20 septembre 1872. Naissance d’Irène Cahen d’Anvers, « La Petite Fille au ruban bleu ».

Elle est l’un des visages les plus célèbres de la peinture impressionniste : une fillette de huit ans, légèrement tournée de profil, les mains sagement posées sur sa robe, une longue chevelure rousse retenue par un large ruban bleu. Renoir l’a peinte en 1880. Le tableau est mondialement connu ; son modèle l’est beaucoup moins. Elle s’appelait Irène Cahen d’Anvers et vécut jusqu’en 1963.
C’est cette femme effacée derrière sa propre image que Natalie David-Weill entreprend de retrouver dans La Petite Fille au ruban bleu. Le monde disparu d’Irène Cahen d’Anvers, publié en mars 2026 chez Flammarion.
Le livre paraît presque simultanément avec The Renoir Girls de Catherine Ostler et explore en partie la même histoire familiale. Mais les deux autrices n’adoptent ni la même focale ni tout à fait le même point de vue. Catherine Ostler suit les trois sœurs Cahen d’Anvers et fait de leur destin une vaste fresque de l’assimilation juive, de l’antisémitisme français et de la destruction d’un monde. Natalie David-Weill concentre son enquête sur l’aînée, Irène, et cherche à réviser le jugement sévère que l’histoire familiale a porté sur elle.
Irène naît le 20 septembre 1872 au château de La Jonchère, à Bougival, dans une famille qui se situe au sommet de la société parisienne.
Son père, Louis Cahen d’Anvers, appartient à une puissante dynastie de banquiers.
Sa mère, Louise de Morpurgo, est issue d’une grande famille juive de Trieste.
Les Cahen d’Anvers sont immensément riches, parfaitement insérés dans la haute société, collectionneurs, mécènes et familiers des salons aristocratiques. Leur entourage comprend les Rothschild, les Camondo, les Ephrussi, les Reinach et les Bischoffsheim, mais aussi des écrivains, des artistes et des diplomates. Proust, Maupassant et Paul Bourget apparaissent dans cet univers que Natalie David-Weill restitue avec une précision souvent romanesque.
C’est probablement Charles Ephrussi, collectionneur, directeur de la Gazette des beaux-arts et proche de Louise Cahen d’Anvers, qui recommande Renoir à la famille. Le peintre n’est pas encore l’artiste consacré qu’il deviendra, mais il commence à obtenir des commandes de portraits dans la grande bourgeoisie.
En 1880, Louis et Louise Cahen d’Anvers lui confient leur fille aînée. Irène a huit ans. Renoir la représente assise, dans une pose presque classique, le visage très précisément modelé se détachant sur un arrière-plan de feuillage beaucoup plus libre. L’année suivante, il peint les deux jeunes sœurs d’Irène, Élisabeth et Alice, réunies dans le tableau aujourd’hui connu sous le titre Rose et Bleu.
Les portraits sont maintenant considérés comme des chefs-d’œuvre, mais les Cahen d’Anvers ne semblent pas les avoir particulièrement appréciés. Le paiement se fait attendre et Renoir reçoit 1 500 francs pour les deux commandes, somme qu’il estime insuffisante.
Le 19 février 1882, il écrit au collectionneur Charles Deudon :
« Quant aux 1 500 francs des Cahen, je dois vous dire que j’ai du mal à les avaler. La famille est si avare ; je me lave les mains des Juifs. »
La phrase ne saurait être excusée comme un simple mouvement d’humeur provoqué par un différend financier. Renoir ne se contente pas de reprocher leur parcimonie aux Cahen d’Anvers : il transforme un grief envers une famille particulière en jugement sur l’ensemble des Juifs.
Elle révèle l’ambivalence de ses relations avec les grands collectionneurs juifs. Il sollicitait leurs commandes, fréquentait leurs salons et bénéficiait de leur soutien, tout en partageant certains des préjugés antisémites de son milieu.
Cette hostilité s’exprimera plus clairement encore pendant l’affaire Dreyfus. Renoir se rangera parmi les antidreyfusards et tiendra à plusieurs reprises des propos associant les Juifs à la finance, aux anarchistes ou à une prétendue « désagrégation » de la société française. Sa remarque sur les Cahen d’Anvers n’est donc pas une phrase malheureuse et isolée : elle s’inscrit dans une disposition plus durable.
Le contraste est saisissant. L’un des portraits d’enfants les plus délicats de l’impressionnisme fut peint dans l’intimité d’une famille que l’artiste pouvait simultanément considérer à travers des stéréotypes antisémites.
