27 septembre 1930 : l’émeute du cinéma Mograbi, ou quand le sionisme hébraïsant fit taire le yiddish

En 1896, dans Der Judenstaat, Theodor Herzl réglait la question linguistique du futur État juif en quelques lignes dédaigneuses : l’hébreu lui semblait une langue archaïque, cantonnée au religieux, et le yiddish un simple dialecte — un jugement qui trahissait le regard d’un assimilé germanophone sur ce qu’il percevait comme la langue du ghetto et de l’exil, celle-là même dont le sionisme devait permettre de s’affranchir.

Trente-quatre ans plus tard, le 27 septembre 1930, ce dédain d’origine s’était mué, chez ses héritiers, en franche hostilité militante — au point que plusieurs milliers de personnes se rassemblent ce soir-là devant le cinéma Mograbi de Tel-Aviv pour empêcher la projection de Mayn Yidishe Mame (« Ma mère juive »), l’un des tout premiers films parlants en yiddish, interprété par le chanteur et acteur Seymour Rexite.

Des membres du Gdud Meguinei HaSafa — littéralement le « Bataillon des défenseurs de la langue » — font irruption dans la salle, jettent de l’encre sur l’écran et des bombes fumigènes au milieu du public. La police disperse une première fois la foule et procède à des arrestations ; les manifestants reviennent alors une seconde fois et parviennent, cette fois, à faire interrompre la séance — une partie des spectateurs refusant même de quitter leur fauteuil tant que la lumière n’est pas coupée.

Un mouvement né du Technikum, devenu chasse au yiddish

Le Gdud Meguinei HaSafa naît en 1923, fondé par d’anciens élèves et des élèves du lycée Herzliya de Tel-Aviv, en pleine troisième aliya. Mais sa véritable matrice remonte à un épisode antérieur et fondateur : la « guerre des langues » qui a embrasé le Yichouv dix ans plus tôt, autour du choix de la langue d’enseignement au Technikum de Haïfa — le même allemand que Herzl avait envisagé comme langue par défaut de son État imaginaire dans Altneuland (1902).

Le 26 octobre 1913, le conseil d’administration de l’Ezra (Hilfsverein der Deutschen Juden), réuni à Berlin, décide que les sciences y seront enseignées en allemand, présenté comme « la langue la plus cultivée », propre à servir de pont pour le développement scientifique. Trois administrateurs israéliens démissionnent aussitôt en signe de protestation, dont Ahad Ha’am.

La décision embrase littéralement le Yichouv : enseignants et élèves du Technikum et des écoles environnantes se mettent en grève sous le mot d’ordre « Pas d’hébreu, pas de Technikum », des manifestations éclatent à Jérusalem, la presse hébraïsante — Nahum Sokolov en tête — appelle à la mobilisation générale, et des donateurs russes et américains menacent de couper les financements.

Assiégé de toutes parts, le conseil d’administration finit par céder : le 22 février 1914, il fait officiellement marche arrière et adopte l’hébreu comme langue d’enseignement. L’établissement change alors de nom, abandonnant le « Technikum » germanique pour devenir le « Technion » hébraïque que l’on connaît aujourd’hui.

C’est de cette victoire, remportée dans la rue et par la grève plutôt que dans les couloirs institutionnels, que le Gdud Meguinei HaSafa tirera directement sa méthode neuf ans plus tard : son objectif s’élargit alors bien au-delà du seul allemand, pour viser l’ensemble des langues juives concurrentes de l’hébreu, au premier rang desquelles le yiddish — poussant ainsi jusqu’à ses conséquences les plus radicales et les plus violentes un dédain que le père du sionisme politique avait, en son temps, formulé sur le papier sans jamais avoir à l’imposer dans la rue.

Le mouvement multiplie les actions coup de poing : arrachage d’enseignes rédigées dans une langue « étrangère », perturbation de représentations de théâtre yiddish à coups de bombes puantes, sous le slogan « Ivri, dabér ivrit » — « Hébreu, parle hébreu ! ». Chaque année, lors du carnaval de Pourim à Tel-Aviv, le Gdud défile avec des chars costumés célébrant la supériorité de la langue hébraïque ; en 1929, l’un d’eux représente une tour de Babel surmontée du slogan « renaissance de la langue, renaissance du peuple » et de l’avertissement « les mots peuvent tuer ».

En 1927, une première tentative de rapprochement institutionnel a pourtant lieu : le chancelier de l’Université hébraïque, Judah L. Magnes, annonce à New York l’acceptation d’un projet de chaire de yiddish, financé à hauteur de 100 000 dollars par David Shapiro, éditeur du quotidien yiddish Der Tog. Mais le projet, prudemment encadré — Magnes insiste sur le fait que l’Université reste hébraïque et que les futurs titulaires devront eux-mêmes enseigner en hébreu — ne se concrétise pas durablement, sans qu’on en connaisse précisément les raisons.

L’ironie d’une génération qui efface la langue de ses parents

L’épisode du Mograbi n’est donc pas un accident isolé, mais l’aboutissement le plus spectaculaire d’une politique linguistique menée depuis près de deux décennies — et l’héritière directe, quoique radicalisée, du mépris initial de Herzl pour cette langue qu’il ne connaissait qu’à distance.

