Lorsque Abraham Cahan meurt à New York, le 31 août 1951, il a 91 ans. Depuis plusieurs années déjà, un accident cérébral l’a éloigné de la direction quotidienne du Forverts. Mais son autorité demeure immense.
Pendant près d’un demi-siècle, cet homme austère, autoritaire, curieux de tout, a été bien davantage qu’un patron de presse : il a expliqué l’Amérique à des millions d’immigrants juifs, accompagné leur entrée dans la modernité et contribué à façonner leur manière de devenir américains sans cesser immédiatement d’être les héritiers du monde dont ils venaient.
L’œuvre de Cahan est pourtant construite sur un paradoxe. Nul n’a probablement fait davantage que lui pour donner au yiddish une puissance médiatique sans équivalent. Mais il n’a jamais considéré cette langue comme une patrie à préserver éternellement. Pour lui, le yiddish était avant tout la langue dans laquelle il fallait s’adresser aux masses juives tant qu’elles ne maîtrisaient pas encore l’anglais. Il bâtit ainsi le plus grand journal yiddish du monde tout en préparant, consciemment, ses lecteurs et leurs enfants à vivre sans lui.
De Vilna à la révolution
Abraham Cahan naît le 7 juillet 1860 à Paberžė, dans le gouvernement de Vilna, aujourd’hui en Lituanie. Son père, homme religieux aux activités modestes et changeantes, enseigne notamment l’hébreu et le Talmud. La famille s’installe à Vilna lorsque l’enfant a environ six ans.
Vilna est alors un grand centre rabbinique, mais aussi une ville dans laquelle les idées nouvelles commencent à circuler. Le jeune Abraham reçoit une éducation religieuse, fréquente le kheyder et étudie les textes traditionnels. Parallèlement, il découvre la littérature russe et le savoir profane. Cette double formation — culture juive traditionnelle d’un côté, langue et culture russes de l’autre — laissera une empreinte durable sur toute sa vie.
En 1877, il entre à l’Institut juif des maîtres de Vilna, établissement créé par le pouvoir tsariste pour former des enseignants destinés aux écoles juives gouvernementales. Il y reçoit une solide formation en russe, mais aussi une certaine méfiance envers le yiddish, considéré par l’institution comme un jargon inculte dont les Juifs modernes doivent se débarrasser. Cahan ne se libérera jamais tout à fait de ce jugement.
Dans le même temps, il se rapproche des cercles révolutionnaires. Comme beaucoup de jeunes intellectuels juifs de sa génération, il voit dans le socialisme une promesse d’émancipation universelle : la disparition des distinctions de classe devrait également entraîner celle de l’antisémitisme.
Après l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, la police intensifie la surveillance des milieux révolutionnaires. Cahan, devenu instituteur à Velij, comprend qu’il risque l’arrestation. Une perquisition précipite son départ.
En juin 1882, à 21 ans, il débarque à Philadelphie, puis gagne immédiatement New York. Il arrive au début de la grande immigration juive d’Europe orientale. Pendant les décennies suivantes, plus de deux millions de Juifs franchiront l’Atlantique pour échapper aux pogroms, aux discriminations, à la pauvreté et à l’absence de perspectives.
Cahan sera à la fois l’un d’eux et celui qui leur expliquera ce qui leur arrive.
L’immigrant qui apprend plus vite que les autres
À New York, Cahan connaît brièvement la condition ouvrière. Mais il apprend l’anglais avec une rapidité exceptionnelle et commence bientôt à l’enseigner à d’autres immigrants. Quelques semaines après son arrivée, il fréquente déjà les réunions socialistes ; peu après, il prononce en yiddish ses premiers discours politiques.
Son talent apparaît immédiatement : il sait traduire des idées complexes dans une langue accessible aux ouvriers. Il ne parle pas comme un théoricien devant un auditoire, mais comme un homme qui connaît les ateliers, les logements surpeuplés, l’inquiétude des nouveaux arrivants et leur désir presque fiévreux de comprendre l’Amérique.
En 1885, il épouse Anna Bronstein, elle aussi engagée dans les milieux socialistes et douée pour les langues. Le couple n’aura pas d’enfant et restera uni jusqu’à la mort d’Anna, en 1947.
