Dans les tableaux de Marc Chagall, elle vole au-dessus de Vitebsk, s’élève dans les airs au bout de la main de son mari, apparaît en mariée, en amante ou en silhouette protectrice. Bella Chagall est devenue l’un des visages les plus reconnaissables de la peinture du XXe siècle. Cette omniprésence a pourtant contribué à l’effacer : longtemps, elle ne fut présentée que comme la femme, le modèle et la « muse » du peintre. Or Bella Chagall fut aussi une intellectuelle, une traductrice et surtout une remarquable écrivaine yiddish, dépositaire d’un monde dont elle pressentit la disparition.
Une fille de la bourgeoisie juive de Vitebsk
Bella naquit à Vitebsk, dans l’Empire russe — aujourd’hui en Biélorussie — sous le nom de Basia-Reiza Rosenfeld. Sa date de naissance demeure curieusement incertaine. De nombreuses notices anciennes indiquent 1895, mais les recherches documentaires les plus solides retiennent désormais le 14 décembre 1889. Cette seconde date s’accorde d’ailleurs mieux avec les études qu’elle entreprit et avec les circonstances de sa rencontre avec Chagall en 1909.
Elle était la benjamine des huit enfants de Shmuel-Noah et Alta Rosenfeld. Son père tenait un commerce prospère de bijoux, de montres et d’objets précieux. Les Rosenfeld appartenaient donc à un milieu bien différent de celui des Chagall : Marc était le fils d’un modeste employé d’un dépôt de harengs, dans une famille nombreuse où l’argent manquait souvent.
La maison des Rosenfeld observait strictement la tradition juive. Le père de Bella était lié au hassidisme Habad-Loubavitch ; les fêtes, le shabbat, la synagogue, les prières, les règles alimentaires et les visites familiales rythmaient l’existence. Mais cette fidélité religieuse ne s’opposait pas chez les Rosenfeld à l’éducation moderne. Bella fréquenta une école russe, acquit une solide culture littéraire et manifesta très tôt un intérêt particulier pour le théâtre.
Ce double univers — une maison profondément juive ouverte sur la culture russe — constitue la matière première de son œuvre. Elle grandit au milieu des bougies, des plats de fête, des livres de prières, des marchands, des domestiques, des artisans et des pauvres qui venaient frapper à la porte. Bien des années plus tard, elle restituerait ce monde non comme une ethnographe observant des coutumes disparues, mais avec les yeux de la petite Bashinke qu’elle avait été.
La rencontre de 1909
Bella rencontra Marc Chagall à Vitebsk pendant l’été 1909, par l’intermédiaire de leur amie commune Thea Brachman. Chagall avait déjà quitté sa ville natale pour étudier la peinture à Saint-Pétersbourg. Il était pauvre, encore inconnu et vivait dans une sorte d’urgence artistique permanente. Bella appartenait à l’une des familles juives les plus aisées de la ville.
Chagall racontera cette première rencontre comme une reconnaissance immédiate. Dans Ma vie, il décrit les yeux de Bella, « noirs, grands et ronds », qui lui semblent connaître son passé et son avenir. Bella donnera plus tard sa propre version dans Di ershte bagegenish — Première Rencontre. Chez elle, le coup de foudre n’est pas moins intense, mais son récit révèle aussi les hésitations d’une jeune femme consciente de la distance sociale qui sépare les deux familles.
Les Rosenfeld accueillirent mal cette relation. À leurs yeux, Chagall était un peintre sans situation ni fortune, habillé avec négligence et poursuivant une vocation incertaine. Bella, pourtant, ne céda pas. Elle avait reconnu non seulement l’homme qu’elle aimait, mais la force de son talent. Une carte postale qu’elle lui adressa en 1912, alors qu’il vivait à Paris, la montre déjà attentive à sa carrière : elle lui rapporte les commentaires d’un critique russe sur ses tableaux et l’encourage à continuer de travailler. Bella ne fut donc pas simplement un beau visage attendant le retour de l’artiste. Dès le début, elle fut sa lectrice, sa critique et son alliée.
