15 septembre 1877 — Naissance de Yente Serdatzky: écrire pour devenir libre

En 1905, Yente Serdatzky prend une décision qui, même aujourd’hui, paraît vertigineuse.
Elle a vingt-huit ans, elle est mariée à un relieur, mère de trois enfants, et gagne sa vie dans le commerce. Elle quitte temporairement son foyer pour aller seule à Varsovie avec une ambition qui, pour une femme juive de son milieu et de son époque, a quelque chose d’extravagant : devenir écrivain.
Mais nous sommes en 1905. Dans l’Empire russe, l’ordre ancien semble soudain vaciller. Grèves, manifestations et soulèvements font espérer une révolution. Dans le monde juif aussi, tout est en mouvement. Socialistes, bundistes, sionistes et anarchistes disputent de l’avenir du peuple juif ; les jeunes contestent l’autorité des parents et de la tradition ; des femmes commencent à se demander pourquoi l’égalité proclamée par les révolutionnaires devrait s’arrêter à la porte de leur maison.
Yente Serdatzky sera l’une des voix les plus singulières de ce bouleversement.
Elle est née Yente Raybman, le 15 septembre 1877 à Aleksot, aujourd’hui Aleksotas, près de Kovno — l’actuelle Kaunas — dans l’Empire russe. Son père, Yehoshua Raybman, vend des meubles d’occasion, mais c’est aussi un homme instruit qui donne à sa fille une éducation assez exceptionnelle pour une jeune fille juive de son milieu. Yente fréquente une école religieuse pour filles, étudie également avec des garçons de yeshiva, apprend le russe, l’allemand et l’hébreu et, surtout, lit énormément.
À treize ans pourtant, la réalité sociale reprend ses droits : elle devient apprentie couturière. Plus tard elle travaille dans le commerce, se marie et devient mère.
Mais elle continue à lire.
Autour d’elle circule la nouvelle littérature yiddish. Avrom Reyzen notamment fréquente le milieu familial. Et le yiddish offre à des femmes comme elle quelque chose que l’organisation traditionnelle de la société juive leur accordait beaucoup plus difficilement : la possibilité de prendre elles-mêmes la parole.
En 1905, Yente part donc seule pour Varsovie.
Et à Varsovie règne alors une sorte de pape de la jeune littérature yiddish : Yitskhok-Leybush Peretz.
Autour de lui gravitent écrivains débutants, journalistes, intellectuels et artistes. On lui apporte des manuscrits ; il conseille, corrige, encourage, ouvre des portes. Serdatzky entre dans ce milieu. Son premier récit, « Mirl », paraît dans le quotidien Der veg. Peretz l’encourage à continuer.
Ce premier texte contient déjà quelque chose de profondément autobiographique : une femme découvre les idées socialistes, prend conscience de l’étroitesse de l’existence qui lui est assignée et cherche une liberté intellectuelle.
Mais Serdatzky ne raconte pas une histoire simple où la tradition serait l’ennemie et la révolution la libératrice.
Elle remarque quelque chose de beaucoup plus dérangeant : les hommes qui proclament l’égalité universelle ne renoncent pas nécessairement à leurs privilèges masculins lorsqu’ils rentrent chez eux.
Cette contradiction deviendra l’un des grands thèmes de son œuvre. Ses héroïnes ont parfois rejeté la tradition, travaillent, militent, aiment librement. Pourtant elles découvrent que la révolution politique ne garantit ni l’égalité dans le couple, ni l’indépendance économique, ni même le bonheur.
Et sa propre histoire est plus complexe que celle d’une femme qui aurait simplement abandonné mari et enfants pour la littérature.
Après son séjour à Varsovie, Yente retrouve sa famille. Son mari et leurs trois enfants émigrent avec elle aux États-Unis et tous s’installent à Chicago. Yente et son mari y tiennent un café qui devient un petit lieu de rencontre pour de jeunes écrivains yiddish immigrés. On y vient manger, parler littérature, refaire le monde.
Pendant quelques années au moins, les deux vies que Serdatzky semblait avoir dû choisir l’une contre l’autre — la famille et la littérature — coexistent donc.
Puis, en 1918, Yente part pour New York.