Cahan s’engage dans le mouvement ouvrier juif naissant. Il participe à l’organisation des travailleurs, enseigne, écrit, donne des conférences. En 1891, il représente les syndicats juifs américains au congrès de la Deuxième Internationale à Bruxelles. Il y fait adopter une résolution condamnant à la fois l’antisémitisme et ce que les socialistes appellent alors le « philosémitisme » : la question juive doit, selon eux, être traitée dans le cadre de l’émancipation de tous les travailleurs.
Mais Cahan comprend bientôt que les ouvriers juifs ne se laisseront pas mobiliser dans une langue qu’ils ne comprennent pas. Le socialisme américain doit leur parler en yiddish.
Le yiddish pour expliquer Marx, Darwin et l’Amérique
À partir de 1890, Cahan participe à Di Arbayter Tsaytung, « Le Journal ouvrier ». Il y écrit sur les syndicats et le socialisme, mais aussi sur la littérature, la science et la vie quotidienne. Il vulgarise Marx et Darwin, traduit Zola, Hugo, Tourgueniev, Thomas Hardy et Tolstoï. Il lui arrive même de commenter la portion hebdomadaire de la Torah afin d’en tirer une leçon sociale.
Cette diversité n’est pas un simple éclectisme. Cahan a compris que le journal yiddish doit être une école. Son lecteur ne veut pas seulement savoir ce qui s’est passé la veille : il veut comprendre le monde nouveau dans lequel il vient d’entrer. Il veut connaître ses droits, apprendre comment fonctionnent les institutions américaines, découvrir la littérature européenne, les sciences, la médecine, l’hygiène, l’éducation des enfants et jusqu’aux usages vestimentaires du pays.
La presse yiddish devient ainsi une sorte d’université populaire. Cahan n’est pas le seul à poursuivre cette ambition, mais il sera celui qui lui donnera la plus grande ampleur.
Son choix linguistique est décisif. Il refuse le yiddish savant, saturé de germanismes recherchés ou de mots hébraïques inconnus du lecteur ordinaire. Il prône un pleyn yidish, un yiddish simple, direct, proche de celui que l’on parle dans les ateliers, les cuisines et les rues du Lower East Side. Il accepte les américanismes déjà entrés dans l’usage. Pour les puristes, ce yiddish est relâché ; pour Cahan, il est vivant parce qu’il est compris.
La naissance du Forverts
Les conflits internes au mouvement socialiste vont lui fournir l’occasion de créer son grand œuvre. Cahan et plusieurs de ses camarades s’opposent à l’autoritarisme idéologique de Daniel De Leon, chef du Socialist Labor Party. Avec Louis Miller, Mikhail Zametkin et une cinquantaine de militants, ils fondent un nouveau quotidien.
Le premier numéro du Forverts paraît le 22 avril 1897. Son titre reprend celui du Vorwärts de la social-démocratie allemande : « En avant ! »
Cahan veut un journal socialiste, mais il le veut surtout lisible. Cette priorité provoque rapidement des tensions avec ceux qui souhaitent un organe doctrinal plus rigoureux. Après quelques mois, il quitte la rédaction. Il travaille alors pour le New York Commercial Advertiser, quotidien anglophone dans lequel il apprend les techniques du journalisme américain au contact de Lincoln Steffens, futur grand représentant du journalisme d’enquête.
Cette expérience est déterminante. Cahan comprend qu’un journal populaire ne peut se contenter de prêcher. Il doit raconter, enquêter, mettre en scène des vies humaines, susciter la curiosité et parfois l’émotion. Lorsqu’il revient définitivement à la direction du Forverts en octobre 1903, il exige de disposer de la pleine autorité éditoriale.
Il l’obtient.
Le Forverts cesse alors d’être seulement le bulletin d’un parti. Il devient un quotidien complet : politique américaine et internationale, informations communautaires, campagnes syndicales, littérature, théâtre, faits divers, sciences, médecine, conseils pratiques et drames familiaux. Le journal soutient les ouvriers de la confection, dénonce les ateliers insalubres et les employeurs qui brisent les grèves. Après l’incendie de l’usine Triangle en 1911, dans lequel périssent 146 personnes, principalement de jeunes ouvrières juives et italiennes, il fait de la catastrophe un réquisitoire contre l’absence de protection des travailleurs.
