Dessinateur précoce, il trace enfant des bandes dessinées à la craie sur les trottoirs et publie un premier dessin à quatorze ans. Il étudie à la High School of Music and Art, puis à Cooper Union. Sa famille s’installe dans le Bronx, au cœur d’un milieu juif new-yorkais. Ses parents sont des immigrants yiddishophones ; sa mère et son beau-père, de gauche, l’envoient au camp de vacances Kinderland.
Kurtzman dira plus tard qu’il s’y sentait mal à l’aise, trouvant le lieu « trop russe » et trop exclusivement juif : il voulait réussir dans la culture américaine dominante. Cette expérience éclaire son parcours, sans suffire à expliquer à elle seule son humour ou son œuvre.
Après son service militaire pendant la Seconde Guerre mondiale, il travaille pour plusieurs éditeurs de bandes dessinées avant de rejoindre EC Comics, la maison de William Gaines.
Kurtzman n’aime guère les récits d’horreur qui font la réputation d’EC. Il préfère écrire et dessiner des bandes de guerre, notamment Two-Fisted Tales et Frontline Combat. Leur réputation tient à la précision documentaire et à une représentation peu héroïsée des combats : les soldats y sont des hommes exposés à la peur, aux blessures et à la mort. C’est pourquoi ces récits, malgré leur cadre spectaculaire, ont souvent été lus comme des bandes dessinées contre la glorification de la guerre.
En 1952, Kurtzman convainc Gaines de lancer une bande dessinée satirique. Le premier numéro de Mad parodie d’abord les genres mêmes publiés par EC ; bientôt, la revue s’attaque aux westerns, aux films, aux émissions de télévision, à la publicité et aux conventions de la culture populaire. Kurtzman en est l’architecte : il écrit, dessine, conçoit les pages et rassemble autour de lui des artistes tels que Will Elder, Wally Wood et Jack Davis.
La nouveauté tient à la méthode : Mad ne se contente pas de raconter des histoires drôles, elle démonte les recettes familières du divertissement et révèle à quel point elles façonnent les goûts et les réflexes de son public.
La satire de Kurtzman est minutieuse et foisonnante. Les pages débordent de détails, de gags secondaires et de clins d’œil ; leur énergie comique sert une critique de la conformité et des absurdités de la vie adulte dans l’Amérique des années 1950.
Mad passe du format de bande dessinée à celui de magazine en 1955. Kurtzman quitte la publication l’année suivante, après un désaccord avec Gaines sur le contrôle de la revue. Le magazine continue et se transforme sous la direction d’Al Feldstein, qui développe sa formule et son équipe. La contribution de Kurtzman reste cependant décisive : il avait fixé le principe fondateur, celui d’une satire qui prend la culture de masse pour sujet et pour matière première.
Sa carrière après Mad est moins heureuse commercialement, mais fertile en expériences. Il lance Trump, Humbug et Help! ; ces publications ne durent pas, mais accueillent et encouragent de jeunes dessinateurs.
À partir de 1962, il travaille avec Will Elder sur Little Annie Fanny pour Playboy, une bande dessinée en couleurs qui paraît pendant plus de vingt ans. Il enseigne aussi le dessin et la narration graphique.
Des générations d’artistes — parmi eux Robert Crumb, Art Spiegelman et Terry Gilliam — reconnaîtront l’importance de son travail et de ses conseils.
Kurtzman meurt en 1993, à soixante-huit ans. Son parcours garde une tension particulière : cet auteur issu d’un milieu juif yiddishophone voulait entrer pleinement dans la culture américaine, et il a contribué à en inventer l’une des formes satiriques les plus influentes.
(Kurtzman by Friedman © 2012)
