9 septembre 1828 — naissance de Léon Tolstoï : le comte, le rabbin et Sholem Aleichem

Le 9 septembre 1828 — le 28 août selon le calendrier alors en usage dans l’Empire russe — naissait à Iasnaïa Poliana Lev Nikolaïevitch Tolstoï.
Rien ne semblait devoir rapprocher davantage cet héritier d’une grande famille aristocratique russe du monde des artisans, des petits commerçants, des instituteurs et des ouvriers juifs qui lisaient en yiddish. Pourtant, à la veille de la Première Guerre mondiale, Tolstoï était devenu pour eux bien plus qu’un auteur étranger traduit parmi d’autres.
Ses récits circulaient dans les bibliothèques populaires, les écoles yiddish et les brochures bon marché. Guerre et Paix finirait par paraître en yiddish à Varsovie. Ses contes seraient donnés à lire aux enfants de Vilnius. Surtout, en 1903, au lendemain du pogrom de Kichinev, Sholem Aleichem lui demanderait personnellement de mettre son immense prestige au service des victimes.
Entre le grand écrivain russe et le monde yiddish s’établit ainsi une relation faite d’admiration, de malentendus et de traductions. Elle passa par un rabbin de Moscou, une correspondance obstinée et trois contes que Sholem Aleichem prétendit avoir traduits si naturellement que personne ne pourrait soupçonner qu’ils n’avaient pas été écrits en yiddish.
Un aristocrate devenu adversaire de l’ordre établi
Tolstoï appartient d’abord au monde de l’aristocratie terrienne russe. Officier pendant la guerre de Crimée, propriétaire d’un vaste domaine et auteur célébré de Guerre et Paix puis d’Anna Karénine, il connaît la gloire littéraire avant d’être saisi, dans les années 1870, par une profonde crise morale.
À quoi servent la fortune, la célébrité et l’art devant la certitude de la mort ? Comment un chrétien peut-il accepter la propriété, l’exploitation des pauvres, l’armée et la violence de l’État ?
Tolstoï se détourne progressivement de son milieu. Il condamne l’Église orthodoxe, rejette les sacrements et les dogmes, prêche la non-résistance au mal par la violence et recherche dans l’Évangile une morale débarrassée de l’institution ecclésiastique.
L’Église russe finit par le déclarer hors de sa communion en 1901.
La police surveille son entourage, mais le régime hésite à l’arrêter : Tolstoï est devenu une autorité morale internationale. Sa maison de Iasnaïa Poliana accueille des paysans, des intellectuels, des dissidents, des croyants de toutes confessions et des visiteurs venus du monde entier.
Pour les Juifs de l’Empire russe, sa voix revêt une importance particulière. Ils vivent sous un régime de discriminations légales, confinés pour la plupart dans la zone de résidence, soumis à des quotas scolaires, à des restrictions professionnelles et à des expulsions périodiques. Après les pogroms de 1881 et 1882, beaucoup attendent des grandes figures de la culture russe qu’elles dénoncent publiquement les persécutions.
Tolstoï s’y oppose, mais à sa manière : non comme défenseur d’un programme politique juif, mais au nom d’une fraternité humaine universelle.
Le rabbin qui enseigna l’hébreu à Tolstoï
Au début des années 1880, alors qu’il cherche à revenir aux sources de la religion, Tolstoï décide d’étudier l’hébreu biblique. Son professeur est Shloyme-Zalkind Minor, connu en russe sous le nom de Solomon Minor.
Né à Vilnius en 1826 ou 1827, Minor appartient à la première génération des rabbins formés dans les séminaires officiels créés par le gouvernement russe. Il a exercé à Minsk avant d’être appelé à Moscou en 1869 pour diriger la communauté juive. Il contribua à la création de ses écoles, de sa bibliothèque et de la grande synagogue dont le bâtiment, longtemps retardé par les autorités tsaristes, ne fut inauguré qu’en 1906, après sa mort.
