Le 16 septembre 1919, dans une caserne de Munich, un soldat de trente ans prend la plume pour répondre à une question sur les Juifs.
Il s’appelle Adolf Hitler.
Il n’est encore le chef de rien. Il n’a fondé aucun parti, n’a exercé aucune fonction politique et reste officiellement soldat de l’armée bavaroise. Quelques jours auparavant seulement, le 12 septembre, il a assisté à une réunion d’un minuscule groupuscule, le Deutsche Arbeiterpartei, le Parti ouvrier allemand. Il n’en est pas encore membre. Ce parti deviendra bientôt le NSDAP.
Pourtant, la lettre qu’Hitler écrit ce 16 septembre 1919 contient déjà plusieurs des éléments fondamentaux de l’antisémitisme politique qu’il développera par la suite.
Elle est connue sous le nom de lettre Gemlich.
Munich, 1919
Pour comprendre ce document, il faut revenir quelques mois en arrière.
L’Allemagne vient de perdre la Première Guerre mondiale. L’Empire s’est effondré. Guillaume II a abdiqué. La révolution a éclaté et une république a été proclamée.
À Munich, la situation a été particulièrement chaotique.
En novembre 1918, le socialiste indépendant Kurt Eisner a renversé la monarchie bavaroise. Après son assassinat en février 1919, la crise s’est aggravée jusqu’à la proclamation, en avril, d’une République des conseils de Bavière, inspirée par la révolution russe.
Certains de ses dirigeants sont juifs.
Cette présence, sans commune mesure avec ce que prétendra bientôt la propagande antisémite, suffit à alimenter le fantasme d’un « judéo-bolchevisme ». Lorsque la République des conseils est écrasée dans le sang par les forces gouvernementales et les corps francs au début de mai, Munich devient l’un des grands foyers de la droite nationaliste et antisémite allemande.
À cela s’ajoutent la défaite, le traité de Versailles, la peur de la révolution et bientôt le mythe selon lequel l’armée allemande n’aurait pas réellement été vaincue sur le champ de bataille mais aurait été « poignardée dans le dos » par des ennemis de l’intérieur.
Les Juifs vont devenir l’un des boucs émissaires privilégiés de cette Allemagne humiliée.
Un soldat chargé de propagande
Hitler, lui, est toujours dans l’armée.
Et c’est précisément l’armée qui lui offre ses premières occasions de faire de la politique.
Au printemps 1919, l’administration militaire bavaroise met en place un dispositif destiné à surveiller les mouvements politiques et à combattre l’influence révolutionnaire parmi les soldats. Le capitaine Karl Mayr dirige l’un des services chargés de cette mission.
Hitler est recruté comme homme de confiance et agent de propagande.
Il suit des cours d’instruction politique et découvre bientôt une aptitude qui va transformer son existence : il sait parler devant un public.
En août 1919, lors d’un stage organisé à Lechfeld, il intervient lui-même comme instructeur. Il prononce alors ses premiers discours politiques antisémites connus devant des soldats. Son talent attire l’attention de ses supérieurs.
Parmi les participants au stage se trouve un certain Adolf Gemlich.
Le 4 septembre, Gemlich écrit au capitaine Mayr pour lui demander quelle attitude le gouvernement doit adopter face à ce que l’on appelle alors la « question juive ».
Mayr transmet la demande à Hitler.
C’est donc sur ordre de son supérieur qu’Hitler rédige sa réponse, le 16 septembre 1919. Ce détail est important : la lettre n’est ni un journal intime ni une confession personnelle découverte après coup. C’est un texte politique rédigé dans le cadre de son activité pour l’armée bavaroise.
« Une race et non une communauté religieuse »
La première chose qui frappe est la volonté d’Hitler de présenter son antisémitisme comme rationnel.
Il oppose ce qu’il appelle un « antisémitisme de sentiment » à un « antisémitisme de raison ».
La haine instinctive ou les pogroms ne lui suffisent pas. Il réclame une politique organisée par l’État.
Et il pose comme une prétendue « évidence » ce qui constitue en réalité le fondement idéologique de son raisonnement :
« Das Judentum ist unbedingt Rasse und nicht Religionsgenossenschaft. »
« Le judaïsme est incontestablement une race et non une communauté religieuse. »
Ce passage est essentiel.
