À l’été 1939, quelques semaines avant l’invasion de la Pologne, Borekh-Mortkhe Erlikh se rend chez un client allemand de Łódź qui lui achète des chapeaux depuis une dizaine d’années. L’homme adhère désormais au parti nazi et participe publiquement au boycottage des commerces juifs. Il veut pourtant continuer à s’approvisionner auprès d’Erlikh. Sa femme demande donc au fournisseur juif de ne plus entrer par la porte principale, mais de passer discrètement par la cour et la cuisine, afin que personne ne voie la famille acheter « chez les Juifs ».
Erlikh raconte cet épisode près de quarante ans plus tard dans Tsum eybikn zikorn — En mémoire éternelle. La scène annonce déjà le monde qui vient : l’exclusion affichée en public, les relations commerciales maintenues en secret, puis la disparition de toute protection juridique. Elle rappelle aussi que son auteur ne fut pas d’abord un écrivain professionnel. Avant de devenir le chroniqueur du ghetto de Łódź et des camps, il avait été un homme du commerce et de la confection, pris dans l’histoire avec sa famille, ses collègues et ses voisins.
Une vie imparfaitement documentée
Borekh-Mortkhe Erlikh — ברוך־מרדכי ערליך en yiddish, également répertorié sous les formes Baruch Mordechai Erlich ou Ehrlich — naquit le 5 septembre 1902 à Chełm, dans la partie de la Pologne alors intégrée à l’Empire russe. Il mourut à Tel-Aviv le 6 mars 1979, à l’âge de soixante-seize ans.
La notice biographique la plus précise dont nous disposions tient en quelques lignes. Elle indique qu’il s’installa à Varsovie en 1919, puis à Łódź en 1929, qu’il survécut au ghetto et aux camps, émigra en Israël en 1949, milita dans les milieux de gauche du sionisme travailliste et publia principalement, dans la presse yiddish, des articles consacrés à la Shoah. Elle mentionne enfin ses deux livres, parus à Tel-Aviv en 1975 et 1977.
Cette sécheresse documentaire impose de la prudence. Nous ne connaissons pas avec certitude les études qu’il suivit, les circonstances de son départ de Chełm ni le détail de ses premières années à Varsovie. Ses propres livres permettent toutefois de retrouver des éléments essentiels de sa vie familiale et professionnelle, ainsi que son itinéraire pendant la guerre.
De Chełm à la capitale, puis à Łódź
Erlikh avait dix-sept ans lorsqu’il quitta Chełm pour Varsovie. La date de 1919 n’est pas anodine. La Pologne venait de recouvrer son indépendance et sa capitale attirait de jeunes Juifs venus des villes de province. Varsovie était alors l’un des grands centres mondiaux de la vie yiddish : journaux quotidiens, maisons d’édition, syndicats, partis politiques, théâtres et associations culturelles s’y côtoyaient.
En 1929, Erlikh s’établit à Łódź, immense ville industrielle dont l’économie reposait principalement sur le textile et la confection. Il travailla dans la chapellerie, secteur où les artisans, fabricants et commerçants juifs étaient nombreux. Son témoignage laisse apparaître un homme bien implanté dans le métier, connaissant fabricants, ouvriers, fournisseurs et acheteurs.
Il fonda une famille avec son épouse Miriam. Dans son récit apparaissent un fils et deux filles, dont l’aînée se nommait Gitele. Le foyer appartenait à cette société juive urbaine où le yiddish demeurait la langue quotidienne, même si le polonais et l’allemand étaient indispensables aux relations économiques.
La politique n’était pas absente de cet univers. Erlikh se rattachait à la gauche du mouvement ouvrier sioniste. Dans le ghetto, Miriam travailla notamment dans l’une des cuisines collectives liées aux militants de Poale Sion. Leurs enfants plus âgés fréquentèrent, au moins dans les dernières années du ghetto, des groupes de jeunes communistes clandestins. La famille réunissait ainsi plusieurs courants caractéristiques du judaïsme polonais de l’époque : attachement au yiddish, engagement socialiste, sionisme ouvrier et attraction d’une partie de la jeunesse pour le communisme.
Le ghetto et la fabrique de chapeaux
Après l’occupation allemande de Łódź, commencée en septembre 1939, les Juifs furent dépouillés de leurs entreprises, soumis au travail forcé et enfermés dans le ghetto, définitivement isolé du reste de la ville au printemps 1940. Les autorités allemandes rebaptisèrent Łódź « Litzmannstadt ».