Minor prêche en russe, fait alors inhabituel dans les synagogues de l’Empire, sans pour autant renoncer à la culture hébraïque et rabbinique. Il représente cette fraction de l’intelligentsia juive qui espère concilier fidélité au judaïsme, culture moderne et appartenance à la société russe.
Les leçons données à Tolstoï ne sont donc pas celles d’un obscur répétiteur. Elles prennent la forme d’un dialogue entre deux personnalités religieuses indépendantes. Lazar Minor, le fils du rabbin, se souviendra des discussions passionnées au cours desquelles son père et Tolstoï confrontaient leurs interprétations de l’Ancien Testament. Tolstoï intervint même en 1884 pour aider le jeune Lazar, devenu neurologue, à obtenir un poste universitaire auquel son origine juive rendait l’accès particulièrement difficile.
Des années plus tard, Tolstoï confiera au sculpteur juif Ilia Ginzburg :
« J’ai étudié l’hébreu ancien. Cette belle langue ancienne m’intéressait beaucoup. »
Il décrivait Minor comme un ami et comme un homme admirable. Il avait appris à lire et à comprendre l’hébreu, expliquait-il, même s’il n’avait pu consacrer assez de temps à cette étude pour la maîtriser pleinement.
Le destin de son professeur révélait pourtant les limites de l’intégration juive en Russie. Lorsque les autorités ordonnèrent en 1891 l’expulsion de milliers de Juifs de Moscou, Minor protesta publiquement. Il fut lui-même chassé de la ville et relégué à Vilnius, où il mourut en 1900.
Tolstoï était-il un ami des Juifs ?
La question ne comporte pas de réponse simple.
Tolstoï condamne les persécutions antijuives et entretient des relations amicales avec plusieurs intellectuels juifs. À Iasnaïa Poliana, raconte Ginzburg, rabbins, prêtres, musulmans, paysans et visiteurs étrangers étaient reçus avec la même considération. Tolstoï regrettait même d’avoir autrefois encouragé un Juif à se convertir au christianisme : il reconnaissait désormais que cette intervention avait été une erreur.
Mais son universalisme possède aussi une face aveugle. Parce qu’il considère toute distinction nationale comme secondaire, il peine parfois à comprendre pourquoi les Juifs demandent une prise de position qui les concerne expressément. Il se montre peu intéressé par l’affaire Dreyfus et refuse le projet sioniste : à ses yeux, le cosmopolitisme des Juifs constitue précisément l’une de leurs plus grandes qualités, qu’ils risqueraient de perdre en créant leur propre État.
Cette conception pouvait sembler généreuse : Tolstoï refusait de réduire un individu à son origine. Mais elle pouvait également paraître insuffisante à ceux qui subissaient une persécution dirigée contre eux précisément parce qu’ils étaient juifs. Dire que toutes les oppressions sont condamnables ne répond pas toujours à la nécessité de nommer une oppression particulière.
Cette ambiguïté éclate en 1903, après le pogrom de Kichinev.
Kichinev : le silence que l’on ne pouvait accepter
Les 19, 20 et 21 avril 1903, des émeutiers, encouragés par une presse violemment antisémite et protégés par la passivité des autorités, attaquent la population juive de Kichinev, capitale de la Bessarabie. Des dizaines de personnes sont assassinées, des centaines blessées, des femmes violées et plus d’un millier de maisons ou de commerces saccagés. Le pogrom provoque une émotion mondiale.
Des correspondants juifs pressent Tolstoï de parler. Il répond d’abord avec une certaine irritation. Son opposition à la violence et à l’oppression, estime-t-il, est suffisamment connue ; il ne veut pas se comporter en journaliste obligé de commenter chaque événement. Selon le témoignage de Ginzburg, il considère la « question juive » comme une partie du problème plus général de la domination des hommes sur d’autres hommes.
Pour les Juifs russes, cette réponse ne suffit pas. Ils ne réclament pas une nouvelle théorie de l’humanité : ils veulent que l’écrivain le plus célèbre de Russie nomme les victimes, condamne les meurtriers et mette en cause leurs protecteurs.