Le séjour parisien de Chagall les sépara pendant quatre ans. Bella poursuivit ses études à Moscou, dans les cours supérieurs pour femmes, s’intéressa à la littérature et au théâtre et aurait collaboré à un journal moscovite. Chagall revint à Vitebsk en 1914, pensant repartir rapidement pour Paris. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale le retint en Russie. Le couple se maria le 25 juillet 1915.
Les amants au-dessus de Vitebsk
Le mariage de Marc et Bella coïncide avec l’apparition de quelques-unes des images les plus célèbres de Chagall. Dans L’Anniversaire, peint en 1915, l’artiste se courbe dans les airs pour embrasser Bella, qui tient un bouquet. Dans La Promenade, elle semble s’envoler au bout de son bras. Dans Au-dessus de la ville, les deux époux flottent ensemble sur Vitebsk.
On a souvent interprété ces tableaux comme la traduction immédiate de leur bonheur conjugal. Ils le sont assurément, mais leur signification est plus profonde. S’élever dans les airs, c’est échapper aux pesanteurs de la société, aux différences de fortune, à la guerre et bientôt à la révolution. Bella permet à Chagall de voler ; mais, dans plusieurs tableaux, c’est elle aussi qui s’élève et entraîne le peintre hors du monde ordinaire.
En 1916 naquit leur fille unique, Ida. Bella apparaît alors dans des portraits plus graves, notamment Bella au col blanc, peint en 1917. Elle y domine la composition, immense, tandis que Marc et Ida sont représentés en minuscules figures à ses pieds. L’image dit involontairement quelque chose de sa place dans la famille : Bella est à la fois la présence aimée et celle autour de laquelle l’existence matérielle et affective s’organise.
Révolution, théâtre et départ de Russie
Après la révolution de 1917, Chagall fut nommé commissaire aux beaux-arts de la région de Vitebsk et fonda une école artistique populaire. L’expérience tourna rapidement au conflit avec les artistes d’avant-garde plus radicaux, en particulier Kazimir Malevitch et les partisans du suprématisme. La famille quitta Vitebsk pour Moscou.
Bella ne resta pas étrangère au monde artistique. Elle connaissait le russe, le yiddish et le français, suivait de près le travail de son mari et partageait son intérêt pour le théâtre juif. À Moscou, Chagall réalisa en 1920 les décors du Théâtre juif d’État. Bella fréquentait les comédiens et connaissait de l’intérieur cet extraordinaire moment d’effervescence de la culture yiddish soviétique.
Les conditions de vie devenaient cependant de plus en plus difficiles. En 1922, grâce à une autorisation de sortie, les Chagall quittèrent la Russie soviétique. Ils passèrent par Kaunas, puis Berlin, avant de s’établir définitivement en France en 1923-1924. Bella emportait avec elle la mémoire de Vitebsk ; ce que le couple ignorait encore, c’est qu’il ne reverrait jamais intact le monde de son enfance.
L’intermédiaire indispensable
En France, Chagall retrouva le milieu artistique parisien et commença à connaître une véritable reconnaissance. Bella joua un rôle essentiel dans cette nouvelle existence. Elle maîtrisait mieux que lui les usages sociaux et les langues européennes, l’aidait dans sa correspondance, ses relations avec les éditeurs, les collectionneurs et les marchands. Elle relisait ses textes et servait souvent d’intermédiaire entre l’artiste et le monde extérieur.
Son intervention fut particulièrement importante pour Ma vie. Chagall avait rédigé ses souvenirs en russe. Bella les traduisit en français, les adapta et contribua à leur donner la forme sous laquelle ils furent publiés en 1931. Il est dès lors difficile de distinguer absolument, dans cette autobiographie, la voix de Marc de celle de Bella. Le livre est déjà, d’une certaine manière, une œuvre du couple.
