17 septembre 1948 — Après le « Khurbn », que pouvait encore signifier « culture yiddish » ?

Le 17 septembre 1948, plusieurs milliers de personnes se pressent à Carnegie Hall, à New York. Sur la scène et dans la salle se trouvent plus de cinq cents délégués. Plus d’une centaine sont venus de vingt pays. Des écrivains, des enseignants, des journalistes, des militants culturels ont traversé l’Atlantique pour participer à un événement dont le titre pourrait sembler aujourd’hui presque banal : l
e Congrès mondial pour la culture juive, Alveltlekher yidisher kultur-kongres — אַלוועלטלעכער ייִדישער קולטור־קאָנגרעס.
Mais nous sommes en 1948.
Et parler de l’avenir de la culture yiddish en 1948 n’a rien de banal.
Trois ans auparavant, la guerre s’est achevée en laissant derrière elle la destruction presque totale de ce qui avait constitué le cœur démographique et culturel du monde yiddish. Varsovie, Vilna, Lodz, Białystok, Lublin, Cracovie : les villes où avaient vécu écrivains et lecteurs, où paraissaient journaux et revues, où fonctionnaient écoles, bibliothèques et théâtres yiddish, avaient perdu l’immense majorité de leur population juive.
Les écrivains eux-mêmes avaient été assassinés par centaines.
Pourtant, le yiddish n’était pas mort.
À New York paraissaient encore de grands quotidiens yiddish. Buenos Aires possédait une vie littéraire extrêmement active.
À Paris, les survivants reconstituaient des journaux et des associations.
Dans les camps de personnes déplacées d’Allemagne, on imprimait des journaux, on ouvrait des écoles, on montait des pièces de théâtre en yiddish.
En 1948, dans la seule zone américaine d’Allemagne, le Joint soutenait 116 écoles et jardins d’enfants accueillant 7 843 élèves, tandis qu’une douzaine de journaux et périodiques, pour la plupart yiddish, paraissaient dans les camps.
La question n’était donc pas : le yiddish existe-t-il encore ?
Elle était beaucoup plus inquiétante :
où pourrait-il désormais vivre ?
Un monde dont le centre avait disparu
Avant la guerre, il existait une réponse évidente : en Europe orientale.
Même lorsque des millions de Juifs avaient émigré vers les États-Unis, l’Argentine, la France ou la Palestine, Varsovie et Vilna continuaient d’exercer une autorité culturelle extraordinaire.
En 1948, cette géographie n’existait plus.
Et une autre révolution venait précisément de se produire.
Quatre mois auparavant, le 14 mai 1948, l’État d’Israël avait été proclamé.
Pour la première fois depuis l’apparition de la littérature yiddish moderne, il existait désormais un État juif dont la langue nationale était l’hébreu.
Le problème était vertigineux.
Le yiddish avait longtemps été la langue quotidienne de millions de Juifs sans État. Que deviendrait-il dans un monde où une partie croissante des survivants se dirigeait précisément vers un État juif qui avait choisi une autre langue ?
Et fallait-il désormais considérer la diaspora comme une situation provisoire appelée à disparaître — ou comme un lieu où une culture juive autonome pouvait continuer à se développer ?
Ce débat traverse le congrès de New York.
Cinq cents délégués à Carnegie Hall
La séance inaugurale est impressionnante.
Le grand critique littéraire Shmuel Niger dresse un état des lieux de la culture juive contemporaine.
Le sociologue Liebmann Hersch, professeur à l’Université de Genève, parle des tendances de la vie culturelle juive.
Le dramaturge et romancier Dovid Pinski expose ce qu’il considère comme les tâches de la culture juive.
L’Amérique latine est représentée notamment par Shmuel Rozshanski, président de la fédération culturelle juive d’Argentine.
Et parmi ceux qui arrivent d’Europe se trouve Chaim Grade.
Grade a trente-huit ans.
Il est l’un des très rares grands écrivains du groupe littéraire Yung Vilne à avoir survécu. Sa femme Frume-Libe et sa mère Vella ont été assassinées. Vilna, la ville qui avait nourri son œuvre, n’existe plus comme capitale juive.
Il préside alors le PEN Club yiddish de France et salue le congrès au nom des délégations européennes.
Avec lui sont venus de France Shmerke Kaczerginski, qui a sauvé au péril de sa vie des manuscrits et des livres du ghetto de Vilna, l’historien Michał Borwicz, Joseph Wulf, Mordkhe Shtrigler et d’autres survivants.
Au total, seize délégués arrivent de France.
Il suffit de regarder leurs biographies pour comprendre que le congrès n’est pas seulement une réunion d’intellectuels.
Ce sont les survivants d’un monde assassiné qui discutent de la manière de continuer.
Les six millions sont présents dans la salle
Le congrès commence donc aussi par le deuil.
Une cérémonie est organisée à la mémoire des six millions de Juifs assassinés en Europe. Yankev Pat, écrivain, pédagogue et secrétaire exécutif du Jewish Labor Committee, prononce l’éloge funèbre.
Pat est l’un des principaux artisans du congrès.
Pour lui, préserver le yiddish après le Khurbn ne signifie pas simplement conserver une langue. Il faut sauver les œuvres, publier les témoignages, recueillir les chansons des ghettos, reconstruire une mémoire.