Renoir sut voir en Irène une enfant singulière, saisir son regard, son maintien et la couleur de ses cheveux ; mais, sitôt le différend d’argent apparu, les Cahen d’Anvers cessèrent sous sa plume d’être des individus pour redevenir « les Juifs ».
Ce passage brutal du particulier au collectif contient déjà quelque chose de la fragilité de l’assimilation française que le livre mettra progressivement en lumière.
À dix-neuf ans, Irène épouse Moïse de Camondo, héritier d’une autre grande dynastie bancaire, originaire de Constantinople. Le mariage, célébré en 1891, unit deux des plus importantes fortunes juives de Paris. Deux enfants naissent de cette union : Nissim en 1892, puis Béatrice en 1894.
La mémoire collective a conservé de Moïse de Camondo une image particulièrement favorable. Collectionneur passionné d’art français du XVIIIᵉ siècle, il fit construire rue de Monceau l’hôtel particulier qui abrite aujourd’hui le musée Nissim-de-Camondo.
Après la mort de son fils Nissim, aviateur français tué au combat en septembre 1917, il légua à l’État sa demeure et ses collections, à la condition que l’ensemble porte le nom du jeune homme mort pour la France.
Face à ce père endeuillé et à ce mécène généreux, Irène a longtemps tenu le mauvais rôle. Elle est la femme qui trompe son mari, brise son foyer, se convertit au catholicisme et abandonne la brillante position que lui assurait son mariage pour vivre avec le comte Charles Sampieri, officier et homme de cheval lié aux écuries Camondo.
Le scandale est considérable. Moïse obtient le divorce à ses torts et Irène ne dispose plus que d’un droit très restreint de voir ses enfants. Elle épouse Sampieri en 1903, après sa conversion au catholicisme. De cette rupture naît l’image durable d’une femme légère, égoïste, infidèle et mauvaise mère.
Natalie David-Weill conteste ce récit construit presque exclusivement du point de vue de Moïse de Camondo. Elle ne nie ni l’adultère ni les conséquences douloureuses de la séparation, mais rappelle qu’à la fin du XIXᵉ siècle une femme mariée ne dispose que d’une marge de liberté extrêmement réduite.
Derrière le collectionneur admirable apparaît aussi un mari rigide, mélancolique et entièrement absorbé par sa passion pour ses objets. Irène, elle, refuse un mariage qui l’étouffe et accepte de perdre ses enfants, sa position et une partie de l’estime de son milieu pour vivre avec l’homme qu’elle aime.
L’autrice la décrit comme une femme indépendante, idéaliste et même « féministe avant l’heure ». La formule doit être comprise avec prudence. Irène ne fut pas une militante féministe et ne paraît pas avoir défendu publiquement une cause politique.
Elle fut plutôt une femme très privilégiée qui revendiqua, dans les limites de son monde, le droit de choisir sa vie amoureuse. Mais ce déplacement du regard constitue l’un des apports essentiels du livre : il oblige à distinguer la condamnation morale prononcée par son époque de l’évaluation historique de ses actes.
Natalie David-Weill explique être partie d’une question posée par l’écrivaine Colombe Schneck : pourquoi la mère de Nissim de Camondo est-elle pratiquement absente des livres consacrés à la famille ?
Pierre Assouline, dans Le Dernier des Camondo, et Edmund de Waal, dans Lettres à Camondo, avaient raconté avec force Moïse, Nissim, la collection et la disparition de leurs descendants. Mais Irène demeurait en marge du récit, enfermée dans le rôle de l’épouse indigne.
L’enquête vise donc à lui rendre une voix, mais aussi à retrouver les autres femmes que les généalogies et les histoires de collections ont souvent réduites à leurs mariages. Autour d’Irène apparaissent sa mère Louise, ses sœurs Élisabeth et Alice, sa fille Béatrice, mais également Béatrice Ephrussi de Rothschild, Hélène de Zuylen et plusieurs représentantes des familles Reinach, Bischoffsheim et David-Weill.
Le livre dépasse ainsi la seule biographie d’Irène. Il reconstitue tout un réseau de familles juives liées par les mariages, la banque, les collections et le mécénat.
Les hôtels particuliers et les villas deviennent presque des personnages : l’hôtel Cahen d’Anvers de la rue de Bassano, le château de Champs-sur-Marne, l’hôtel Camondo de la rue de Monceau, la villa Kérylos et les résidences de la Côte d’Azur. On y collectionne, on y reçoit, on y organise des mariages, on y mène des liaisons, on y construit une certaine idée de l’élégance et de la réussite française.