Sous la direction de Cahan, la diffusion passe de quelques milliers d’exemplaires à plus de 120 000 en 1912. Au début des années 1930, elle dépasse 275 000 exemplaires. Le journal possède des éditions diffusées dans plusieurs grandes villes américaines et son influence atteint bien au-delà de New York. Il devient le plus grand quotidien non anglophone des États-Unis et le journal yiddish le plus puissant du monde.
Un paquet de lettres venu de la rue juive
L’invention la plus célèbre de Cahan est lancée en 1906 : le Bintl-briv, littéralement « paquet de lettres ».
Les lecteurs écrivent au journal pour raconter leurs difficultés et demander conseil. Une jeune femme doit-elle épouser l’homme choisi par ses parents ? Un ouvrier peut-il travailler le shabbat lorsqu’il risque de perdre son emploi ? Que faire d’un mari qui refuse que sa femme apprenne l’anglais ? Comment réagir lorsqu’un enfant rejette les habitudes de ses parents ? Faut-il accepter le mariage d’une fille avec un non-Juif ? Comment retrouver un conjoint disparu après l’arrivée en Amérique ?
Le Bintl-briv rend visibles les fractures produites par l’immigration : entre les générations, entre les sexes, entre religion et sécularisation, entre solidarité familiale et autonomie individuelle. Les réponses, souvent rédigées ou supervisées par Cahan, cherchent généralement un compromis entre les valeurs socialistes, la morale familiale et les réalités de la vie américaine.
Le journal va jusqu’à publier une « galerie des maris disparus », avec les photographies d’hommes ayant abandonné femmes et enfants, afin que les lecteurs aident à les retrouver. Le Forverts ne se contente donc pas de décrire la communauté : il intervient dans son fonctionnement quotidien.
C’est ici que l’expression d’« université de papier » prend tout son sens. Le journal fournit des informations sur l’hygiène, l’alimentation et les maladies, vulgarise les découvertes scientifiques, explique les élections et le droit du travail, raconte l’histoire des États-Unis, donne des conseils pour élever les enfants et décrit les coutumes du pays. Il apprend même à ses lecteurs les règles du baseball.
Mais il leur offre surtout un lieu où leurs problèmes peuvent être formulés dans leur langue. L’intégration ne se fait plus dans le silence et la honte : elle devient un récit collectif.
Un socialiste de moins en moins révolutionnaire
Cahan reste toute sa vie attaché au mouvement ouvrier. Le Forverts soutient les syndicats, les réformes sociales et le Parti socialiste américain. Mais son socialisme évolue. Le jeune révolutionnaire venu de Vilna devient progressivement un réformiste convaincu que la démocratie américaine peut être corrigée sans être renversée.
Cette évolution l’éloigne de la gauche révolutionnaire. La chute du tsarisme en 1917 l’enthousiasme : elle semble réaliser le rêve de sa jeunesse. Il observe d’abord avec prudence le nouveau pouvoir bolchevique, mais la suppression des libertés, la persécution des autres courants socialistes et la dictature du parti unique le conduisent à une opposition de plus en plus ferme.
Le Forverts devient l’un des principaux organes anticommunistes de la gauche juive américaine. Cahan ne renie pas pour autant le socialisme. Il considère au contraire que le bolchevisme l’a trahi. Son anticommunisme est celui d’un social-démocrate attaché aux syndicats indépendants, au pluralisme politique et aux libertés publiques.
Cette rupture a aussi des conséquences littéraires. Le monde culturel yiddish américain se divise entre le Forverts socialiste et anticommuniste et la Frayhayt, proche du Parti communiste. Les journaux se disputent les écrivains, les poètes et les lecteurs. Cahan exerce sur la vie littéraire un pouvoir considérable : être publié dans le Forverts procure à un écrivain un immense public et souvent un revenu régulier.
Il attire Sholem Asch, Avrom Reyzen, Zalman Shneur, David Bergelson, Israel Joshua Singer et, plus tard, Isaac Bashevis Singer. Mais il se brouille avec plusieurs auteurs. Ses conflits avec Jacob Gordin, Morris Rosenfeld, Yoyne Rosenfeld ou Sholem Asch deviennent parfois retentissants. Cahan peut être généreux envers un écrivain qu’il admire et impitoyable envers celui qui conteste son jugement. Il traite le journal comme son domaine et supporte mal qu’on lui résiste.
L’écrivain qui choisit l’anglais
Cahan aurait pu ne rester qu’un grand journaliste. Il est aussi l’un des fondateurs de la littérature juive américaine de langue anglaise.