Tolstoï finit par le faire. Il appose sa signature à une protestation adressée au maire de Kichinev, aux côtés de plusieurs centaines d’autres signataires. Le texte exprime sa compassion pour les victimes, son dégoût envers les instigateurs et son indignation contre ceux qui ont laissé commettre les atrocités.
Mais c’est l’intervention de Sholem Aleichem qui va établir un lien direct entre Tolstoï et la littérature yiddish.
« Le grand écrivain de la terre russe »
Sholem Aleichem veut publier un ouvrage collectif dont les bénéfices seront versés aux victimes du pogrom. Le livre portera un titre volontairement simple : הילף — Hilf, « Aide », avec pour sous-titre A zamlbukh far literatur un kunst, « Recueil de littérature et d’art ».
Il sollicite des écrivains juifs, mais aussi les plus grandes figures de la littérature russe. La présence de Tolstoï garantirait au volume un retentissement exceptionnel.
Le 27 avril 1903, Sholem Aleichem lui écrit pour la première fois. Il se présente modestement comme le chroniqueur populaire d’un peuple « éternellement persécuté, privé de droits et méprisé ». Il précise qu’il écrit depuis vingt ans dans le « dialecte parlé juif » — le yiddish — et demande à Tolstoï un texte, ou même quelques paroles de consolation. Il ajoute qu’il se chargera personnellement de la traduction.
Tolstoï ne connaît alors ni Sholem Aleichem ni son pseudonyme. La célébrité du grand écrivain yiddish demeure largement limitée au public juif. Mais il répond rapidement.
Dans sa lettre du 6 mai, Tolstoï affirme que le crime de Kichinev l’a douloureusement frappé. Surtout, il désigne le véritable responsable : non le peuple russe dans son ensemble, mais le gouvernement, qui entretient les divisions et ne pourrait tolérer qu’une publication légale russe mette directement en cause son rôle.
Sholem Aleichem le remercie et attend son texte. Puis il attend encore.
En juillet, il écrit de nouveau. Il rappelle que tout le lectorat juif espère entendre la parole du plus grand écrivain russe. Il insiste, presse Tolstoï, obtient un délai de l’éditeur. Il explique même qu’on ne saurait publier le recueil sans la contribution promise.
Tolstoï avait d’abord songé à donner Après le bal, récit dans lequel un jeune homme découvre, derrière l’élégance de la société militaire, la brutalité d’un châtiment corporel. Finalement, il compose spécialement pour le recueil trois contes : Le roi assyrien Assarhaddon, Les Trois Questions et Travail, mort et maladie. Il expédie les deux premiers à Sholem Aleichem le 20 août 1903, puis le troisième deux jours plus tard.
Tolstoï récrit par Sholem Aleichem
Sholem Aleichem se met immédiatement au travail. Mais il ne conçoit pas la traduction comme une reproduction servile.
Il veut préserver le sens et l’esprit des contes tout en leur donnant la simplicité imagée de la langue populaire juive. Il remplace donc certaines expressions russes par des tournures idiomatiques yiddish. Il assure à Tolstoï que le résultat semble avoir été directement composé dans cette langue : aucune trace de traduction ne devrait subsister.
L’affirmation est caractéristique de Sholem Aleichem. Elle mêle la confiance de l’écrivain en son art à une véritable profession de foi linguistique. Le yiddish n’est pas pour lui un véhicule inférieur, condamné à reproduire maladroitement les grandes langues de culture. Il peut accueillir Tolstoï sans cesser d’être lui-même.
Tolstoï avait proposé un quatrième texte, Das bist du — « Cela, c’est toi ». Sholem Aleichem décide de ne pas l’inclure. Il estime que son idée est déjà contenue de manière beaucoup plus vivante dans le conte d’Assarhaddon et qu’un développement théorique supplémentaire risquerait d’embrouiller le lecteur. Tolstoï accepte implicitement cette liberté éditoriale.