Mais cette collaboration eut son revers : le travail personnel de Bella demeura dans l’ombre. Sa culture, sa sensibilité et son écriture furent mises au service de l’œuvre de son mari. Le mot de « muse » devient alors insuffisant, sinon trompeur. Une muse inspire passivement ; Bella commentait, traduisait, corrigeait, organisait et préservait. La carrière internationale de Chagall lui doit beaucoup.
Écrire en yiddish contre la disparition
À la fin des années 1930, Bella commença à rédiger ses propres souvenirs. Le choix de la langue est essentiel : cette femme formée dans les écoles russes, vivant depuis des années en France et capable d’écrire en français choisit le yiddish, la langue de son enfance et de l’intimité familiale.
Son premier livre, Brenendike likht — ברענענדיקע ליכט, littéralement « Lumières brûlantes », publié en français sous le titre Lumières allumées — fait revivre les fêtes juives dans la maison des Rosenfeld : Yom Kippour, Souccot, Hanoucca, Pourim, Pessa’h. Chaque chapitre s’organise autour de sensations très concrètes : la lumière des bougies, l’odeur des aliments, les vêtements préparés pour la fête, le froid de la rue, le silence de la synagogue, les voix des femmes et l’agitation des enfants.
Bella écrit à hauteur d’enfant. Elle ne compose ni une histoire générale des Juifs de Vitebsk ni un traité sur les traditions religieuses. Elle restitue la manière dont une petite fille perçoit le monde des adultes, avec ses émerveillements, ses inquiétudes et ses questions. Les objets paraissent animés, les ombres grandissent, les flammes parlent, les maisons respirent. Cette prose possède une qualité presque picturale, mais elle ne se contente pas d’imiter les tableaux de Chagall. Les ressemblances viennent plutôt d’une mémoire commune : Bella et Marc puisent dans les mêmes rues, les mêmes fêtes et les mêmes images.
Son second ensemble de récits, Di ershte bagegenish — די ערשטע באַגעגעניש, Première Rencontre — raconte davantage sa jeunesse, ses aspirations intellectuelles et la naissance de son amour pour Chagall. Bella y apparaît avec une personnalité plus complexe que celle de l’épouse éternellement amoureuse des tableaux. Elle observe les barrières sociales, l’autorité familiale, la condition faite aux jeunes filles et le conflit entre les conventions bourgeoises et son désir de choisir elle-même sa vie.
L’écriture de ces souvenirs prit une signification tragique avec la montée du nazisme. Au moment où Bella reconstruisait par les mots le Vitebsk juif de son enfance, ce monde était menacé d’anéantissement. Écrire en yiddish devenait une manière de dresser un rempart contre la disparition.
La fuite vers l’Amérique
Marc Chagall était devenu citoyen français en 1937. Cela ne le protégea pas lorsque le régime de Vichy adopta ses lois antisémites. Après l’Occupation, les Chagall se réfugièrent dans le sud de la France. Marc, absorbé par son travail et peu enclin à mesurer la gravité du danger, hésitait à partir. Bella, Ida et leurs proches comprirent plus clairement l’urgence.
L’action de Varian Fry et de l’Emergency Rescue Committee permit finalement au couple d’obtenir les documents nécessaires. Chagall fut brièvement arrêté à Marseille en avril 1941, puis relâché grâce à l’intervention du consul américain Hiram Bingham IV. Marc et Bella quittèrent la France en mai et arrivèrent à New York le 23 juin 1941, au lendemain de l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne.
L’Amérique leur offrait la sécurité, mais non l’apaisement. Les nouvelles d’Europe devenaient chaque mois plus effroyables. Vitebsk fut occupée par les Allemands ; sa population juive fut enfermée dans un ghetto puis assassinée en 1941. Le monde que Bella avait décrit dans ses cahiers n’existait plus. Ses souvenirs cessaient d’être seulement ceux d’une enfance révolue : ils devenaient le tombeau littéraire d’une communauté exterminée.
