29 septembre — László Bíró, l’homme qui mit une bille au bout du stylo

Le 29 septembre 1899 naît à Budapest László József Schweiger, futur László Bíró, dans une famille juive hongroise. Son père, Mózes Mátyás Schweiger, est dentiste ; en 1905, la famille magyarise son nom en Bíró, mot hongrois qui signifie « juge ». Ce nom est aujourd’hui presque oublié en France, mais il survit dans plusieurs langues : en anglais britannique notamment, un stylo à bille peut encore se dire tout simplement un biro.

Bíró n’a rien de l’inventeur enfermé dans un laboratoire. Il commence des études de médecine sans les achever, s’intéresse à l’hypnose, exerce plusieurs métiers, peint, écrit et multiplie les projets techniques. Mais c’est son activité de journaliste qui l’amène à s’intéresser à un geste aussi banal qu’essentiel : écrire.

À l’époque, le stylo-plume constitue déjà un progrès considérable par rapport à la plume que l’on devait tremper régulièrement dans l’encrier. Mais il reste capricieux. L’encre peut couler trop vite, fuir, tacher les doigts et mettre un certain temps à sécher. Bíró remarque au contraire que l’encre utilisée pour l’impression des journaux sèche presque instantanément et ne laisse pratiquement pas de bavures.

Pourquoi ne pas l’utiliser dans un stylo ?

Le problème est que cette encre, beaucoup plus épaisse, ne peut pas s’écouler convenablement à travers une plume traditionnelle. Avec son frère György, chimiste, Bíró cherche donc une autre manière de déposer l’encre sur le papier.

La solution paraît aujourd’hui évidente parce que nous la tenons chaque jour entre les doigts : une minuscule bille métallique logée dans une cavité à la pointe du stylo. En tournant au contact du papier, elle prélève l’encre du réservoir et la dépose en une couche régulière.

Bíró n’est pas le premier à avoir imaginé un stylo muni d’une bille. Dès 1888, l’Américain John J. Loud avait déposé un brevet reposant sur un principe comparable, mais destiné surtout à écrire sur des surfaces rugueuses et qui n’avait jamais débouché sur un véritable instrument d’écriture d’usage courant. L’apport décisif de Bíró réside dans la combinaison de trois éléments : la bille, l’encre et le système d’alimentation. Il dépose un brevet en 1938, puis perfectionne encore son système quelques années plus tard.

Mais l’histoire du stylo à bille va bientôt se confondre avec une histoire beaucoup plus sombre : celle des Juifs d’Europe centrale à la veille de la Shoah.

Dans la Hongrie de l’amiral Horthy, l’antisémitisme d’État s’installe progressivement. À partir de 1938, une série de lois dites « juives » limite de plus en plus sévèrement l’accès des Juifs aux professions et à la vie économique. Bíró comprend que l’avenir devient dangereux.

Son destin devient alors celui de tant de Juifs d’Europe centrale qui cherchent un pays où recommencer leur vie. Après avoir quitté la Hongrie, il finit par gagner l’Argentine avec sa famille.

C’est là, à Buenos Aires, que son invention va véritablement prendre son essor.

Bíró reprend ses recherches avec son frère et plusieurs associés. En 1943, un nouveau brevet est déposé et le stylo est commercialisé sous le nom de Birome, formé à partir des noms de Bíró et de son associé Juan Jorge Meyne. Le mot s’est installé durablement dans la langue argentine : aujourd’hui encore, birome y désigne couramment un stylo à bille.

La guerre contribue paradoxalement au succès de l’invention. Les stylos-plumes traditionnels se comportent mal lorsque la pression atmosphérique varie. Le système à bille, beaucoup moins sujet aux fuites, intéresse notamment l’aviation britannique.

Après la guerre commence une autre étape : celle de l’industrialisation à très grande échelle.

C’est là qu’intervient Marcel Bich.

Né en Italie dans une famille valdôtaine et devenu français, Bich dirige avec Édouard Buffard une petite entreprise d’articles d’écriture à Clichy. Il comprend le potentiel du système mis au point par Bíró et acquiert les droits nécessaires pour l’exploiter.

Le principe existe désormais. Reste à fabriquer un stylo fiable, régulier et surtout suffisamment bon marché pour devenir un objet de consommation courante.

Pendant plusieurs années, Bich perfectionne la fabrication de la pointe et surtout l’ajustage extrêmement précis de la bille dans son logement. Il travaille également sur la viscosité de l’encre. Les techniques d’usinage de précision permettent finalement d’obtenir une bille suffisamment régulière pour que le stylo écrive sans accrocher, sans couler et sans se boucher.

En 1950, apparaît le célèbre BIC Cristal.

Pour la marque, Marcel Bich simplifie son propre nom en supprimant le « h » : BIC. Un nom très court, facilement prononçable dans de nombreuses langues, qui va bientôt devenir l’un des plus connus du monde industriel.

Le succès est immense. Le stylo à bille cesse d’être une curiosité technique pour devenir un objet banal, jetable, fabriqué par millions puis par milliards. Son dessin lui-même changera à peine.

Il y a donc derrière le stylo que nous connaissons tous la rencontre indirecte de deux histoires très différentes.

D’abord celle de László Bíró, Juif hongrois contraint à l’exil par l’antisémitisme européen, qui transforme une idée encore imparfaite en un véritable instrument d’écriture.

Puis celle de Marcel Bich, l’industriel qui donne à cette invention les moyens techniques et économiques de devenir universelle.

Comme souvent dans l’histoire des inventions, celui qui eut l’idée décisive ne fut pas celui qui en tira la plus grande fortune.

Bíró continua toute sa vie à inventer. Il mourut à Buenos Aires en 1985. En Argentine, son souvenir demeure particulièrement vivant : le 29 septembre, jour de sa naissance, est devenu le Día del Inventor, la Journée de l’inventeur.