Ce qui frappe, c’est que cette répression n’est en rien exogène : elle est le fait d’une jeunesse elle-même très largement issue des foyers ashkénazes yiddishophones d’Europe de l’Est, retournée contre la langue de ses propres parents au nom de la construction d’un homme juif nouveau, hébraïsant et démarqué de la diaspora — là où Herzl, lui, n’avait jamais eu à se retourner contre quoi que ce soit, n’ayant jamais appartenu à ce monde.

La chercheuse américaine Yael Chaver, dans son ouvrage What Must Be Forgotten: The Survival of Yiddish in Zionist Palestine, rappelle que le yiddish représentait alors une force culturelle bien vivante dans le Yichouv, portant un véritable mouvement yiddishiste conçu comme une alternative concurrente au projet sioniste — ce qui explique, en creux, l’acharnement de ses adversaires à l’éradiquer plutôt qu’à simplement l’ignorer.

1948-1952 : de la répression militante à la politique d’État, puis la reconnaissance

La violence de rue ne s’éteint pas avec la naissance de l’État : elle se prolonge, sous une forme institutionnelle, dans les toutes premières années d’Israël. Dès 1949, le jeune État utilise ses pouvoirs légaux de contrôle sur les publications et spectacles en « langue étrangère » pour restreindre concrètement le théâtre et la presse yiddish — seule exception notable, la revue littéraire Di Goldene Keyt, dirigée par le poète Avrom Sutzkever.

Le journaliste Mordekhaï Tsanin, qui fonde en 1948 le premier quotidien yiddish d’Israël, l’Ilustrirter Vokhnblat, n’obtient du gouvernement qu’un permis de parution limité à trois numéros par semaine — restriction qu’il contourne en créant un second titre, Letste Nayes, publié les jours alternés.

Ben-Zion Dinur, ministre de l’Éducation de 1951 à 1955, pousse activement, à la tête du Conseil supérieur des Affaires culturelles, à couper les subventions publiques à la presse en langues « étrangères ». La troupe du théâtre Goldfaden, composée en grande partie de survivants de la Shoah jouant un répertoire yiddish classique, est verbalisée à plusieurs reprises pour ses représentations en 1951, avant de saisir la Haute Cour de justice — procédure qui aboutit, le 17 juillet 1951, à l’annulation des restrictions visant les troupes yiddish, un an tout juste avant la création du département de yiddish à l’Université hébraïque.

Ce n’est en effet qu’en 1952, à l’initiative d’une organisation américaine, le Jewish National Workers’ Alliance, qu’un département de yiddish s’installe durablement dans le paysage académique, confié à Dov Sadan — de son vrai nom Dov Berl Stock, né à Brody en Galicie en 1902, ancien militant sioniste du Hé-Haloutz et journaliste au quotidien Davar — qui en restera le directeur jusqu’en 1970 et deviendra professeur titulaire en 1963.

Il faut néanmoins se garder de lire cette séquence comme une simple ligne droite entre répression et réconciliation. L’historienne Rachel Rojanski, dans Yiddish in Israel: A History (2020), conteste précisément l’idée d’une politique d’État unifiée et idéologiquement motivée contre le yiddish : elle documente des positions gouvernementales très disparates — Ben Gourion confiant lui-même en avril 1950 au poète yiddish H. Leyvik qu’on ne pouvait « refuser un peu de plaisir à cent mille personnes », tout en restant personnellement « zélote » de l’hébreu — quand d’autres, comme Dinur, adoptaient une ligne nettement plus dure.

D’autres chercheurs, tel Diego Rotman, maintiennent à l’inverse la lecture d’une politique culturelle délibérément répressive, dont l’objectif implicite était de freiner le développement d’un théâtre yiddish perçu comme une culture de protestation informelle face au récit sioniste dominant. Le tournant de 1951-1952 doit donc se lire moins comme la fin programmée d’une hostilité ancienne que comme le résultat conjoint d’un changement démographique profond — l’arrivée massive de rescapés de la Shoah yiddishophones, qui double la population juive du pays entre 1948 et 1951 — et d’une série de rapports de force locaux, juridiques et politiques, dont l’issue n’avait rien d’écrit à l’avance.

(Inauguré le 13 février 1930 à Tel-Aviv, le cinéma Mograbi était né de la volonté de son fondateur, Yaakov Mograbi, un riche marchand juif originaire de Damas. Sa construction avait été fortement encouragée par le maire de l’époque, Meir Dizengoff, qui souhaitait doter la ville d’un opéra et d’un nouveau centre culturel majeur. Dessiné par l’architecte Joseph Berlin dans un style Art déco marquant, le bâtiment s’articulait autour de deux grands halls et disposait d’un toit coulissant à l’étage supérieur pour accueillir des projections en plein air lors des soirées d’été. En plus du cinéma, ce lieu emblématique est rapidement devenu le cœur de la vie artistique locale en accueillant les troupes des premiers théâtres hébreux, comme Habima et Ohel. Détruit par un violent incendie en 1986, il a été remplacé par un parking.)