Le grand écrivain russe est donc non seulement traduit, mais sélectionné, adapté et rendu familier par l’écrivain yiddish. La relation n’est plus celle d’une petite littérature recevant passivement le chef-d’œuvre d’une grande. Sholem Aleichem traite Tolstoï en auteur qu’un rédacteur yiddish peut conseiller, couper et récrire pour son propre public.
Le recueil Hilf, daté de 1903 dans les catalogues, paraît à Varsovie avec des contributions littéraires et artistiques destinées à soutenir les victimes de Kichinev. Sholem Aleichem y est à la fois organisateur, diplomate, traducteur et directeur littéraire.
Tolstoï entre dans les bibliothèques yiddish
L’histoire ne s’arrête pas à Hilf. Au cours des décennies suivantes, les œuvres de Tolstoï sont largement traduites en yiddish.
Cette diffusion répond à plusieurs attentes. Ses récits courts, sa langue volontairement dépouillée et ses interrogations morales conviennent particulièrement aux écoles et aux bibliothèques populaires. Sa critique de la richesse, de l’État, de l’armée et de la violence séduit les milieux socialistes et anarchistes. Sa recherche religieuse intéresse des lecteurs juifs qui reconnaissent, derrière le christianisme très personnel de Tolstoï, certaines préoccupations familières : la responsabilité individuelle, la justice, la valeur de chaque vie et la méfiance envers les puissants.
Mais traduire Tolstoï possède aussi une signification culturelle. Les éducateurs yiddish veulent démontrer que leur langue permet d’accéder à la littérature universelle. Il ne s’agit plus seulement de raconter le shtetl en yiddish : il faut pouvoir y lire Shakespeare, Dickens, Jack London, Cervantès ou Tolstoï.
En 1915 paraît à Chicago אין שחיטה־הויז — In shkhite-hoyz, traduction d’un texte de Tolstoï sur l’abattoir. En 1927, une édition yiddish de מלחמה און שלום — Milkhome un sholem, Guerre et Paix, est publiée à Varsovie en un volume de près de six cents pages.
À Vilnius, l’éducatrice Gitl Mayzel prépare לעוו טאָלסטוי פֿאַר קינדער — Lev Tolstoy far kinder, un volume de contes et de fables publié en 1928. L’année suivante, la Naye Yidishe folksshul fait paraître un autre recueil destiné à l’enseignement. Tolstoï est désormais présent dans les classes yiddish laïques, où ses histoires servent à la fois de textes littéraires, de lectures morales et d’exercices de langue.
Une rencontre entre deux universalismes
Tolstoï ne devint ni sioniste ni défenseur d’une autonomie nationale juive. Il ne partageait pas davantage le combat spécifiquement yiddishiste. Son idéal consistait à abolir les frontières religieuses, nationales et politiques dans une fraternité universelle. Cette position le conduisit à condamner les pogroms, mais parfois aussi à sous-estimer ce qu’avait de particulier la condition juive dans l’Empire russe.
Sholem Aleichem suivait un autre chemin. Lui aussi parlait à l’humanité entière, mais à partir d’une langue déterminée, d’un peuple persécuté et d’un monde qu’il refusait de voir réduit à un simple folklore. Il ne demandait pas au yiddish de s’effacer devant l’universel. Il voulait prouver que l’universel pouvait parler yiddish.
Leur correspondance de 1903 tient dans cet écart. Sholem Aleichem réclame à Tolstoï une parole expressément adressée aux Juifs. Tolstoï répond d’abord qu’il condamne toutes les violences. Puis il accepte de nommer le crime, d’accuser le gouvernement et d’écrire pour les victimes. Enfin, ses récits passent entre les mains de Sholem Aleichem, qui les transforme afin qu’ils paraissent nés dans la langue de leurs nouveaux lecteurs.
Grâce à lui, pendant quelques pages, Tolstoï écrivit presque en yiddish.
(Photo: Léon Tolstoï en 1903 à l’époque de sa correspondance avec Sholem Aleichem)