Lorsque Shloyme Bikl mourut à New York, le 3 septembre 1969, la presse yiddish perdit bien davantage qu’un recenseur de livres. Depuis un demi-siècle, Bikl accompagnait les écrivains de son époque, les défendait, les discutait et les replaçait dans les milieux humains dont leurs œuvres étaient issues.
Il avait connu la Galicie austro-hongroise, la Bucovine devenue roumaine, le Bucarest yiddish de l’entre-deux-guerres et le New York des écrivains réfugiés. Sa vie traversait ainsi plusieurs centres successifs de la culture ashkénaze moderne.
Juriste de formation et avocat pendant seize ans, militant sioniste socialiste, directeur de revues, mémorialiste et essayiste, il ne fut jamais un universitaire enfermé dans une spécialité. Sa critique littéraire associait l’analyse des œuvres à l’histoire des communautés, aux conflits idéologiques et à la mémoire personnelle. Écrire sur un poète ou un romancier revenait pour lui à raconter une manière d’être juif dans le monde moderne.
Entre maison juive et lycée polonais
Shloyme Bikl — également connu sous les formes Shlomo ou Solomon Bickel — naquit le 8 juin 1896 à Ustechko, une petite localité de Galicie orientale appartenant alors à l’Empire austro-hongrois, aujourd’hui en Ukraine.
Son père, Yitskhok Bikl, appartenait à une famille de misnagdim, ces Juifs traditionalistes opposés au hassidisme. Mais il était aussi un maskil, un homme marqué par la Haskalah, et un partisan de l’ancien mouvement des Amants de Sion, Hibat Tsiyon. Il lisait les écrivains hébraïques et yiddish contemporains et transmit à son fils une culture dans laquelle l’étude juive, la littérature moderne et le sentiment national ne s’excluaient pas.
Le jeune Shloyme suivit simultanément deux formations. Il fréquenta l’école publique puis un lycée polonais à Kołomyja, tout en étudiant la Bible hébraïque, la Guemara et les Tossafot dans un cadre religieux. Un précepteur lui enseigna également l’hébreu moderne et sa littérature.
Cette double formation explique en partie la physionomie de son œuvre future. Bikl connaissait de l’intérieur les textes de la tradition, mais il avait également reçu une solide culture européenne. Il ne considérait pas le monde juif comme un univers fermé ni la modernité comme une délivrance exigeant de rompre avec le passé. Sa pensée allait se former dans l’espace instable séparant — et réunissant — ces deux héritages.
Il commença à écrire dès ses années de lycée. Ses premiers textes parurent dans Makhshavotenu, « Nos pensées », une modeste publication de jeunesse sioniste reproduite à l’hectographe (un procédé de polycopie en petit nombre). L’entrée en littérature ne se fit donc pas d’abord par la création poétique ou romanesque, mais par l’essai, la discussion et la polémique.
Officier d’un empire en voie de disparition
En 1915, Bikl fut mobilisé dans l’armée austro-hongroise. Il devint officier et servit jusqu’à sa démobilisation en 1918. La guerre détruisit l’univers politique dans lequel il avait grandi : l’Empire des Habsbourg disparut, la Galicie fut disputée entre Polonais et Ukrainiens, tandis que la Bucovine passait sous autorité roumaine.
Au début de 1919, Bikl s’installa à Czernowitz — Tshernovits en yiddish, aujourd’hui Tchernivtsi — que l’armée roumaine occupait depuis novembre 1918. La ville, ancienne capitale de la Bucovine autrichienne, conservait une vie intellectuelle multilingue exceptionnelle. On y parlait allemand, roumain, ukrainien, polonais, hébreu et yiddish. Onze ans plus tôt, elle avait accueilli la conférence de Czernowitz, au cours de laquelle le yiddish avait été proclamé « une langue nationale du peuple juif ».
Bikl étudia le droit à l’université et obtint son doctorat en 1922. Mais sa véritable formation intellectuelle se poursuivait dans les journaux, les réunions politiques et les cercles littéraires de la ville.