L’un des premiers projets soutenus par le futur Kultur-kongres est ainsi le recueil préparé par Shmerke Kaczerginski :
לידער פֿון די געטאָס און לאַגערן — Lider fun di getos un lagern
« Chants des ghettos et des camps ».
Le livre paraît précisément en 1948.
La culture yiddish se voit ainsi confier une tâche nouvelle.
Avant la catastrophe, elle racontait un monde vivant.
Après la catastrophe, elle devait aussi devenir la mémoire de ce monde.
Mais de quel yiddish parle-t-on ?
Il serait pourtant trompeur d’imaginer les cinq cents délégués unanimement réunis autour d’une même conception de l’avenir.
Le monde yiddish d’après-guerre est profondément divisé.
Bundistes, socialistes, sionistes, communistes et intellectuels sans appartenance partisane ne donnent pas le même sens à la culture yiddish.
Et le congrès de New York n’est pas politiquement neutre.
Il cherche essentiellement à réunir les organisations yiddish séculières non communistes. Les organisations communistes ont leur propre réseau, le YKUF, qui a organisé quelques mois auparavant un autre rassemblement culturel à Paris. La préparation du congrès new-yorkais a d’ailleurs provoqué des controverses considérables, certains intellectuels refusant que la reconstruction de la culture yiddish soit partagée entre camps politiques rivaux.
Le problème prend une dimension encore plus dramatique lorsqu’on regarde vers l’Union soviétique.
Pendant plusieurs décennies, l’URSS avait abrité une importante culture yiddish : écrivains, théâtres, journaux, maisons d’édition.
En septembre 1948, on ignore encore jusqu’où ira la répression stalinienne.
Mais l’étau se resserre.
Quelques semaines plus tard, le Comité antifasciste juif sera dissous. Dans les années suivantes, les principales institutions yiddish soviétiques seront détruites et de nombreux écrivains arrêtés. Plusieurs seront exécutés le 12 août 1952, lors de ce que l’on appellera plus tard la Nuit des poètes assassinés.
En septembre 1948, cependant, cette tragédie est encore ignorée.
Et Israël ?
Reste la question la plus délicate.
Le nouvel État d’Israël n’est nullement absent.
Des institutions culturelles israéliennes sont représentées à New York par Ernst Simon, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, et David Zacai, représentant de l’Association des écrivains et journalistes d’Israël.
Le simple fait est important.
Car la relation entre le yiddish et le mouvement sioniste a longtemps été conflictuelle. Pour une partie des militants de l’hébreu, le yiddish incarnait précisément l’existence diasporique dont le nouvel État devait permettre de sortir.
Mais pour les hommes réunis à New York, le choix ne pouvait se réduire à : Israël ou yiddish.
Des centaines de milliers de survivants parlaient yiddish. Des millions de Juifs continuaient à vivre hors d’Israël. Une littérature immense avait été créée dans cette langue.
Fallait-il considérer tout cela comme l’héritage d’un monde condamné ?
Les congressistes répondent non.
Leur projet est de faire du yiddish non seulement une langue de mémoire, mais une langue d’avenir.
Une organisation permanente
Le congrès dure cinq jours.
Son objectif n’est pas simplement de prononcer des discours. Il doit créer une organisation internationale permanente capable de coordonner la reconstruction culturelle yiddish.
Le Kultur-kongres qui en naît se donne plusieurs missions : soutenir l’enseignement yiddish, favoriser les écoles yiddish et bilingues yiddish-hébreu, publier des œuvres littéraires et scientifiques, défendre la liberté culturelle des communautés juives et assurer la continuité de la création yiddish.
Il développera des branches notamment aux États-Unis, en France et en Argentine et participera pendant des décennies à la publication de livres, de dictionnaires et de travaux consacrés à la littérature yiddish.
Une grande partie des renseignements biographiques que nous utilisons encore aujourd’hui sur les écrivains yiddish provient d’ailleurs d’une entreprise monumentale publiée sous ses auspices : le Leksikon fun der nayer yidisher literatur, le Dictionnaire biographique de la nouvelle littérature yiddish.
Le Kultur-kongres existe toujours aujourd’hui.
Et les journaux yiddish ?
Il reste enfin un détail qui permet de mesurer ce que représentait encore le yiddish à New York en 1948.
Le matin même de l’ouverture du congrès, tous les quotidiens yiddish de New York lui consacrent un éditorial de bienvenue et insistent sur la nécessité d’un tel rassemblement mondial.
Tous.
Nous sommes seulement trois ans après la destruction du judaïsme d’Europe orientale.
Et pourtant une réunion consacrée à l’avenir de sa langue peut encore remplir Carnegie Hall, réunir cinq cents délégués venus du monde entier et susciter le même jour les éditoriaux de toute une presse quotidienne.
C’est peut-être là que réside la signification profonde de ce 17 septembre 1948.
Les hommes et les femmes réunis à New York savaient parfaitement ce qui avait été détruit.
Ils avaient perdu leurs villes, leurs familles, leurs lecteurs, leurs écoles, leurs bibliothèques.
Certains avaient perdu presque tout.
Mais ils refusaient l’idée que le yiddish doive mourir avec ceux qui avaient été assassinés.
(Carnegie Hall, New York. C’est ici que s’ouvrit le 17 septembre 1948, le Congrès mondial pour la culture yiddish.)