Ces demeures incarnent aussi la confiance absolue de ces familles dans la France. Les Cahen d’Anvers, les Camondo et les Reinach ne se vivent pas comme des étrangers tolérés. Ils sont français, patriotes, donateurs des musées, soutiens des artistes et serviteurs de l’État. Certains se convertissent au catholicisme ; d’autres conservent une identité juive plus ou moins affirmée. Tous pensent que la réussite, la culture et les services rendus à la nation les mettent à l’abri d’un retour en arrière.
L’affaire Dreyfus avait pourtant montré la fragilité de cette sécurité. L’antisémitisme ne se rencontrait pas seulement dans les milieux populaires ou parmi les agitateurs politiques. Il traversait les salons, la presse, la littérature et le monde artistique.
Des hommes qui acceptaient de dîner chez les Cahen d’Anvers ou de recevoir leurs commandes pouvaient simultanément les considérer comme les représentants d’une puissance juive menaçante. La lettre de Renoir en fournit une illustration particulièrement nette : la familiarité sociale n’abolissait pas le préjugé.
Sous l’Occupation, cette contradiction trouve son aboutissement tragique. Plusieurs demeures autrefois associées à la splendeur de ces familles sont saisies ou détournées de leur fonction.
L’ancien hôtel Cahen d’Anvers de la rue de Bassano devient une annexe de Drancy, utilisée pour interner des Juifs que les autorités allemandes pensent pouvoir échanger ou dont elles espèrent tirer profit. Le lieu même où s’était déployée l’assimilation triomphante devient une prison administrée dans le cadre de la persécution antisémite.
La vie d’Irène est alors traversée par une succession de deuils. Elle a déjà perdu son fils Nissim en 1917. Sa fille Béatrice a épousé le compositeur Léon Reinach, fils de l’archéologue Théodore Reinach. Le couple a deux enfants, Fanny et Bertrand. Sous l’Occupation, les quatre membres de la famille sont arrêtés. Léon, Béatrice, Fanny et Bertrand sont déportés à Auschwitz, où ils sont assassinés.
Élisabeth, la sœur d’Irène représentée enfant dans Rose et Bleu, connaît le même sort. Convertie depuis plusieurs décennies au catholicisme et mariée dans l’aristocratie française, elle demeure juive aux yeux de la législation raciale. Arrêtée à soixante-neuf ans, elle est déportée par le convoi nº 70 du 27 mars 1944 et meurt à Auschwitz.
Irène, en revanche, survit à Paris sous le nom de comtesse Sampieri. Cette survie a suscité des interrogations et, dans une partie de sa famille, des soupçons de compromission. Catherine Ostler leur accorde une place notable dans The Renoir Girls. Natalie David-Weill adopte une position différente : selon elle, Irène a principalement bénéficié de sa conversion ancienne, de son nom catholique et de la chance. Elle rappelle que sa sœur Élisabeth, également convertie et retirée en province, fut malgré tout arrêtée.
Faute de preuve décisive, il serait imprudent de transformer les soupçons visant Irène en certitude. Mais sa survie au cœur de Paris, tandis que sa fille, ses petits-enfants et sa sœur étaient déportés, demeure l’une des zones d’ombre de son histoire.
C’est aussi l’un des points sur lesquels les deux livres publiés en 2026 divergent le plus sensiblement. Catherine Ostler se montre attentive aux ambiguïtés et aux accusations familiales ; Natalie David-Weill privilégie la réhabilitation d’une femme à laquelle elle estime que l’histoire n’a jamais accordé le bénéfice du doute.
Le tableau connaît pendant la guerre un destin presque aussi mouvementé que celui de son modèle. Louise Cahen d’Anvers l’avait offert à sa petite-fille Béatrice de Camondo. Mis à l’abri au château de Chambord avec une partie des collections nationales et privées, il est saisi en 1941 par les Allemands. Il passe par le Jeu de Paume, centre de tri des œuvres pillées, et entre dans les circuits de spoliation placés sous l’autorité d’Hermann Göring.
Retrouvé en Allemagne après la guerre, le portrait est présenté en 1946 au musée de l’Orangerie parmi les chefs-d’œuvre récupérés. Irène, alors âgée de soixante-quatorze ans, reconnaît le tableau pour lequel elle avait posé soixante-six ans auparavant. Sa fille Béatrice et les descendants de celle-ci ayant été assassinés, elle en est devenue l’héritière. Elle obtient sa restitution.