Le choix du yiddish
En mai 1919, Bikl publia dans Frayhayt, l’hebdomadaire des Poale Zion de Bucovine, ce qu’il considérait comme son premier article important en yiddish. Il s’agissait d’une polémique avec Ahad Ha-Am, le grand penseur du sionisme culturel.
Ce choix linguistique avait une portée politique. Bikl connaissait l’hébreu, avait été formé dans les écoles de l’Autriche impériale et évoluait dans des villes où l’allemand puis le roumain offraient des voies d’intégration sociale. Il choisit néanmoins d’adresser l’essentiel de son œuvre au lectorat yiddishophone.
Il devint un collaborateur régulier de Frayhayt, puis son rédacteur. De 1919 à 1922, il fut également secrétaire de l’organisation régionale des Poale Zion en Bucovine. Ce mouvement associait l’idée nationale juive au socialisme et défendait, selon ses différentes tendances, l’établissement d’un foyer juif en Palestine ainsi que les droits culturels et sociaux des Juifs dans les pays où ils vivaient.
Le journalisme de Bikl mêlait dès cette époque commentaire politique, portrait, critique littéraire et réflexion sociale. Chez lui, ces genres ne seraient jamais complètement séparés. Un écrivain appartenait à une société ; une controverse esthétique révélait presque toujours une conception de l’histoire juive.
Bucarest, capitale yiddish méconnue
En septembre 1922, Bikl s’installa à Bucarest. Pendant les seize années suivantes, il y exerça la profession d’avocat tout en occupant une place centrale dans la vie culturelle juive de Roumanie.
La Roumanie de l’entre-deux-guerres abritait une population juive considérable, mais très diverse. Les Juifs de l’Ancien Royaume, de Transylvanie, de Bessarabie et de Bucovine ne partageaient ni la même histoire politique, ni les mêmes habitudes linguistiques, ni les mêmes traditions culturelles. Le roumain, le hongrois, l’allemand, le russe, l’hébreu et le yiddish se rencontraient dans des proportions variables.
Bikl contribua à faire de cette diversité une vie culturelle commune. Il présida la Kultur-Lige de Bucarest, siégea au comité central de la Fédération culturelle juive de Grande Roumanie, participa au comité local de la HIAS, organisme d’aide aux migrants, et représenta la Roumanie au conseil mondial du YIVO.
Il fut surtout un remarquable animateur de revues. Avec le dramaturge et poète Yankev Shternberg, il dirigea Undzer veg de 1926 à 1929. Il participa ensuite à Di vokh, aux côtés de Moyshe Altman, puis à Shoybn, publiée à Bucarest de 1934 à 1938. Ces périodiques offrirent un espace aux écrivains yiddish de Roumanie, souvent éclipsés dans les histoires littéraires par les grands centres de Varsovie, Vilne ou New York.
Bikl collaborait parallèlement aux prestigieuses Literarishe bleter de Varsovie. Il écrivait sur la littérature roumaine, la poésie yiddish, les débats politiques, le théâtre et la situation des Juifs. Son premier livre, Inzikh un arumzikh — « En soi et autour de soi » — parut à Bucarest en 1936. Le sous-titre, « Notes d’un polémiste et observations critiques », définissait assez bien sa méthode : partir d’une œuvre ou d’une controverse pour élargir le regard vers la société, puis revenir à l’expérience intérieure.
Son activité ne consistait pas seulement à commenter une culture déjà constituée. En publiant certains auteurs, en établissant des rapprochements et en donnant une visibilité internationale aux écrivains de Roumanie, il contribuait à former le paysage littéraire qu’il prétendait observer.
Partir avant la catastrophe
À la fin des années 1930, l’antisémitisme roumain ne cessait de s’aggraver. La Garde de fer diffusait un nationalisme violemment antisémite ; les gouvernements successifs restreignaient les droits des Juifs et remettaient en cause leur citoyenneté. En 1938, le régime autoritaire du roi Carol II supprima les partis politiques et renforça la censure.
Bikl quitta la Roumanie en 1939 pour les États-Unis. Une lettre conservée dans les collections du YIVO, datée du 9 février 1939, demande à un correspondant new-yorkais de venir l’accueillir à l’arrivée du Queen Mary. Ce document ordinaire marque le passage entre deux mondes : l’avocat et directeur de revues de Bucarest allait devenir l’un des principaux critiques de la presse yiddish américaine.
