La date pourrait prêter à confusion. Le 10 septembre 1671, cinquante familles juives ne franchirent pas ensemble les portes de Berlin. L’édit général autorisant l’installation, dans le Brandebourg, de familles expulsées de Vienne avait été promulgué quelques mois auparavant, le 21 mai. Le 10 septembre furent délivrées les premières autorisations individuelles, accordées à Abraham Riess et à Benedikt Veit.
C’est pourquoi cette journée est traditionnellement considérée comme la date de fondation de la communauté juive moderne de Berlin. Il serait cependant plus juste de parler d’un recommencement : des Juifs avaient vécu dans la ville bien avant 1671, mais leur présence avait été plusieurs fois interrompue par les persécutions et les expulsions.
Une communauté ancienne, plusieurs fois effacée
La présence juive à Berlin est attestée dès le Moyen Âge. Elle ne connut pourtant aucune continuité durable. Les Juifs furent chassés du Brandebourg en 1446, autorisés à revenir, puis frappés en 1510 par une accusation de profanation d’hostie. Trente-huit d’entre eux furent brûlés à Berlin, tandis que les autres étaient expulsés.
Après un nouveau retour, une autre expulsion fut prononcée en 1571, cette fois présentée comme définitive. Pendant près d’un siècle, seuls quelques Juifs bénéficiant d’une protection particulière purent séjourner dans la capitale. Parmi eux se trouvait Israel Aaron, fournisseur de l’armée et de la cour électorale, admis à Berlin vers 1663.
Il existait donc des Juifs à Berlin avant 1671, mais plus véritablement de communauté organisée. La date du 10 septembre marque le début d’une présence collective appelée, malgré les restrictions et les catastrophes futures, à se poursuivre jusqu’à nos jours.
De Vienne à Berlin
L’origine de cette renaissance berlinoise se trouve à Vienne.
En 1670, l’empereur Léopold Ier ordonna l’expulsion des Juifs de la ville et de Basse-Autriche. La communauté établie dans l’Unterer Werd, le quartier situé sur une île du Danube, fut dispersée. La grande synagogue fut transformée en église et le quartier reçut bientôt le nom de Leopoldstadt, comme si le changement de nom devait consacrer la disparition de ses anciens habitants.
Les expulsés cherchèrent refuge en Moravie, en Bohême, en Hongrie et dans différentes principautés allemandes. Leur malheur représentait aussi, pour certains souverains, une occasion économique.
Le Brandebourg sortait affaibli de la guerre de Trente Ans. Son souverain, Frédéric-Guillaume, connu sous le nom de « Grand Électeur », cherchait des négociants capables d’apporter des capitaux, de développer le commerce et de contribuer aux finances de l’État. Il se déclara disposé à accueillir cinquante familles juives suffisamment fortunées pour investir dans ses territoires.
L’autorisation du 21 mai 1671 leur permettait de s’établir pour vingt ans dans la Marche de Brandebourg et dans le duché de Crossen, d’acquérir des maisons et des boutiques et de pratiquer le commerce. Elle leur imposait en contrepartie de lourdes taxes et leur interdisait de construire une synagogue.
Ce n’était donc pas un édit de tolérance au sens moderne. Le souverain n’accordait ni égalité civile ni liberté religieuse complète. Il accueillait des familles choisies pour leur utilité supposée et leur vendait une protection révocable.
Deux hommes et deux documents
Le 10 septembre 1671, les premières lettres individuelles de protection furent remises à Abraham Riess — également désigné dans les sources comme Abraham ben Model Segal — et à Benedikt Veit, Barukh ben Menahem Rositz.
Ces documents constituaient moins des actes de citoyenneté que des permis de résidence. Le droit de vivre dans la ville dépendait de la volonté du prince, du paiement de taxes particulières et de la possession d’une lettre personnelle. Les Juifs ainsi admis furent plus tard désignés comme Schutzjuden, « Juifs protégés ».
Le mot « protection » ne doit pas nous tromper. Être protégé signifiait que le souverain autorisait une personne à résider et à exercer certaines activités. Cette protection pouvait être limitée dans le temps, ne pas être transmise à tous les enfants et disparaître au changement de situation financière. Celui qui ne possédait pas le document requis risquait l’expulsion.
Même à l’intérieur du petit monde juif berlinois, l’arrivée des Viennois ne se fit pas sans tensions. Israel Aaron, déjà installé auprès de la cour, redoutait la concurrence de nouveaux négociants. Les autorités municipales et les corporations chrétiennes, de leur côté, s’opposèrent fréquemment à l’augmentation du nombre de résidents juifs.
La communauté naquit ainsi sous un triple signe : le refuge après l’expulsion, l’intérêt économique du souverain et la précarité juridique.
Une communauté avant la synagogue
Les nouveaux habitants pouvaient prier, mais seulement dans des maisons particulières. L’interdiction de bâtir une synagogue publique resta longtemps l’un des symboles de leur condition : on tolérait leur présence sans encore accepter qu’elle devienne visible.
La communauté commença néanmoins à créer ses propres institutions. En 1672, Model Riess acquit un terrain dans la Große Hamburger Straße pour y établir un cimetière. Ce lieu, utilisé jusqu’en 1827, devint le premier grand espace collectif de la communauté renaissante.
Vers 1700, Berlin comptait environ soixante-dix familles juives munies d’une autorisation de résidence et quarante-sept familles dépourvues de protection officielle, soit près d’un millier de personnes au total. En moins de trente ans, le provisoire avait commencé à s’enraciner.