Une mort brutale
Durant l’été 1944, Marc et Bella séjournaient dans les Adirondacks, dans l’État de New York. Paris venait d’être libéré et le couple envisageait son retour en France. Bella fut soudainement atteinte d’une grave infection de la gorge, généralement identifiée comme une infection streptococcique. La pénicilline, encore réservée en priorité aux besoins militaires, n’était pas facilement disponible. Elle mourut le 2 septembre 1944, à l’hôpital de Tupper Lake. Elle avait cinquante-quatre ans si l’on retient la date de naissance de 1889.
Sa disparition anéantit Chagall. Il cessa de peindre pendant plusieurs mois. Il écrivit que tout était devenu noir lorsque Bella avait quitté le monde. Sa mort se confondit bientôt, dans sa mémoire, avec la destruction des Juifs d’Europe. Lorsqu’il recommença à travailler, elle reparut dans ses tableaux : mariée blanche, amante flottante, silhouette entrevue près d’une fenêtre ou au milieu d’un bouquet. Bella devint dès lors non seulement la femme aimée, mais la figure d’un univers perdu.
Elle avait remis le manuscrit de ses souvenirs à la Book League du Jewish People’s Fraternal Order, mais ne les vit pas paraître. Chagall veilla à leur publication posthume. Brenendike likht parut en yiddish à New York en 1945, accompagné de dessins de Marc Chagall, puis en anglais sous le titre Burning Lights. Di ershte bagegenish fut publié en 1947. Les traductions françaises firent connaître les deux livres sous les titres Lumières allumées et Première Rencontre. Le Yiddish Book Center présente les éditions et les ressources consacrées à l’œuvre .
Sortir Bella de l’ombre de Chagall
Il serait artificiel de séparer complètement Bella de Marc Chagall : leur amour, leur dialogue artistique et leur mémoire commune constituent une part essentielle de leurs œuvres respectives. Mais il serait tout aussi injuste de ne voir en elle que la femme qui vole dans les tableaux de son mari.
Bella Chagall appartient à cette génération d’écrivains yiddish qui, à la veille et pendant la Shoah, entreprirent de sauver par l’écriture les gestes les plus ordinaires de la vie juive d’Europe orientale. Sa singularité tient à son regard : elle ne décrit pas le shtetl comme un monde uniforme, misérable ou figé dans la tradition. Son Vitebsk est une véritable ville, traversée par les différences de classe, la modernité russe, les aspirations féminines, la ferveur religieuse et les tensions entre générations.
Ses livres offrent aussi le pendant littéraire indispensable à la peinture de Chagall. Chez Marc, Vitebsk devient couleur, mouvement et symbole ; chez Bella, la même ville retrouve ses voix, ses odeurs, ses conversations et ses détails familiers. Il peignait les êtres qui s’envolent. Elle racontait la maison depuis laquelle ils avaient pris leur essor.
Bella ne fut donc pas seulement la femme aimée que Chagall peignit toute sa vie. Elle fut la mémoire parlante de son univers.
Voici le texte de l’avant-propos si émouvant rédigé pour « Di ershte bagegenish » par Marc Chagall, transcrit et traduit par notre amie Rosine Lob pour notre site yiddishpourtous.org.
Forrede
« Ven ikh, tayere Bella, volt geshribn
briv, vi an emeser shrayber – volt ikh zey
beser gemolt. Far verter shem ikh zikh.
Men darf zey shtendik oysbesern. Ober mir
vilt zikh dir shraybn, kedey du zolst mir
entfern un shraybn vegn alts, vegn alts …
Bela hot zikh geklibn tsu zayn an aktrise. Zi hot geshpilt
Teater. Men hot zi geloybt. Bin ikh gekumen fun Pariz, hob
mit ir khasene gehat un mir zaynen tsurikgeforn keyn Frankraykh.