Son départ lui sauva probablement la vie. Ses deux frères ne connurent pas le même destin. La disparition de sa famille et la destruction des communautés de Galicie, de Bucovine et de Roumanie transformèrent profondément son écriture. Le militant et polémiste de l’entre-deux-guerres devint aussi le mémorialiste d’un monde assassiné.
Critiquer pour maintenir une littérature vivante
Dès 1940, Bikl collabora régulièrement au quotidien new-yorkais Der Tog. Il écrivit également dans Tsukunft, Yidisher Kemfer, Fraye Arbeter Shtime, In zikh, Kultur un dertsiung et plusieurs autres périodiques américains, ainsi que dans Di prese de Buenos Aires.
La géographie de ses publications montre ce qu’était encore la littérature yiddish après la guerre : une république des lettres dispersée entre New York, Buenos Aires, Montréal, Paris, Tel-Aviv et quelques autres centres. Un livre publié en Argentine pouvait être recensé à New York, discuté en Israël et lu par d’anciens habitants de Pologne ou de Roumanie établis sur plusieurs continents.
Dans cet univers, le critique jouait un rôle essentiel. Il ne se contentait pas d’attribuer des mérites ou des défauts. Il devait présenter les écrivains, définir leur singularité, les comparer à leurs prédécesseurs et convaincre un lectorat vieillissant que la littérature yiddish demeurait une création présente.
Bikl consacra des études à Itzik Manger, Yankev Glatshteyn, Isaac Bashevis Singer, Avrom Sutzkever, aux poètes introspectivistes du groupe In zikh et à de nombreux écrivains moins connus. Ses grands recueils Shrayber fun mayn dor, « Les écrivains de ma génération », parus en trois volumes entre 1958 et 1970, constituent une galerie intellectuelle de la littérature yiddish du XXe siècle.
Il cherchait à replacer chaque auteur dans son milieu sans réduire son œuvre à ce milieu. Manger appartenait à la Roumanie juive, à la tradition de la ballade et au folklore yiddish, mais sa poésie ne se résumait à aucune de ces appartenances. Sutzkever était le poète de Vilna et de la catastrophe, mais également un créateur pour qui la beauté possédait sa propre nécessité. Bikl lui consacra en 1969 Di brokhe fun sheynkeyt, « La bénédiction de la beauté ».
Les critiques ont souvent relevé dans ses essais l’alliance de la profondeur intellectuelle et du lyrisme, leur ampleur historique et leur goût de la formule aphoristique. Bikl n’écrivait pas comme un professeur établissant une classification définitive. Il avançait par portraits, souvenirs, oppositions et intuitions. Le poète Yankev Glatshteyn disait en substance que lire ses livres revenait à parcourir « l’autobiographie essayistique du Juif nouveau ».
La mémoire d’une ville avec des Juifs
La partie la plus accessible et peut-être la plus émouvante de son œuvre est formée par ses livres de souvenirs.
A shtot mit yidn, « Une ville avec des Juifs », publié à New York en 1943, restitue le Kołomyja de son enfance. Le titre est d’une simplicité trompeuse. Il ne dit pas « une ville juive », mais une ville avec des Juifs : un espace où les individus, les familles, les institutions religieuses et les courants politiques composaient un monde à la fois distinct et mêlé à son environnement.
Bikl ne reconstruit pas ce monde comme une communauté idéale. Il en décrit les contradictions, les vanités, les querelles et les personnages parfois comiques. Mais son ironie reste bienveillante. Il s’intéresse aux moments de dignité et de générosité qui surgissent dans la vie de personnes ordinaires. Le livre, écrit alors que la destruction était en cours, donne aux habitants une présence individuelle avant même que le récit de leur ville ne devienne un livre du souvenir.
Dray brider zaynen mir geven, « Nous étions trois frères », publié en 1956, pousse plus loin cette autobiographie familiale. Le titre au passé annonce la perte. L’histoire privée devient celle d’une génération séparée par les guerres, les frontières et les persécutions.