Dans cette conception raciale, un Juif ne peut plus cesser d’être juif en se convertissant, en devenant athée ou en s’assimilant. La judéité devient une caractéristique biologique supposée, indépendante des croyances et des comportements individuels.
Hitler reprend ensuite toute une série de stéréotypes déjà largement répandus dans les milieux antisémites de son époque : les Juifs formeraient un groupe étranger au peuple allemand, dominé par l’argent, cherchant à accroître son influence et agissant collectivement au détriment de la nation.
Il n’invente presque rien.
C’est également ce qui rend le document intéressant.
L’historien Andreas Wirsching a souligné que la lettre Gemlich rassemble largement des thèmes antisémites déjà courants dans la Bavière de 1919. Elle montre donc moins l’apparition soudaine d’une doctrine entièrement personnelle que la manière dont Hitler commence à s’approprier, organiser et radicaliser un répertoire idéologique qui l’entoure.
Que veut-il faire des Juifs ?
C’est la conclusion de la lettre qui a suscité le plus de commentaires.
Hitler explique qu’un antisémitisme fondé uniquement sur l’émotion conduirait au mieux à des pogroms. Il lui oppose un antisémitisme qu’il veut méthodique et légal.
Celui-ci doit conduire progressivement à la suppression des droits des Juifs.
Puis vient la phrase la plus célèbre du document :
« Sein letztes Ziel aber muß unverrückbar die Entfernung der Juden überhaupt sein. »
Littéralement :
« Son objectif ultime doit cependant être, de manière inébranlable, l’éloignement des Juifs dans leur ensemble. »
Le mot allemand Entfernung mérite une attention particulière.
Il signifie éloignement, retrait, éviction, élimination au sens de faire disparaître quelqu’un ou quelque chose d’un lieu. Dans le contexte de 1919, il serait anachronique de traduire cette phrase comme si Hitler annonçait déjà explicitement l’extermination physique des Juifs qui sera mise en œuvre plus de vingt ans plus tard.
Ce qu’il réclame alors est leur exclusion complète de la société allemande et, à terme, leur départ d’Allemagne.
La distinction est historiquement essentielle.
Elle ne rend pas le document moins inquiétant.
Elle permet au contraire de comprendre comment une politique de persécution peut se construire progressivement.
Ce que la lettre annonce — et ce qu’elle n’annonce pas encore
En septembre 1919, Hitler ne décrit donc pas Auschwitz.
Il ne parle ni de chambres à gaz, ni de camps d’extermination, ni même d’un programme de meurtre systématique des Juifs européens.
Mais quelque chose est déjà là.
Les Juifs sont définis comme une race.
Ils sont présentés comme étrangers à la nation allemande quelles que soient leur culture, leur langue ou leur assimilation.
Ils sont décrits collectivement comme une menace.
Leur exclusion doit devenir une politique d’État.
Et cette politique ne doit pas dépendre d’explosions spontanées de violence mais être conduite méthodiquement par un pouvoir fort.
C’est cette logique qui rend la lettre Gemlich si importante.
La Shoah n’y est pas programmée.
Mais l’exclusion des Juifs de la communauté nationale y est déjà pensée comme un objectif politique.
Et presque personne ne connaît encore Hitler
Il faut enfin se souvenir de la date.
16 septembre 1919.
Hitler n’est pas encore membre du parti qui deviendra le parti nazi.
Quatre jours auparavant, dans le cadre de son travail pour l’armée, il a assisté à une réunion du Deutsche Arbeiterpartei. Il y retournera et y adhérera bientôt. Le parti deviendra en février 1920 le Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, le NSDAP.
À ce moment-là, Adolf Hitler n’est encore qu’un ancien caporal parmi des millions d’anciens combattants allemands.
Personne ou presque ne connaît son nom.
C’est ce qui donne à cette lettre son caractère si particulier.
Nous la lisons en sachant ce qui suivra.
Ses contemporains, eux, ne pouvaient pas le savoir.
Ce 16 septembre 1919, Adolf Hitler n’est encore qu’un soldat chargé par son supérieur de répondre à une question administrative sur la « question juive ».
Il remplit quelques pages.
Et, pour la première fois connue, son antisémitisme est couché noir sur blanc.
16 septembre 1919 — La lettre Gemlich