En 1892, il rencontre William Dean Howells, figure majeure du réalisme américain. Howells l’encourage à raconter pour les lecteurs anglophones la vie des immigrants du Lower East Side. Cahan publie en 1896 Yekl: A Tale of the New York Ghetto.
Yekl, devenu Jake en Amérique, s’efforce d’effacer tout ce qui rappelle son origine. Lorsque sa femme Gitl et leur enfant le rejoignent, ils lui renvoient l’image de ce qu’il veut fuir. La barbe, les vêtements, l’accent et les gestes deviennent les signes visibles d’un conflit plus profond. L’américanisation n’est pas présentée comme une progression harmonieuse, mais comme une transformation qui peut détruire les relations et produire de la honte.
Howells salue le réalisme de l’ouvrage, qu’il rapproche de Maggie: A Girl of the Streets de Stephen Crane. Cahan ne propose ni une vision pittoresque du « ghetto », ni une célébration naïve du rêve américain. Il montre les gains et les pertes de l’assimilation.
Après The Imported Bridegroom and Other Stories of the New York Ghetto, paru en 1898, et The White Terror and the Red, consacré à la Russie révolutionnaire, Cahan publie en 1917 son œuvre littéraire majeure, The Rise of David Levinsky.
David Levinsky, ancien étudiant de yeshiva devenu puissant industriel de la confection, incarne une réussite américaine presque parfaite. Il est riche, intégré, respecté. Mais il demeure intérieurement seul, incapable de réconcilier celui qu’il était avec celui qu’il est devenu. Le roman ne condamne pas simplement l’assimilation : il en révèle le prix intime. Levinsky a gagné l’Amérique, mais il ne sait plus exactement qui a remporté cette victoire.
Le personnage possède des traits de son auteur, sans être son double. Cahan n’est pas devenu industriel, mais il connaît lui aussi le vertige de l’ascension, le passage d’une culture à une autre et la difficulté de retrouver l’unité perdue. Son roman est aujourd’hui considéré comme l’un des grands textes du réalisme juif américain.
L’ironie est frappante : l’homme qui dirige le plus grand quotidien yiddish écrit ses œuvres littéraires les plus importantes en anglais. Il veut parler non seulement des immigrants, mais à l’ensemble de l’Amérique.
La Palestine et la révision du jugement sioniste
Comme la majorité des socialistes juifs de sa génération, Cahan se montre d’abord hostile au sionisme. Il y voit un nationalisme détournant les travailleurs juifs de la lutte sociale dans les pays où ils vivent. À ses yeux, l’émancipation doit se réaliser en Russie, en Europe ou en Amérique, et non par la recherche d’une nouvelle patrie.
Son voyage en Palestine, en 1925, modifie cependant son jugement. Il visite les villes, les colonies agricoles et les établissements ouvriers, rencontre notamment David Ben-Gourion et découvre une société juive en construction. Il ne devient pas véritablement sioniste, mais il ne peut plus réduire l’entreprise à une illusion nationaliste. Il est particulièrement impressionné par les réalisations des pionniers et par la dimension sociale du mouvement ouvrier juif.
Il retourne en Palestine en 1929 et consacre ensuite un livre à ses deux voyages. Son évolution contribue à rapprocher une partie du mouvement ouvrier juif américain du projet de foyer national. Cahan reste néanmoins un Américain convaincu : il ne pense pas que les Juifs doivent tous quitter la diaspora, et il ne remet jamais en cause l’enracinement de la communauté juive aux États-Unis. Son adhésion est celle d’un observateur devenu favorable à la construction juive en Palestine, non celle d’un militant ayant renoncé à l’Amérique.
Le bâtisseur du yiddish qui ne croyait pas à son avenir
La contradiction la plus profonde de Cahan concerne le yiddish.
Il exige que le Forverts publie une langue claire, populaire et familière. Il offre une audience immense aux écrivains yiddish. Il fait entrer dans cette langue la politique américaine, la science, la médecine, le théâtre européen et les débats internationaux. Pourtant, il se méfie du yiddishisme, c’est-à-dire de la volonté de faire du yiddish une langue nationale appelée à se perpétuer par l’enseignement.