Dans Rumenye: geshikhte, literatur-kritik, zikhroynes, paru à Buenos Aires en 1961, Bikl rassemble histoire, critique et souvenirs sur la vie juive en Roumanie. L’ouvrage est particulièrement précieux parce qu’il décrit un espace yiddish moins étudié que la Pologne ou la Russie. Bikl y apparaît simultanément comme acteur, témoin et historien. Cette proximité constitue la force du livre, même si elle impose de lire ses jugements comme ceux d’un protagoniste engagé plutôt que comme ceux d’un observateur neutre.
Il dirigea également le Pinkes Kolomey, le livre du souvenir de Kołomyja. La critique littéraire rejoignait alors explicitement le travail de commémoration : conserver les noms, les institutions, les voix et les conflits d’une communauté dont les habitants avaient été presque entièrement assassinés.
Du socialisme rédempteur à la permanence juive
La pensée de Bikl évolua avec son époque. Dans sa jeunesse, il avait adhéré à la perspective des Poale Zion et aux espérances de transformation sociale qui animaient une grande partie de l’intelligentsia juive. La catastrophe européenne, l’effondrement des mouvements socialistes juifs et la création d’Israël l’amenèrent progressivement à réévaluer ces certitudes.
Il ne renia pas simplement son passé. Il reconnut plutôt ce qu’il appelait ses « détours idéologiques » autour de la rédemption sociale. À mesure qu’il vieillissait, il accorda davantage de place à la continuité historique du peuple juif, à la tradition et à l’expérience spirituelle.
Cette évolution ne le conduisit pas à abandonner le yiddish au profit exclusif de l’hébreu. Il demeura un défenseur actif de la création yiddish, tout en considérant Israël comme un nouveau centre de la vie juive. Plusieurs de ses derniers livres furent publiés à Tel-Aviv ; une partie de son œuvre mémorielle fut traduite en hébreu sous le titre Ir vi-Yehudeha, « Une ville et ses Juifs », avec une préface du grand critique Dov Sadan.
Il appartenait ainsi à cette génération pour laquelle Israël et la culture yiddish n’auraient pas dû être des adversaires. Le centre politique du peuple juif pouvait se trouver en Israël, tandis que le yiddish demeurait le dépositaire d’une expérience historique, d’une sensibilité et d’une littérature impossibles à remplacer.
L’un des derniers bâtisseurs du canon yiddish
À New York, Bikl siégea au comité administratif du YIVO et dirigea dans les années 1960 sa commission de recherche. Il fut également membre du conseil mondial du Congrès culturel juif et vice-président du PEN Club yiddish. Ces fonctions prolongeaient son travail d’éditeur : donner à la culture yiddish des institutions capables de survivre à la disparition de ses anciens centres européens.
Pour son soixante-dixième anniversaire, un volume collectif de plus de trois cents pages, Ateret Shloyme, fut préparé en son honneur. Écrivains et critiques y évaluèrent une œuvre qui comptait alors parmi les références du monde littéraire yiddish.
Bikl mourut à New York le 3 septembre 1969, à l’âge de soixante-treize ans. Le troisième volume de Shrayber fun mayn dor parut après sa mort, en 1970.
Son nom est aujourd’hui beaucoup moins connu que ceux de Manger, Glatshteyn, Singer ou Sutzkever. Cette semi-obscurité tient en partie à la nature même de son œuvre. Les critiques survivent souvent dans l’ombre des écrivains auxquels ils ont consacré leur vie. Pourtant, Bikl ne fut pas seulement leur commentateur. Par ses revues, ses polémiques, ses portraits et ses recueils, il contribua à décider quelles œuvres seraient discutées, quelles figures entreraient dans la mémoire collective et comment la littérature yiddish raconterait sa propre histoire.
Son œuvre rappelle enfin que la critique peut être une forme de création. Chez lui, parler d’un livre revenait à évoquer une ville, une génération, une conception du peuple juif et parfois une personne disparue. La littérature n’était pas posée à distance de la vie : elle était l’un des moyens par lesquels une vie dispersée, puis détruite, retrouvait sa continuité.
