Le 2 octobre 1900 mourait à Berlin Hugo Rheinhold, sculpteur allemand dont le nom reste attaché à une petite statuette de bronze : un chimpanzé assis sur une pile de livres, examinant un crâne humain. L’image est devenue familière, souvent reproduite sous le titre de Singe au crâne. Elle semble d’abord une plaisanterie philosophique.
Mais la biographie de son auteur, comme les autres œuvres qu’il a laissées, donne à cette scène une résonance plus large : Rheinhold fut à la fois un artiste tardivement venu à la sculpture, un étudiant en philosophie et en sciences, et un membre actif de la communauté juive allemande, confronté à l’antisémitisme de son époque.
Wolfgang Hugo Rheinhold naît le 26 mars 1853 à Oberlahnstein, en Prusse. Après sa scolarité à Coblence, il entre dans le commerce à l’âge de seize ans. Il passe plusieurs années à San Francisco, puis s’établit à Hambourg, où il crée une entreprise d’import-export. Rien, dans ce premier parcours, ne semble annoncer une carrière artistique.
En 1880, il épouse Emma Levy ; elle meurt deux ans plus tard. Ce deuil bouleverse sa vie : il se retire des affaires et part à Berlin, où il reprend des études universitaires, d’abord scientifiques et philosophiques. Puis il se tourne vers la sculpture.
À partir de 1886, il travaille dans l’atelier de Max Kruse et, en 1888, entre à l’Académie des beaux-arts de Berlin. Il a alors plus de trente ans et commence une carrière qui ne durera qu’une dizaine d’années.
Son œuvre la plus connue est de petite taille, mais soigneusement composée. Le chimpanzé tient un crâne dans une main ; l’autre est posée contre son menton, dans une posture de réflexion. Sous lui, une pile de livres : l’un porte le nom de Darwin sur son dos ; un autre, ouvert à ses pieds, présente la formule latine Eritis sicut deus, « Vous serez comme Dieu », tirée du récit de la Genèse où le serpent s’adresse à Ève. Un compas, tenu par le pied de l’animal, évoque lui aussi l’observation et la mesure. La figure rappelle le penseur méditatif, mais son modèle est un singe : le renversement est à la fois comique et troublant.
L’œuvre est souvent rapprochée des débats provoqués par les théories de l’évolution et de la question de la place de l’homme dans le monde vivant. Mais il vaut mieux ne pas enfermer Rheinhold dans une interprétation unique. Les livres mettent en présence Darwin et la Genèse ; le crâne introduit la mortalité ; et le singe, au lieu d’être un simple objet d’observation, devient celui qui observe et semble juger l’homme.
La statuette ne livre pas de réponse : elle organise une interrogation, avec une ironie qui peut viser aussi bien la suffisance humaine que les certitudes trop rapides, scientifiques ou religieuses. La Linda Hall Library décrit la pièce comme une réflexion à la fois scientifique et philosophique ; le musée juif de Berlin conserve également un exemplaire et relève la citation biblique inscrite sur le livre.
Rheinhold ne se limita pas à cette statuette. La Jewish Encyclopedia, publiée au début du XXᵉ siècle, distingue notamment Am Wege, œuvre de 1896 qui contribua durablement à établir sa réputation : elle représente une jeune femme malheureuse, son enfant contre la poitrine. Le contraste est net avec le singe philosophe. D’un côté, une scène allégorique, spirituelle et presque plaisante ; de l’autre, une figure humaine exposée à la précarité, représentée avec compassion.
Rheinhold entreprit aussi un monument à Alfred Nobel, réalisa une Schnitterin — une faucheuse — et plusieurs bustes, parmi lesquels ceux de sa mère, du médecin Bernhard Fränkel et de l’homme politique libéral Ludwig Bamberger.
Son rapport à la vie juive ne se déduit pas seulement de ses origines. Rheinhold fut pendant plusieurs années l’une des figures actives du Deutsch-Israelitischer Gemeindebund, dont il assura la trésorerie. Fondée en 1869, cette fédération réunissait des communautés juives allemandes ; elle s’occupait notamment de leurs intérêts communs, de l’éducation et de l’action charitable. Installée à Berlin à partir de 1882, elle cherchait à soutenir le fonctionnement des communautés et leurs institutions.
L’engagement de Rheinhold s’inscrivait donc dans la construction d’une vie juive organisée à l’échelle de l’Allemagne, au moment où les Juifs avaient obtenu l’égalité civique, mais où l’antisémitisme demeurait une force agissante.
La Jewish Encyclopedia rattache aussi à cette expérience une sculpture intitulée Die Kämpfer, « Les Combattants ». Elle indique que Rheinhold y exprima les sentiments provoqués par les attaques antisémites. Les sources consultées établissent ce lien, mais ne donnent pas assez de détails pour décrire précisément la composition de l’œuvre ou en proposer une lecture iconographique assurée. Ce silence invite à la prudence : il serait tentant de faire de Die Kämpfer une sorte de manifeste sculpté, mais nous ne savons pas exactement sous quelle forme Rheinhold traduisit cette protestation. Le fait que le sculpteur ait choisi de donner une expression artistique à son expérience de l’antisémitisme est néanmoins significatif, d’autant qu’il occupait en même temps une fonction dans une institution centrale de la vie juive allemande.
Rheinhold meurt à quarante-sept ans, alors que son œuvre est encore en plein développement. Sa célébrité posthume s’est surtout attachée au petit chimpanzé méditant, qui condense en quelques centimètres les grandes questions auxquelles il s’intéressait : qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal, que peut nous apprendre la science, et jusqu’où va la prétention humaine à se croire semblable à Dieu ?
Mais l’artiste ne fut pas seulement l’auteur d’une énigme amusante. Am Wege témoigne de son attention à la détresse humaine ; Die Kämpfer, telle que la décrit sa première notice biographique, de sa réponse à l’antisémitisme ; et son travail au Gemeindebund, de sa participation concrète à la vie collective juive en Allemagne. À la date anniversaire de sa mort, Hugo Rheinhold mérite ainsi d’être rappelé comme un sculpteur dont la vie et l’œuvre se tiennent au croisement de la philosophie, de la sensibilité sociale et de l’histoire juive allemande.