En 1931, il publie une série d’articles contre les écoles yiddish laïques. Il estime qu’elles ne peuvent empêcher les enfants nés en Amérique de passer à l’anglais et qu’elles risquent même de retarder l’intégration de leurs parents. Plutôt que d’apprendre aux enfants la langue des immigrants, affirme-t-il, mieux vaut aider les immigrants à rejoindre linguistiquement leurs enfants.
Il tourne aussi en dérision le yiddish normalisé des enseignants et des puristes, qu’il juge artificiel. Il lui préfère la heymishe muter-shprakh, la langue maternelle familière, enrichie sans complexe de mots américains. Cette position déclenche une vive polémique. Ses adversaires lui reprochent de vouloir enterrer la culture dont son propre journal est devenu la plus puissante institution.
Cahan n’est pourtant pas exactement un ennemi du yiddish. Il l’aime comme langue vivante, langue des histoires, de l’humour et du peuple. Ce qu’il refuse, c’est d’en faire un sanctuaire. Pour lui, une langue doit d’abord servir ceux qui la parlent. Si leurs enfants parlent anglais, il considère ce passage comme une conséquence inévitable — et largement souhaitable — de leur réussite américaine.
Il se trompe peut-être sur la possibilité d’une culture yiddish durable. Mais il voit juste sur le destin démographique de la presse immigrée : à mesure que les arrivées se raréfient et que les nouvelles générations adoptent l’anglais, le lectorat du Forverts diminue.
Les dernières années
Entre 1926 et 1931, Cahan publie en yiddish les cinq volumes de Bleter fun mayn lebn, « Pages de ma vie ». Cette vaste autobiographie est à la fois un récit personnel, une chronique de Vilna, une histoire de l’immigration et un témoignage sur la naissance du mouvement ouvrier juif américain. Une version anglaise abrégée paraîtra après sa mort sous le titre The Education of Abraham Cahan.
Le titre est révélateur. Toute la vie de Cahan peut se lire comme une éducation : celle d’un enfant du kheyder par la culture russe, d’un révolutionnaire russe par la démocratie américaine, d’un intellectuel par le journalisme populaire — et, en retour, celle de plusieurs générations d’immigrants par le journal qu’il dirige.
Un accident cérébral, en 1946, réduit fortement son activité. L’année suivante, Anna, sa femme depuis plus de soixante ans, meurt.
Cahan s’éteint le 31 août 1951 au Beth Israel Hospital de New York. Il est enterré au cimetière Mount Carmel, dans le Queens.
À sa mort, le monde qui avait fait la puissance du Forverts a déjà commencé à disparaître. L’immigration juive d’Europe orientale a été interrompue par les quotas américains, puis son berceau européen a été détruit par la Shoah. Les enfants et petits-enfants des lecteurs de Cahan parlent anglais. Ils ont quitté, pour beaucoup, les immeubles du Lower East Side et accédé à la classe moyenne.
Autrement dit, le journal a contribué à produire les conditions de son propre déclin.
L’homme d’une contradiction féconde
Abraham Cahan ne fut ni un gardien nostalgique du vieux monde ni un apôtre satisfait de l’assimilation. Ses romans montrent trop bien les blessures de l’américanisation pour qu’on le réduise à un propagandiste du melting-pot. Mais il croyait profondément que les immigrants juifs devaient prendre leur place dans la société américaine, apprendre sa langue, utiliser ses institutions démocratiques et lutter pour la transformer.
Il voulut faire du Forverts un pont, non une forteresse.
Ce pont fut emprunté par des millions de lecteurs. Ils y apprirent comment voter, se syndiquer, consulter un médecin, comprendre une découverte scientifique, écrire à un journal, contester un employeur, retrouver un mari disparu ou résoudre un conflit familial. Ils y lurent des écrivains majeurs et découvrirent que leurs propres difficultés pouvaient devenir de la littérature.
Cahan a donc accompli quelque chose de plus complexe que la défense du yiddish. Il a fait de cette langue l’un des principaux instruments de la transformation des Juifs d’Europe orientale en Juifs américains. Il ne cherchait pas à suspendre le temps. Il voulait donner à ses lecteurs les moyens de franchir une frontière.
Le prix de cette réussite fut que beaucoup d’entre eux laissèrent finalement le yiddish derrière eux. Mais pendant un demi-siècle, grâce à Abraham Cahan, ils avaient pu entrer dans l’Amérique sans être contraints d’y entrer muets.