Ce n’est qu’en 1711 que la communauté put acquérir un terrain destiné à une synagogue. Construite entre 1712 et 1714 dans la Heidereutergasse, l’Alte Synagoge, la Vieille Synagogue, fut inaugurée en 1714. Pour la première fois depuis les expulsions, la vie religieuse juive retrouvait à Berlin un bâtiment public et identifiable.
De la tolérance intéressée à l’émancipation
Au cours du XVIIIe siècle, Berlin devint l’un des grands centres de transformation du judaïsme européen. La communauté demeurait soumise aux taxes spéciales, aux quotas familiaux et aux limitations professionnelles, mais elle grandissait et se diversifiait.
C’est dans ce Berlin encore inégalitaire que Moses Mendelssohn s’imposa comme l’une des figures majeures de l’Aufklärung allemande et de la Haskole, les Lumières juives. Autour de lui se développa un milieu intellectuel qui cherchait à conjuguer fidélité au judaïsme, culture européenne et intégration dans la société allemande.
En 1778 fut fondée la Jüdische Freischule, école juive moderne qui associait études juives, allemand et connaissances générales. La ville devint également un centre de l’édition hébraïque et de la pensée maskilique.
L’édit prussien du 11 mars 1812 accorda la citoyenneté aux Juifs et supprima plusieurs des anciennes restrictions, sans établir immédiatement une égalité parfaite. Celle-ci ne fut juridiquement achevée que plusieurs décennies plus tard. Le chemin parcouru depuis les lettres personnelles de 1671 était considérable : le droit de résidence cessait progressivement d’être une faveur achetée au prince pour devenir un droit civil.
Et la « synagogue chorale » ?
La croissance de la communauté conduisit à l’inauguration, le 5 septembre 1866, de la Neue Synagoge de l’Oranienburger Straße. Avec ses quelque 3 200 places et sa grande coupole dorée, elle proclamait la volonté des Juifs berlinois d’être à la fois pleinement juifs et pleinement citoyens de la capitale allemande.
Son office comportait l’usage de l’allemand, un orgue et un chœur comprenant des hommes et des femmes. C’est en ce sens qu’elle peut être rapprochée des « synagogues chorales » du XIXe siècle : le terme désigne une synagogue où la musique liturgique est confiée à un chœur organisé, souvent selon des formes inspirées de la musique savante européenne.
Toutefois, « Synagogue chorale » n’était pas son nom officiel. À Berlin, elle était et demeure la Neue Synagoge, la Nouvelle Synagogue. L’expression khorshul — synagogue à chœur — fut surtout employée en Europe orientale et dans l’Empire russe. La présence d’un chœur ne signifiait d’ailleurs pas nécessairement une rupture complète avec la tradition : les synagogues chorales pouvaient se situer à des degrés très différents entre orthodoxie modernisée et judaïsme réformé. La Neue Synagoge berlinoise cherchait précisément une voie intermédiaire entre l’ancienne synagogue orthodoxe de la Heidereutergasse et le temple réformé de la Johannisstraße.
Berlin, ville yiddish provisoire
La communauté née en 1671 appartenait à l’histoire du judaïsme allemand. Pourtant, Berlin occupa aussi, beaucoup plus tard, une place singulière dans l’histoire culturelle yiddish.
Après la Première Guerre mondiale et les révolutions russes, la ville devint un refuge temporaire pour des écrivains, artistes et éditeurs venus d’Europe orientale. Entre 1921 et 1926 environ, on y croisa Dovid Bergelson, Der Nister, Moyshe Kulbak, Uri-Tsvi Grinberg, Nokhem Shtif et Elye Tsherikover. Des œuvres majeures de la modernité yiddish y furent écrites, illustrées ou imprimées.
C’est également dans ce milieu d’émigrés établis à Berlin que Nokhem Shtif rédigea en 1924 son mémorandum proposant la création d’un institut scientifique yiddish. Le projet allait donner naissance au YIVO, finalement établi à Vilna.
Berlin ne devint jamais une capitale populaire du yiddish comparable à Varsovie, Vilna ou New York. Son importance fut celle d’un carrefour : une ville où des intellectuels déplacés pouvaient se rencontrer, publier et imaginer des institutions destinées à l’ensemble du monde yiddish.
Une date modeste, une histoire immense
Le 10 septembre 1671 ne fut accompagné d’aucune cérémonie solennelle. Il n’y eut ni synagogue inaugurée, ni proclamation d’égalité, ni foule accueillie aux portes de la ville. Il y eut seulement deux hommes et deux autorisations administratives.
Mais ces documents ouvrirent une brèche.
Le souverain pensait accueillir pour vingt ans quelques contribuables utiles. Les familles admises fondèrent une communauté, achetèrent un cimetière, organisèrent la prière, construisirent une synagogue, des écoles et des œuvres de bienfaisance. Autour d’elles se développa l’un des foyers majeurs du judaïsme allemand, puis, pour quelques années, l’un des laboratoires de la modernité yiddish.
Ainsi la communauté juive moderne de Berlin naquit-elle moins d’un geste de générosité que de la rencontre entre une expulsion, un calcul économique et la volonté obstinée des réfugiés de reconstruire une vie collective.
Il n’est pas nécessaire, je pense, de rappeler sur quelle catastrophe elle déboucha…
(Illustration: la Alte Synagoge – Eau-forte de Friedrich August Calau)
10 septembre 1671 — À Berlin, deux lettres de protection ouvrent une nouvelle histoire juive