À partir de là, curieusement, nous perdons presque entièrement la trace de sa famille. Les informations disponibles ne permettent pas de dire avec certitude si son mari et ses enfants la suivirent à New York ni ce qu’ils devinrent par la suite. Même leurs noms sont difficiles à établir. Nous savons seulement que la famille qu’elle avait quittée provisoirement en 1905 avait bien été réunie en Amérique.
À New York, en revanche, la trajectoire de l’écrivaine devient beaucoup plus visible.
La ville est alors la capitale mondiale du yiddish. Des centaines de milliers d’immigrants lisent quotidiennement une presse foisonnante. Serdatzky publie dans Fraye arbeter-shtime, Fraye gezelshaft, Di tsukunft, Dos naye land et plusieurs autres périodiques. Elle écrit des nouvelles, des esquisses, des pièces en un acte.
Elle devient surtout une collaboratrice du Forverts, l’immense quotidien yiddish dirigé par Abraham Cahan.
En 1913, alors qu’elle vit encore à Chicago, elle a déjà publié son unique recueil, געקליבענע שריפֿטן — Geklibene shriftn, « Écrits choisis » : 270 pages de nouvelles, d’esquisses et de pièces.
Ses personnages sont souvent des femmes semblables à celles qu’elle rencontre dans l’Amérique juive : immigrantes, ouvrières, intellectuelles, militantes socialistes, épouses, amantes, femmes seules.
Elles ont quitté l’Europe en croyant pouvoir recommencer leur vie.
Et elles découvrent que l’Amérique n’efface pas nécessairement les anciennes dépendances.
C’est là que Serdatzky devient particulièrement intéressante. Elle ne raconte pas seulement l’émancipation des femmes. Elle raconte ce qui arrive après l’émancipation.
Que devient une femme lorsqu’elle a défié ses parents, rejeté certaines conventions, gagné son salaire, traversé l’Atlantique, découvert le socialisme et entendu pendant vingt ans des hommes proclamer l’égalité — mais qu’elle constate que la solitude, la dépendance affective et les rapports de pouvoir n’ont pas disparu ?
Serdatzky connaît elle-même la fragilité de cette liberté.
Au début des années 1920, elle entre en conflit avec Abraham Cahan. La querelle porte notamment sur sa rémunération au Forverts. En 1922, la collaboration cesse.
Pour un écrivain yiddish américain, perdre l’accès au Forverts n’est pas une petite affaire. Les grands journaux constituent alors l’un des principaux moyens de vivre de sa plume et, surtout, d’atteindre un public immense.
Serdatzky disparaît presque complètement de la vie littéraire.
Pendant plus de vingt-cinq ans.
Elle gagne notamment sa vie en louant des chambres meublées à New York. Mais elle reste une figure familière des milieux radicaux d’Union Square, cette petite république new-yorkaise d’orateurs, de syndicalistes, de socialistes, d’anarchistes et de vieux révolutionnaires. On finira par la surnommer « la reine d’Union Square ».
Puis survient quelque chose d’assez extraordinaire.
À plus de soixante-dix ans, Yente Serdatzky recommence à publier.
Entre 1949 et 1955, le Nyu-yorker vokhnblat d’Itshe Libman accueille une trentaine de ses récits ainsi que ses souvenirs de Peretz.
Elle n’avait donc jamais vraiment cessé d’être écrivain.
Zalmen Reyzen avait parfaitement identifié ce qui faisait la singularité de son œuvre : les « tragédies silencieuses des femmes », leur désir d’amour, leur solitude et les espérances déçues de leur jeunesse.
Et Yankev Glatshteyn dira d’elle quelque chose de plus simple encore : Serdatzky était une « femme écrivain » au sens le plus littéral, parce qu’elle avait fait de la femme juive elle-même le centre de son œuvre.
C’est probablement pourquoi elle mérite d’être relue aujourd’hui.
Car Yente Serdatzky ne raconte pas la confortable histoire d’une marche continue de l’oppression vers la liberté.
Elle raconte quelque chose de beaucoup plus humain : le prix de cette liberté.
Elle mourut à New York le 1er mai 1962, à quatre-vingt-quatre ans.
Près de soixante ans auparavant, en 1905, une jeune mère de trois enfants avait pris seule le chemin de Varsovie pour vérifier si le désir qui l’habitait pouvait devenir une vie.
Elle voulait écrire.
Et, contre toute vraisemblance, elle y était parvenue.