Erlikh et les siens y vécurent pendant plus de quatre ans. Il travailla dans une fabrique de chapeaux, ou resort, selon le terme employé dans le ghetto pour désigner les ateliers de production. Il réussit également à y faire engager Miriam et leurs filles. Ce travail n’assurait qu’une protection très précaire, mais il donnait accès à un salaire dérisoire, à certaines distributions alimentaires et, provisoirement, à la catégorie des personnes jugées « utiles ».
Dans Tsum eybikn zikorn, Erlikh ne raconte pas seulement sa propre faim. Il décrit minutieusement l’organisation de la fabrique, les rapports entre ouvriers, les conflits avec l’administration juive placée sous l’autorité de Mordekhay-Hayim Rumkowski, les tentatives de sabotage et les moyens clandestins employés pour trouver quelques aliments.
Il donne surtout des noms. Il évoque le responsable de l’atelier, Dovid Nakhtshtern, le chapelier Motl Grinberg, les frères Milner et beaucoup d’autres. Ces personnages ne servent pas de simples figurants : chacun possède une manière de parler, une attitude devant la faim, une conception de la solidarité ou de la résistance. Erlikh restitue ainsi la société du ghetto comme un monde de personnes différenciées, et non comme une masse anonyme de victimes.
Son témoignage revient également sur la Sperre de septembre 1942, lorsque les Allemands ordonnèrent la déportation des enfants, des personnes âgées et des malades. Le souvenir de ces enfants arrachés à Łódź réapparaît jusque dans les pages consacrées aux camps. Son livre est d’ailleurs cité par les historiens de cette grande rafle.
Auschwitz et le réseau de Gross-Rosen
À l’été 1944, les Allemands entreprirent la liquidation du ghetto de Łódź. Erlikh fut déporté avec sa femme et ses enfants à Auschwitz-Birkenau. Il y aperçut une dernière fois Gitele, âgée de vingt et un ans, après qu’on lui eut rasé les cheveux. Son récit ne permet pas de reconstituer avec la même précision le sort de Miriam et de la seconde fille.
Erlikh resta environ deux semaines à Auschwitz. En septembre 1944, il fut transféré avec d’autres hommes au camp de Schotterwerk, dépendant du vaste complexe concentrationnaire de Gross-Rosen, en Basse-Silésie. Les détenus de Schotterwerk travaillaient notamment dans une carrière, une usine métallurgique et au déchargement de matériaux destinés au projet souterrain allemand appelé « Riese ».
Il y retrouva plusieurs hommes connus à Łódź. Avec Motl Grinberg et Nakhmen Kanterovitsh, il reçut une série de numéros consécutifs : 27122, 27123 et 27124. Cette proximité administrative devint une solidarité concrète. Les trois hommes dormaient côte à côte, partageaient leurs nouvelles et tentaient de se maintenir mutuellement en vie.
Dans une scène centrale du livre, Kanterovitsh exprime son désir de mourir, convaincu que plus rien ne justifie de survivre. Grinberg lui répond que les survivants devront transmettre les faits et préparer le jugement des assassins. Ils n’ont pas le droit, dit-il en substance, de laisser disparaître toute trace et tout témoin. Dans le récit d’Erlikh, cette conversation donne un sens rétrospectif à l’acte d’écrire.
Malade et épuisé, Erlikh fut ensuite envoyé à Dörnhau, autre camp du complexe « Riese », devenu un mouroir pour les détenus trop faibles pour travailler. Le musée de Gross-Rosen estime que treize camps et un camp-hôpital appartenaient à ce réseau ; environ 13 000 prisonniers juifs y passèrent et près de 5 000 y moururent. Dörnhau fut libéré le 8 mai 1945.
Erlikh, très affaibli, reçut des soins pendant plusieurs semaines. Lorsqu’il put enfin prendre le train pour Łódź, il y retrouva son fils, lui aussi revenu des camps le même jour. Cette réunion constitue la dernière scène de Tsum eybikn zikorn. Le livre ne s’achève donc ni sur Auschwitz ni sur une formule générale concernant la survie, mais sur deux rescapés d’une même famille qui reviennent séparément dans la ville où ils avaient vécu.
Écrire en Israël, écrire en yiddish
Erlikh quitta la Pologne pour Israël en 1949. Il avait quarante-six ans. Son installation s’inscrit dans l’importante immigration des survivants européens qui suivit la création de l’État, mais elle ne signifia pas l’abandon du yiddish.