Quelques années plus tard, Irène vend le portrait. Par l’intermédiaire du marché de l’art, celui-ci rejoint en 1949 la collection d’Emil Georg Bührle, industriel suisse d’origine allemande dont la fortune provenait largement de la production et de la vente d’armements, notamment à l’Allemagne nazie. L’œuvre est aujourd’hui conservée par la Fondation Bührle et exposée au Kunsthaus de Zurich.
Ce dernier épisode ajoute une nouvelle strate au malaise. Une œuvre spoliée à une famille juive dont plusieurs membres furent exterminés, retrouvée après la guerre puis restituée à la mère et grand-mère des victimes, finit dans la collection d’un industriel enrichi par le réarmement et la guerre. La vente fut juridiquement régulière puisque Irène avait récupéré son bien et pouvait en disposer. Mais la trajectoire du tableau demeure prise dans les contradictions morales du marché de l’art européen.
Natalie David-Weill utilise cette histoire comme fil conducteur. En 1880, le portrait témoigne de l’ascension des Cahen d’Anvers et de leur rôle dans le mécénat artistique. Pendant la guerre, sa spoliation accompagne l’effondrement de cette élite. Après 1945, sa restitution semble réparer une injustice, mais son entrée dans la collection Bührle révèle les ambiguïtés de l’après-guerre. Le tableau traverse le siècle en changeant de propriétaire, de valeur et de signification, tandis que la femme qu’il représente disparaît progressivement derrière l’image de l’enfant.
L’autrice a consacré trois années à cette enquête et s’est Cette méthode rend la lecture particulièrement vivante, mais elle oblige à distinguer ce qui est directement attesté par les archives de ce qui relève de la reconstitution psychologique. Le portrait d’une Irène libre, généreuse et injustement condamnée corrige utilement une tradition très hostile ; il constitue néanmoins un point de vue, non un verdict définitif. À trop vouloir réhabiliter son personnage, l’autrice risque parfois d’atténuer ses contradictions, comme d’autres avaient auparavant exagéré ses fautes.
La parution presque simultanée de La Petite Fille au ruban bleu et de The Renoir Girls est à cet égard remarquable. Les deux livres partent des mêmes portraits, rencontrent les mêmes familles et décrivent la même désagrégation de la grande bourgeoisie juive française. Pourtant, ils ne racontent pas exactement la même histoire.
Catherine Ostler adopte une perspective plus ample : elle suit les trois sœurs Cahen d’Anvers et fait de leurs destins divergents une histoire de la France, de l’assimilation, de l’antisémitisme et de la Shoah.
Natalie David-Weill resserre la focale sur Irène et entreprend de rendre justice à une femme longtemps enfermée dans le rôle de l’épouse infidèle de Moïse de Camondo.
Chez Ostler, Irène demeure une figure ambiguë, entourée de secrets et de soupçons.
Chez David-Weill, elle apparaît comme une femme injustement condamnée pour avoir refusé les contraintes de son sexe et de sa classe. La première s’interroge davantage sur ce qu’Irène a pu cacher ; la seconde sur ce que les hommes ayant raconté son histoire ont choisi d’effacer.
Les deux ouvrages sont donc moins concurrents que complémentaires. The Renoir Girls éclaire le destin collectif des Cahen d’Anvers ; La Petite Fille au ruban bleu tente de restituer une individualité. Le premier montre comment une famille fut rattrapée par l’antisémitisme malgré sa fortune, son patriotisme et son assimilation. Le second rappelle qu’au sein même de cette famille, une femme pouvait être condamnée à l’oubli pour avoir désobéi aux règles de son milieu.
À la fin du livre, le portrait de Renoir ne représente plus seulement une ravissante enfant de la Belle Époque. Le visage calme contient désormais toute une existence : un mariage de convenance, une passion scandaleuse, une conversion, deux divorces, la mort d’un fils pour la France, l’assassinat d’une fille et de deux petits-enfants à Auschwitz, la spoliation et la restitution du tableau, puis une longue vieillesse chargée de deuils.
Il contient également une contradiction plus profonde. Renoir avait fixé avec une extraordinaire délicatesse le visage d’une enfant juive tout en étant capable d’écrire, à propos de sa famille : « Je me lave les mains des Juifs. »
Quelques décennies plus tard, la société française et l’occupant allemand ne verront plus dans les membres de cette famille des collectionneurs, des mécènes, des aristocrates ou des patriotes, mais seulement des Juifs à dépouiller et à déporter.