Oys teater-khaloymes …
Yorn lang hot mayn kunst gefilt ir libe-virkung. Mir
hot zikh ober oysgevizn, az epes in ir vert farshvign, az
epes rukt zikh op on a zayt.
Ikh hob geklert, az bay Belan in harts lign oytsres, vi
ir « shnirl perl », faykhte fun libe. S’trogt zikh fun ire lipn
an otem aza, vi der ershter kush ; a kush aza, vi der dursht
nokh gerekhtikeyt …
Hot zi zikh geshemt far mir, far laytn, vos zi hot davke
gevolt blaybn in shotn ?
Biz zi hot derhert di yiddishe neshome, derzen dem goles fun
di letste yorn, un ir shprakh iz vider gevorn di shprakh fun
ire Eltern.
Ir stil – « Brenendike Likht » « Di Ershte Bagegenish » –
a stil fun a yidisher kale in der yidisher literatur.
Zi hot geshribn azoy vi zi hot gelebt, vi zi hot gelibt,
vi zi hot oyfgenumen fraynt. Ire verter un shures
zaynen vi geotemte farb oyf a layvnt.
Tsu vemen enlekh ?
Zi dermont keynem nit. Zi iz Bashenke-Belotshke fun dem
barg in Vitebsk, vos shpiglt zikh in der Dvine, mit di
volkns, mit di beymer un mit di hayzer.
Zakhn, mentshn, landshaftn, yidishe yom-toyvim, blumen –
dos iz ir velt un dos dertseylt zi.
Ire shures, lange un kurtse, geshribene un getrakhte,
ire verter, vos do tsevaksn zey zikh un dortn filn zey zikh
nor, ot vi in a tseykhenung feln oys amol eynike shtrikhn un
pintlekh, kedey zey zoln zikh nor filn in der heler luft.
Ikh fleg zi letstns oft trefn in der tifer nakht, zitsndik
in bet bay a kleyn lempl – leyenen yidishe bikher. Ikh fleg
ir zogn :
— Azoy shpet ? Leyg zikh beser shlofn.
Mit a por vokhn far ir eybikn shlof – nokh frish un sheyn
vi shtendik – zey ikh zi in tsimer fun undzer zumer-plats. Zi
leygt fanander ire bashribene papirn. Do – farendikte
zakhn, do skitsn un do – kopies. Freg ikh zi mit a bahaltener
shrek :
— Vos epes mit amol aza ordenung ?
Entfert zi mir mit a bleykhn shmeykhl :
— Ot azoy vestu visn vu, vos es ligt …
Alts in ir iz geven der shtiler un tifer forgefil.
Ot ze ikh funem hotel-fentster, vi zi zitst oyfn breg
ozere farn arayngeyn in vaser. Zi vart oyf mir. Alts in
ir hert zikh tsu epes tsu, vi amol, ven zi iz nokh geven a kleyn
meydele un hot zikh tsugehert tsum vald oyf der datshe.
Ikh ze ir rukn, ir dinem profil. Zi git zikh nit keyn rir.
Zi vart, trakht … un zet shoyn efsher « yene veltn » — — –
Veln hayntike, farnumene mentshn, zikh fartifn in ir
velt, in ir shraybn ?
Ikh kler, az shpeter veln kumen andere un veln der-
shmekn ire blumen, ir kunst.
Ire letste verter tsu mir zaynen geven :
— Mayne heftn — — — —
A shtarker duner un a kurtser gos-regn hobn oysgebrokhn
zeks azeyger in ovnt dem tsveytn september 1944, ven Bela
iz avek fun der velt.
Mir iz fintster gevorn in di oygn.
M.C.
Avant-propos
« Si moi, chère Bella, j’écrivais
des lettres, comme un véritable écrivain — je les
peindrais plutôt. Les mots m’intimident.
