Le 4 octobre 1953 mourait Mani Leyb, l’un des poètes qui contribuèrent le plus profondément à renouveler la poésie yiddish américaine au début du XXe siècle.
Son nom reste aujourd’hui bien moins connu du grand public que ceux de Sholem Aleichem, Peretz ou Itsik Manger. Pourtant, dans l’histoire de la littérature yiddish moderne, sa place est essentielle. Avec quelques autres jeunes écrivains immigrés installés à New York, il participa au mouvement Di Yunge, « Les Jeunes », qui revendiquait pour la littérature yiddish quelque chose qui paraissait alors presque révolutionnaire : le droit de ne pas toujours avoir à servir une cause.
La littérature yiddish avait accompagné les grands combats politiques et sociaux du monde juif moderne. Elle avait raconté l’émigration, la misère ouvrière, les bouleversements du shtetl, les affrontements entre tradition et modernité. Mani Leyb et ses compagnons ne reniaient nullement cet héritage. Ils venaient eux-mêmes de ce monde. Mais ils voulaient que le poème puisse aussi exister pour sa beauté, pour la musique des mots et pour le plaisir de la forme.
Mani Leyb était le nom de plume de Mani-Leyb Brahinski, né le 20 décembre 1883 à Nyezhin, aujourd’hui Nizhyn, en Ukraine, dans une famille pauvre de huit enfants. Son père fréquentait les marchés où il achetait des peaux et du cuir, tandis que sa mère contribuait elle aussi aux maigres ressources du foyer. Elle avait, selon les souvenirs de son fils, un véritable talent spontané pour les rimes et les chansons. Le soir, autour de la table familiale, le jeune Mani entendait les récits des marchands, des voyageurs et des conteurs de passage. Ces histoires de routes, de forêts, de trésors, de voleurs, de prodiges et de personnages fantastiques devaient laisser une empreinte durable sur son imagination.
À onze ans, il dut quitter l’école pour devenir apprenti cordonnier. Il exerça ce métier pendant de longues années. Adolescent, il se rapprocha des mouvements révolutionnaires qui agitaient alors l’Empire russe, fut arrêté à deux reprises et finit par quitter le pays. Après un passage par l’Angleterre, il émigra aux États-Unis et s’installa à New York au milieu de la première décennie du siècle. Il y retrouva naturellement son métier de cordonnier, mais commença parallèlement à publier des poèmes dans la presse yiddish.
C’est dans le New York yiddish de cette époque que naquit Di Yunge. La ville comptait alors une immense population juive originaire d’Europe orientale. Le yiddish y était langue de presse, de théâtre, d’école, de syndicat et de littérature. Dans cet univers très fortement politisé, les jeunes écrivains de Di Yunge voulurent ouvrir un autre espace. Ils ne prétendaient pas que la littérature devait ignorer le monde, mais ils refusaient qu’elle soit jugée uniquement d’après son utilité sociale ou idéologique.
Mani Leyb devint l’un des représentants les plus caractéristiques de ce courant, aux côtés notamment de Zishe Landau et Reuven Ayzland. Il cherchait une poésie plus personnelle, attentive à la langue elle-même, débarrassée de l’obligation de délivrer un message collectif. Le yiddish pouvait être autre chose qu’un instrument de combat ou un véhicule de mémoire ; il pouvait être une langue lyrique au même titre que le russe, l’allemand ou le français.
Cette ambition esthétique ne faisait pourtant pas de Mani Leyb un écrivain coupé du peuple dont il venait. Le contraste est même saisissant entre la délicatesse de sa poésie et les conditions matérielles dans lesquelles elle fut écrite. Pendant une grande partie de sa vie américaine, il continua à travailler comme cordonnier. Il pouvait passer sa journée dans l’atelier et consacrer ses soirées à la poésie. Cette coexistence du travail manuel et d’une exigence littéraire très raffinée est caractéristique d’une partie de la vie culturelle yiddish new-yorkaise de l’époque.
Ses poèmes parurent dans de nombreux journaux et revues, parmi lesquels Fraye Arbeter-Shtime, Di Varhayt, Di Tsukunft et bien sûr le Forverts. Ses recueils et ses textes pour enfants circulaient dans les écoles et les milieux culturels yiddish. Il traduisit également en yiddish des auteurs russes, ukrainiens, anglais et allemands. Là encore, le geste était important : faire entrer les grandes littératures du monde dans le yiddish revenait à affirmer que cette langue pouvait porter toutes les ambitions de la culture européenne.
C’est cependant dans sa poésie pour enfants que l’on perçoit peut-être le mieux la souplesse de sa langue et son goût du rythme.
Son œuvre la plus célèbre dans ce domaine est Ingl Tsingl Khvat, publiée en 1918. Le Yiddish Book Center en conserve aujourd’hui une édition illustrée par El Lissitzky.
Le livre raconte les aventures d’un petit garçon hardi qui doit ramener la neige dans un monde où l’automne pluvieux semble ne jamais devoir finir. Le conte s’ouvre sur une formule qui rappelle immédiatement la tradition orale :
האָב אַ מעשׂהלע אַ שיינע,
פֿאַר די קינדער מײַנע קליינע.
