19 septembre 1880 — Naissance de Khayim-Arn Kaplan, chroniqueur du ghetto de Varsovie

Lorsque Khayim-Arn Kaplan commence à noter dans son journal les événements de septembre 1939, il n’a rien d’un chroniqueur improvisé. Il tient un journal depuis plusieurs années. À cinquante-neuf ans, c’est un pédagogue connu à Varsovie, directeur d’une école hébraïque et auteur de manuels. L’invasion allemande va cependant transformer progressivement ses cahiers personnels en autre chose : une chronique presque quotidienne de la vie des Juifs de Varsovie sous l’occupation, poursuivie jusqu’aux premières semaines de leur déportation vers Treblinka.
Kaplan était né le 19 septembre 1880 à Horodyszcze, près de Baranovitch, aujourd’hui en Biélorussie. Après une formation juive traditionnelle, notamment à la yeshiva de Mir, puis des études pédagogiques à Vilna, il s’installe à Varsovie en 1902. Il y fonde une école hébraïque qu’il dirigera pendant plus de trente ans et publie des ouvrages consacrés à la langue, à l’histoire juive et à l’éducation.
L’hébreu occupe dans sa vie une place centrale. C’est aussi la langue dans laquelle il rédige son journal. Kaplan appartient à cette génération d’intellectuels juifs d’Europe orientale qui considèrent la renaissance de l’hébreu comme l’un des grands événements de leur temps. Il séjourne en Palestine mandataire en 1936, où vivent déjà ses deux enfants, envisage de s’y établir, puis revient à Varsovie.
Trois ans plus tard commence la guerre…
Le journal permet de la suivre telle qu’elle fut vécue, c’est-à-dire sans connaître la suite. Lorsque Varsovie est bombardée en septembre 1939, Kaplan ignore qu’un ghetto sera créé l’année suivante, que les déportations commenceront en juillet 1942 et que les trains conduiront à Treblinka. Cette absence de connaissance rétrospective fait précisément l’intérêt exceptionnel du document : on y voit les habitants essayer continuellement de comprendre ce qui leur arrive, interpréter les décisions allemandes, écouter les rumeurs, espérer parfois une amélioration et constater ensuite que ce qui paraissait invraisemblable est devenu la nouvelle réalité.
Le journal avait commencé comme un écrit privé. La guerre lui donne progressivement une autre fonction. Le 16 janvier 1940, Kaplan explique qu’il ressent la responsabilité particulière de celui qui assiste à des événements qu’un historien devra un jour pouvoir reconstituer. Il entend donc noter les faits au moment où ils se produisent, et surtout éviter « exagérations et déformations ».
Cette préoccupation donne au journal une tonalité assez singulière. Kaplan n’est nullement un observateur froid : il est lui-même victime de ce qu’il raconte, et ses colères, ses peurs et parfois ses jugements sévères sont très présents. Mais il s’efforce de distinguer ce qu’il sait de ce qu’il a seulement entendu dire. Le 2 août 1942, par exemple, après avoir rapporté une information, il prend soin d’ajouter qu’il ne l’a pas vérifiée lui-même et qu’il la consigne comme une rumeur.
À mesure que les persécutions s’accumulent, son champ d’observation s’élargit. Kaplan note les humiliations publiques, les travaux forcés, les confiscations et l’appauvrissement, mais également leurs effets sur la société juive. Il décrit ceux qui disposent encore d’argent et peuvent se nourrir, ceux qui vivent du marché noir, ceux qui mendient et ceux qui meurent de faim. Il observe les comportements des membres du Judenrat et de la police juive sans indulgence particulière.
Lorsque le ghetto est fermé en novembre 1940, son univers géographique se rétrécit mais son journal devient paradoxalement plus riche. Derrière les murs continue d’exister une société avec ses institutions, ses commerces, ses trafics, ses œuvres d’assistance et ses activités culturelles. Kaplan demeure avant tout un enseignant et s’intéresse particulièrement à la poursuite clandestine de l’éducation. Lui-même continue d’enseigner alors que l’enseignement juif officiel est interdit.
