et les méthodes retenues, les évaluations vont de plusieurs milliers à des dizaines de milliers. Il serait imprudent de reprendre les chiffres les plus élevés comme des certitudes. Il ne fait cependant aucun doute que Kun exerça une responsabilité politique importante dans cette campagne d’arrestations et d’exécutions. La violence révolutionnaire n’était plus pour lui une mesure exceptionnelle imposée par la survie d’un gouvernement assiégé : elle était devenue un moyen normal de transformation politique.

Kun occupa ensuite des fonctions importantes au sein de l’Internationale communiste, le Komintern. En mars 1921, il fut envoyé clandestinement en Allemagne pour conseiller le Parti communiste allemand. Convaincu qu’une minorité agissante pouvait provoquer le soulèvement des masses, il encouragea une politique insurrectionnelle connue sous le nom d’« Action de mars ».

L’entreprise tourna au fiasco. Des grèves et des affrontements éclatèrent dans le centre industriel du pays, mais la majorité des ouvriers ne suivit pas. La répression fut rapide, le Parti communiste perdit une grande partie de ses adhérents et l’espoir d’une révolution allemande immédiate s’éloigna.
Lénine condamna sévèrement la stratégie défendue par Kun, même si celui-ci conserva des responsabilités dans le Komintern.

Durant les années suivantes, il travailla surtout sur l’Allemagne, l’Autriche, la Tchécoslovaquie et la reconstitution clandestine du Parti communiste hongrois. Son autoritarisme, ses querelles incessantes et son goût des accusations lui firent de nombreux ennemis parmi les communistes hongrois en exil.
Il soutint la ligne stalinienne qui dénonçait les sociaux-démocrates comme des « sociaux-fascistes », puis résista au tournant vers les Fronts populaires décidé par Moscou au milieu des années 1930.

Kun avait appris à vivre dans un univers où les désaccords politiques se formulaient en accusations de trahison. Il dénonça certains de ses propres adversaires auprès de la police soviétique. Lorsque la Grande Terreur commença, les mêmes procédés furent retournés contre lui.

À son tour déclaré ennemi

Béla Kun fut arrêté par le NKVD le 28 juin 1937. On l’accusa d’avoir organisé un groupe « contre-révolutionnaire terroriste » et d’être devenu trotskiste — qualification particulièrement absurde pour un homme qui avait longtemps soutenu Staline et combattu ses opposants.
Il fut interrogé et brutalement torturé. Plusieurs de ses ennemis politiques fournirent des accusations, tandis que les enquêteurs fabriquaient le scénario d’une conspiration hongroise au sein du Komintern.

Le 29 août 1938, le Collège militaire de la Cour suprême soviétique le condamna à mort à l’issue d’une procédure secrète. Il fut fusillé le jour même à Kommunarka, ancien domaine du NKVD devenu l’un des principaux lieux d’exécution des purges moscovites.

Pendant des années, sa famille et ses camarades ignorèrent ce qu’il était devenu. Les autorités soviétiques laissèrent circuler plusieurs dates de décès. Lorsqu’il fut réhabilité après la mort de Staline, Moscou affirma encore qu’il était mort en prison le 30 novembre 1939. Ce n’est qu’en 1989 que l’Union soviétique reconnut officiellement qu’il avait été exécuté le 29 août 1938.
Son épouse, Irén Gál, fut elle aussi emprisonnée. Elle survécut, revint en Hongrie en 1959 et publia plus tard des souvenirs consacrés à son mari.

Ni héros, ni incarnation du complot

Après 1945, la Hongrie communiste transforma Béla Kun en précurseur héroïque. Des rues, des places et des établissements portèrent son nom. La République des conseils fut présentée comme une première tentative glorieuse, certes vaincue, d’instaurer le socialisme. La Terreur rouge et les responsabilités de Kun en Crimée furent minimisées ou passées sous silence.

Après la chute du communisme, le mouvement inverse se produisit. Les statues furent retirées, les rues débaptisées et Kun redevint fréquemment le symbole d’une révolution étrangère à la nation, imposée par un petit groupe d’extrémistes. Cette interprétation rejoint parfois, consciemment ou non, l’ancien récit antisémite de la « dictature juive ».