זײַט זשע, קינדער, שטיל און שאַ…
Hob a maysele a sheyne,
far di kinder mayne kleyne.
Zayt zhe, kinder, shtil un sha…
« J’ai une jolie petite histoire
pour mes petits enfants.
Soyez donc, les enfants, bien tranquilles… »
Le mouvement du texte tient moins à la complexité des mots qu’à leur musique. Les rimes sont simples, mais très travaillées, et donnent immédiatement au récit le rythme d’une comptine. Quelques lignes plus loin, Mani Leyb entraîne son jeune lecteur dans un pays très éloigné :
ערגעץ ווײַט, ווײַט, ווײַט פֿון דאַנען,
צוצוקומען ניט מיט באַנען…
Ergets vayt, vayt, vayt fun danen,
tsutsukumen nit mit banen…
« Quelque part très loin, très loin d’ici,
où l’on ne peut arriver en train… »
Mais ce pays de conte prend rapidement l’apparence familière d’un shtetl. Mani Leyb écrit notamment :
און די גוים און די ייִדן
האָבן דאָרט געלעבט צופֿרידן.
Un di goyim un di yidn
hobn dort gelebt tsufridn.
« Et les non-Juifs et les Juifs
y vivaient satisfaits. »
En quelques vers très simples, Mani Leyb installe un univers qui appartient encore au quotidien de ses lecteurs tout en le faisant basculer dans le merveilleux. Le shtetl n’est pas ici l’objet d’une évocation nostalgique ou documentaire. Il devient le décor naturel d’un conte où le familier et le fantastique coexistent sans difficulté.
Le titre lui-même est révélateur de cette importance accordée aux sonorités. Ingl signifie « petit garçon ». Khvat, mot d’origine slave, suggère un garçon hardi, entreprenant, qui n’a peur de rien. Tsingl est plus difficile à traduire isolément, car il participe surtout au jeu sonore du titre.
Ingl Tsingl Khvat est presque déjà une comptine avant même que l’histoire commence. Une traduction française peut restituer le sens général, mais elle perd nécessairement une partie du plaisir sonore de l’original.
L’importance du livre tient aussi à ses illustrations. El Lissitzky était alors engagé dans les recherches graphiques qui allaient faire de lui l’une des figures majeures de l’avant-garde. La rencontre entre sa modernité visuelle et la langue poétique de Mani Leyb produit un objet qui appartient à la fois à la culture traditionnelle du monde juif d’Europe orientale et aux expérimentations artistiques les plus neuves du début du XXe siècle.
Mani Leyb publia d’autres œuvres destinées aux enfants, notamment Vunder iber vunder, « Merveille sur merveille », paru en 1930. La littérature enfantine yiddish avait alors une fonction essentielle. Une génération née aux États-Unis grandissait dans un environnement où l’anglais prenait rapidement le dessus. Il fallait donc proposer aux enfants des textes capables de maintenir un lien affectif avec le yiddish, non pas seulement parce qu’il était la langue des parents, mais parce qu’il pouvait être une langue de plaisir et d’imagination.
Mani Leyb possédait précisément cette qualité. Il ne donnait pas l’impression d’écrire pour instruire les enfants ou pour leur transmettre une leçon. Il leur offrait d’abord une histoire, un rythme et un monde.
Avec l’âge, sa santé se dégrada. Il souffrit notamment de tuberculose et dut finalement abandonner le travail de cordonnier. Des organisations ouvrières juives l’aidèrent alors matériellement. Pour son soixantième anniversaire, ses amis et des institutions du monde yiddish réunirent même de l’argent afin de lui offrir une maison. Le Yiddish Book Center raconte que cette maison, située à Far Rockaway, marqua une période plus paisible de sa vie.
Sa vie privée fut également liée pendant de longues années à celle de la poète yiddish Rashel Veprinski. Leur relation, parfois mouvementée, dura plusieurs décennies. Après la mort de Mani Leyb, elle participa à la préservation de son œuvre et à la préparation de l’édition posthume de ses poèmes.
Mani Leyb mourut le 4 octobre 1953, à soixante-neuf ans. Deux ans plus tard parurent les deux volumes de ses Lider un baladn.
Son importance dépasse pourtant largement l’œuvre qu’il a laissée. Avec Di Yunge, il participa à un changement profond dans la manière de concevoir la littérature yiddish. À une époque où l’on demandait volontiers à l’écrivain d’être un éducateur, un militant ou un porte-parole, Mani Leyb défendit l’idée qu’un poème avait aussi le droit d’exister pour sa forme et pour sa beauté.
Cette revendication pourrait sembler aujourd’hui banale. Elle ne l’était pas alors. Pour une langue encore souvent considérée comme un simple jargon populaire appelé à disparaître avec l’assimilation, affirmer qu’elle pouvait produire une poésie exigeante, moderne et universelle constituait déjà une déclaration de dignité.
(Illustration: El Lissizki Yingl tsingl khvat 1919)