Il connaît également Emanuel Ringelblum. Les deux hommes partagent la conviction que ce qui se passe doit être documenté, mais leurs méthodes diffèrent. Ringelblum constitue autour de lui les archives clandestines d’Oyneg Shabes, entreprise collective rassemblant rapports, témoignages, statistiques, affiches, dessins et documents de toute sorte. Kaplan reste attaché à son journal personnel. Ringelblum tentera d’ailleurs de le convaincre d’en déposer le manuscrit dans ses archives ; Kaplan envisage d’en fournir une copie, projet pratiquement irréalisable dans les conditions du ghetto.
Pendant longtemps, malgré tout ce qu’il observe, Kaplan conserve l’espoir que la communauté juive survivra à la guerre. Les individus peuvent mourir, écrit-il en 1940, mais le peuple subsistera ; c’est précisément pour cette raison que les témoignages rédigés au jour le jour lui paraissent si précieux.
L’été 1942 modifie brutalement cette perspective.
Le 22 juillet commence la Grande Action. Les Juifs sont rassemblés à l’Umschlagplatz et déportés par trains vers Treblinka. Kaplan voit les rues se vider, les immeubles être bloqués successivement et les habitants chercher des cachettes. Son journal devient alors presque une chronique heure par heure de la déportation.
Le 27 juillet, plusieurs personnes qui connaissent l’existence de ses cahiers lui demandent pourquoi il continue. À quoi bon écrire s’il doit lui-même être déporté et si personne ne retrouve jamais son texte ?
Kaplan leur répond qu’il considère désormais la poursuite de son journal comme une « mission historique ». Il précise qu’il n’a presque rien mangé depuis cinq jours mais que son esprit reste suffisamment clair pour continuer.
Quelques jours plus tard, son inquiétude principale devient la conservation des cahiers. Il les fait sortir progressivement du ghetto par un Juif nommé Rubinsztejn, qui effectue des travaux forcés à l’extérieur. Celui-ci les remet à un Polonais, Władysław Wojcek, qui les cache dans le village de Liw, près de Varsovie. C’est cette chaîne de transmission qui permettra à une partie considérable du journal de survivre.
La dernière entrée connue est datée du 4 août 1942.
Kaplan et sa femme passent désormais une partie de leurs journées à surveiller la cour depuis la fenêtre de leur cuisine afin de voir si leur immeuble va être encerclé. Kaplan prépare des paquets, tente de mettre sa bibliothèque à l’abri et cherche où il pourrait se réfugier si son quartier était à son tour bloqué.
Il termine sur une question :

« Si ma vie s’achève, que deviendra mon journal ? »
Puis nous n’avons plus rien.
Les circonstances exactes de la mort de Kaplan et de sa femme ne sont pas connues. Ils auraient été déportés à Treblinka et assassinés, probablement en décembre 1942 ou en janvier 1943. Il convient de conserver cette incertitude plutôt que de leur attribuer une date de mort que les sources ne permettent pas d’établir.
L’histoire des cahiers se poursuit, elle, après la guerre.
Władysław Wojcek les conserve pendant près de vingt ans. Lorsqu’il émigre aux États-Unis, une partie du manuscrit parvient au professeur Abraham I. Katsh, de New York University. En avril 1962, la Jewish Telegraphic Agency annonce la découverte du journal : trois volumes représentant 461 pages, auxquels s’ajoutent des cahiers antérieurs à la guerre. Katsh entreprend alors de les éditer.
Le texte sera connu sous son titre anglais, Scroll of Agony: The Warsaw Diary of Chaim A. Kaplan. En français, il a été publié sous le titre Chronique d’une agonie. Journal du ghetto de Varsovie.
C’est un document assez différent des archives de Ringelblum. Oyneg Shabes nous permet d’observer le ghetto à travers une extraordinaire multiplicité de voix et de documents. Kaplan nous fait suivre, pendant presque trois années, le regard du même homme : ses informations, ses erreurs, ses changements d’opinion, ses espoirs et la diminution progressive de ces espoirs.
Et c’est peut-être la dernière page qui dit le mieux ce qu’il avait entrepris.
Au moment où il ne sait plus s’il sera encore chez lui le lendemain, Kaplan ne se demande pas comment son journal sera publié ni comment l’histoire le jugera.
Il pose simplement la question dont nous connaissons aujourd’hui la réponse :
« Si ma vie s’achève, que deviendra mon journal ? »
Il a survécu.