Il participa aux milieux de gauche du sionisme travailliste et écrivit dans la presse yiddish, principalement sur la destruction des Juifs d’Europe. Cette activité est importante pour comprendre la place du yiddish dans l’Israël des premières décennies. Malgré la volonté officielle de promouvoir l’hébreu comme langue commune, le pays accueillait des centaines de milliers de locuteurs du yiddish. Des quotidiens, des revues, des livres et des associations permettaient aux survivants de témoigner dans la langue même du monde détruit.
Erlikh ne publia son premier livre qu’en 1975, alors qu’il avait soixante-douze ans. Tsum eybikn zikorn compte 266 pages. Il ne s’agit pas d’une autobiographie suivie depuis l’enfance, mais d’une suite de scènes, de portraits et de chapitres documentaires consacrés au ghetto, à Auschwitz, à Schotterwerk et à Dörnhau.
Dans le texte placé en guise de préface, l’auteur se représente marchant dans une nuit de tempête. Il s’accroche à un arbre, dont la cime est ensuite frappée et brûlée par la foudre. Lorsque le jour revient, les cendres et les voix des disparus semblent lui ordonner : « Shrayb, shrayb » — « Écris, écris ». L’image résume son projet : écrire non pour reconstruire artificiellement ce qui a été anéanti, mais pour empêcher que les morts soient privés jusqu’à la trace de leur existence.
Rendre à Chełm ses habitants
Deux ans plus tard, en 1977, Erlikh publia Khelemer dertseylungen, Récits de Chełm. Le contraste avec son premier livre paraît d’abord saisissant. Après un volume consacré au ghetto et aux camps venait un recueil classé parmi les œuvres d’humour juif.
Chełm occupe en effet une place particulière dans le folklore yiddish. La ville est devenue la patrie légendaire des khelemer khakhomim, les « sages de Chełm », dont les raisonnements absurdes font rire précisément parce qu’ils suivent leur propre logique. Une grande partie de la littérature populaire a fini par transformer Chełm en un lieu imaginaire, peuplé uniquement de naïfs et de faux savants.
Mais Erlikh était réellement né dans cette ville. Ses récits ne se limitent donc pas à recycler les plaisanteries traditionnelles. Ils restituent des rues, des ateliers, des boutiques, des maisons pauvres, des cours, des jardins, des salles de prière hassidiques et les rives de la rivière Uherka. On y rencontre des cordonniers, des commerçants, des artisans, des entremetteurs, des jeunes gens qui partent chercher du travail à Varsovie et des familles qui discutent autour de la table.
L’humour naît de la parole, des malentendus, de la débrouillardise et de la prétention des personnages. Il conserve une langue et un rythme social. Le Chełm d’Erlikh n’est pas seulement la capitale abstraite de la sottise juive : c’est une ville vécue, avec ses différences de fortune, ses usages religieux, ses tensions entre générations et ses circulations vers Varsovie ou Łódź.
Le livre porte d’ailleurs une dédicace qui interdit de le lire comme un simple divertissement :
À la mémoire de ma famille de Chełm, assassinée par les meurtriers allemands.
Le rire devient ainsi une autre forme de mémorial. Là où Tsum eybikn zikorn nommait les morts du ghetto et des camps, les Récits de Chełm rendent aux disparus leurs métiers, leurs voix, leurs défauts et leurs plaisanteries. Erlikh refuse que leur souvenir soit réduit à la manière dont ils furent assassinés.
Une œuvre tardive contre l’effacement
Borekh-Mortkhe Erlikh mourut à Tel-Aviv le 6 mars 1979, moins de deux ans après la publication de son second livre. Son œuvre imprimée est mince : deux volumes parus dans les quatre dernières années de sa vie, auxquels s’ajoutent des articles dispersés dans la presse yiddish.
Cette modestie explique sans doute son oubli. Il ne fut ni un grand romancier consacré ni une personnalité politique de premier plan. Il fut un artisan de la mémoire, au sens presque littéral du mot : un homme de la chapellerie devenu témoin, attentif aux gestes du travail, aux solidarités minuscules et aux noms de ceux qui l’entouraient.
Ses deux livres accomplissent des tâches différentes mais complémentaires. Le premier conserve les faits nécessaires au témoignage et au jugement. Le second fait entendre la société dont les victimes avaient été issues. Entre Łódź et Chełm, entre la fabrique de chapeaux et les ateliers de Basse-Silésie, entre le récit concentrationnaire et l’humour yiddish, Erlikh s’efforça de sauver quelque chose que les listes de déportation ne pouvaient contenir : la présence singulière des personnes.