On doit toujours les corriger. Mais moi
j’ai envie de t’écrire, afin que tu me
répondes et m’écrives à propos de tout, à propos de tout … »
Bella avait l’intention d’être une actrice. Elle jouait au théâtre. On faisait son éloge. Et je suis arrivé de Paris, l’ai épousée et nous sommes retournés en France.
Fini les rêves de théâtre …
Des années durant, mon art a éprouvé l’action de son amour. Mais il s’est révélé à moi que quelque chose en elle était passé sous silence, que quelque chose était mis de côté.
J’ai pensé, que dans le cœur de Bella, se trouvaient des trésors, comme son « rang de perles », imbibées d’amour. Il se diffuse de ses lèvres, un souffle comme d’un premier baiser ; un baiser tel que la soif de justice …
A-t-elle eu honte face à moi, face aux gens, du fait qu’elle voulait justement rester dans l’ombre ?
Jusqu’à ce qu’elle entende <à nouveau> l’âme yiddish/juive, aperçoive
Son style – « Les Lumières Allumées » « La Première Rencontre » – le style d’une fiancée juive dans la littérature yiddish.
Elle écrivait comme elle vivait, comme elle aimait, comme elle accueillait les amis. Ses mots et ses phrases sont comme de la peinture soufflée (respirée) sur une toile.
« a yidishe kale in der yidisher literatur » !!!!
A qui ressemble-t-elle ?
Elle ne rappelle personne. Elle est Bashenke-Belotshke de la montagne à Vitebsk, qui se mire dans la Dvina, avec les nuages, avec les arbres et avec les maisons.
Objets, êtres humains, paysages, fêtes juives, fleurs – voilà son monde et c’est cela qu’elle raconte.
Ses phrases, longues et courtes, écrites et pensées, ses mots, qui ici se déploient et là se font à peine sentir, comme il manque quelquefois dans un dessin quelques traits et points, afin qu’ils ne soient perçus que dans l’air pur.
Dernièrement, je la rencontrais souvent, dans la nuit profonde, assise dans son lit à la lumière d’une petite lampe – en train de lire des livres yiddish. Je lui disais alors :
— Tellement tard ? Va plutôt dormir.
Quelques semaines avant son sommeil éternel – encore fraîche et belle comme toujours – je la vois dans la chambre de notre villégiature d’été. Elle étale ses papiers couverts d’écriture. Là – des choses terminées, là des esquisses er là – des copies. Je lui demande, avec une frayeur dissimulée :
— Pourquoi donc un tel ordre tout d’un coup ?
— Elle me répond avec un pâle sourire :
— Ainsi tu sauras où cela se trouve …
Tout en elle était silencieux et profond pressentiment.
Voilà que je vois, depuis la fenêtre de l’hôtel, qu’elle est assise sur le bord de l’étang, avant d’entrer dans l’eau. Elle m’attend. Tout en elle est à l’écoute de quelque chose, comme autrefois, quand elle était encore une fillette et qu’elle écoutait attentivement la forêt, en vacances.
Je vois son dos, son fin profil. Elle ne fait pas le moindre mouvement.
Elle attend, elle pense …. Et peut-être voit-elle déjà « l’autre monde » –
Les gens d’aujourd’hui, affairés, vont-ils se plonger dans son monde, dans ses écrits?
Je pense, que plus tard, viendront d’autres qui percevront ses fleurs, son art.
Ses derniers mots pour moi ont été :
— Mes carnets — — — —
Un puissant coup de tonnerre et une courte averse ont éclaté à six heures dans la soirée du 2 septembre 1944, quand Bella a quitté ce monde.
L’obscurité s’est emparée de mes yeux.
M.C.
(Illustration: L’anniversaire – 1915, la scène est racontée par Bela dans le dernier chapitre de « Di ershte bagegenish » )
