Leonard Cohen est généralement associé à Suzanne, Hallelujah, à l’île grecque d’Hydra ou à cette voix de plus en plus grave qui devint l’une de ses signatures. Un autre élément traverse pourtant une grande partie de son œuvre : son rapport au judaïsme, parfois explicite, parfois plus discret, mais jamais complètement absent.
Leonard Norman Cohen naît le 21 septembre 1934 à Montréal, dans une famille juive bien implantée dans la communauté de la ville. Il grandit à Westmount et fréquente la synagogue Shaar Hashomayim, « les Portes du Ciel », l’une des grandes congrégations ashkénazes de Montréal. Son père et son grand-père y sont liés et Leonard Cohen y fait sa bar-mitsva.
Dans cet univers juif montréalais, le yiddish est encore très présent. Montréal est alors l’un des grands centres de la culture yiddish en Amérique du Nord, marqué notamment par l’arrivée de nombreux immigrants et, après la guerre, de survivants venus d’Europe orientale. Cohen ne deviendra jamais un auteur yiddish, mais la langue appartient au paysage sonore et culturel de son enfance.
Il attache également une certaine importance à son nom. Cohen se considérait comme descendant des kohanim, les prêtres de l’ancien Temple de Jérusalem. Sur scène, il lui arriva de lever les mains dans la position traditionnelle de la bénédiction sacerdotale, geste devenu célèbre dans la culture populaire par l’intermédiaire du personnage de Spock dans Star Trek, mais directement issu de la tradition juive.
À l’université McGill, où il étudie la littérature anglaise, Cohen commence par écrire de la poésie. Son premier recueil, Let Us Compare Mythologies, paraît en 1956, suivi notamment par The Spice-Box of Earth. Il publie également des romans avant de se tourner vers la chanson à la fin des années 1960.
C’est précisément à cette époque qu’il exprime publiquement sa position sur le yiddish.
En 1967, lors d’un symposium d’écrivains juifs canadiens organisé à Montréal, il se retrouve notamment face au grand poète yiddish Melekh Ravitch et à la future spécialiste du yiddish Ruth Wisse. Ravitch défend l’idée qu’un écrivain juif doit rester en contact avec le yiddish et l’hébreu s’il veut préserver une véritable continuité culturelle juive.
Cohen lui répond que « la langue de [son] esprit est l’anglais ». Il refuse l’idée que l’avenir de la sensibilité juive en Amérique du Nord doive nécessairement passer par le yiddish ou l’hébreu. Pour lui, l’expérience juive pouvait aussi s’exprimer pleinement dans la langue anglaise.
La discussion est intéressante parce qu’elle montre un Cohen profondément juif mais déjà éloigné de l’idée selon laquelle une identité juive authentique devrait nécessairement s’exprimer dans une langue juive traditionnelle.
Et pourtant, le yiddish ne disparaît pas complètement de son parcours.
Lors d’un concert donné à Vienne en 1976, Cohen termine son programme en chantant en yiddish « Az der rebe zingt » — « Quand le rebbe chante ». Cette chanson populaire, rendue célèbre notamment par Theodore Bikel, décrit sur un mode à l’origine satirique les hassidim imitant chacun des gestes de leur rebbe : lorsqu’il chante, ils chantent ; lorsqu’il danse, ils dansent ; lorsqu’il dort, ils dorment.
Chez Cohen, la chanson perd largement son caractère moqueur. Il la chante lentement, presque comme un nigun, donnant à ce qui était une satire des hassidim une tonalité beaucoup plus méditative. Il la reprendra encore, des décennies plus tard, notamment lors de concerts en 2013.
Ce retour est d’autant plus intéressant qu’il contraste avec les propos de 1967. Cohen n’était pas revenu sur l’idée que l’anglais était sa langue d’écrivain ; il n’était pas devenu pour autant un défenseur du yiddish. Mais lorsqu’il voulut évoquer un certain monde juif d’Europe orientale, il choisit tout de même cette langue.
Les références bibliques et liturgiques sont, elles, beaucoup plus constantes dans son œuvre. Dans Hallelujah, les figures du roi David, de Bethsabée et de Samson servent de point de départ à une réflexion beaucoup plus large sur le désir, l’amour, l’échec et la relation au divin.
Le lien avec la liturgie juive est encore plus évident dans Who by Fire, enregistrée en 1974.
Le titre et la structure de cette chanson sont directement inspirés de l’Unetaneh Tokef, l’une des grandes prières de Roch Hachana et de Yom Kippour. Le texte liturgique énumère les différentes manières dont les hommes pourraient mourir au cours de l’année qui commence : par le feu, par l’eau, par l’épée, par la faim…
Cohen reprend cette forme d’énumération en la transformant. Il ajoute des situations modernes et termine chaque série par une interrogation : qui est celui qui appelle ? Il ne se contente donc pas de reprendre un texte religieux ; il en conserve la structure tout en y introduisant ses propres questions.
Cette manière de dialoguer avec la tradition correspond assez bien à son parcours. Cohen utilise constamment le vocabulaire religieux, mais sans dissimuler ses doutes. Il peut prier, contester ou interroger Dieu dans un même texte.
Son intérêt pour d’autres traditions spirituelles ne fit d’ailleurs pas disparaître cet héritage. Dans les années 1990, il séjourne longuement au monastère zen de Mount Baldy, en Californie, où il reçoit le nom de Jikan, « le silencieux ». Il n’en continue pas moins à se définir comme juif.
Avec l’âge, les références à la liturgie juive deviennent même parfois plus explicites.
En 2016, alors qu’il prépare son dernier album, You Want It Darker, Cohen souhaite pour la chanson-titre retrouver le son qu’il entendait enfant à Shaar Hashomayim : celui du chantre et du chœur masculin. Le cantor Gideon Zelermyer et le chœur de la synagogue participent donc à l’enregistrement. Cohen voulait précisément retrouver les sonorités de la tradition cantorale de son enfance montréalaise.
La présence de la liturgie y est immédiatement perceptible. La chanson s’ouvre sur une formule inspirée du Kaddish, avec le Nom divin « magnifié et sanctifié ». Un mot hébreu y revient également :
הנני — Hineni, « Me voici ».
Dans la Bible, c’est notamment la réponse d’Abraham lorsque Dieu l’appelle avant l’épisode de la ligature d’Isaac. Le terme occupe aussi une place importante dans la liturgie des Grandes Fêtes : l’Hineni est une prière par laquelle l’officiant se présente humblement devant Dieu avant de représenter la communauté.
Cohen avait alors quatre-vingt-deux ans. La chanson a souvent été interprétée comme une méditation sur la mort, mais elle conserve aussi ce qui caractérise une grande partie de son œuvre : un dialogue avec Dieu qui n’exclut ni le doute ni la protestation.
L’album paraît en octobre 2016. Leonard Cohen meurt le 7 novembre 2016.
Il est frappant que, pour l’un de ses derniers enregistrements, il soit revenu vers les sonorités de la synagogue qu’il fréquentait enfant. Son rapport aux langues juives avait toujours été complexe : l’anglais était sa langue de création, l’hébreu celle de la Bible et de la liturgie, et le yiddish une langue dont il avait contesté la nécessité mais qu’il n’avait jamais complètement laissée derrière lui.
Ce parcours résume assez bien la place du judaïsme chez Leonard Cohen. Il ne s’agit ni d’une fidélité simple ni d’un retour tardif à la religion, mais d’un dialogue permanent avec un héritage dont il pouvait s’éloigner, qu’il pouvait contester, et auquel il revenait régulièrement pour trouver des mots, des images — et parfois une chanson yiddish.
