Le 17 octobre 1915 naissait à New York Arthur Miller, l’un des grands dramaturges américains du XXᵉ siècle.
Fils d’immigrés juifs, il grandit dans une famille qui connaît d’abord une certaine aisance. Son père dirige une entreprise de confection. La crise de 1929 ruine celle-ci et contraint les Miller à quitter leur logement de Manhattan pour Brooklyn. Arthur a alors quatorze ans. Cette chute sociale, vécue au sein même de sa famille, marquera durablement son regard sur la réussite, l’argent et la fragilité des existences. Après le lycée, il travaille pour financer ses études à l’université du Michigan, où il commence à écrire pour le théâtre.
Ses premières pièces ne lui apportent pas immédiatement le succès. La reconnaissance vient avec All My Sons, créée à Broadway en 1947. Joe Keller, fabricant de pièces d’avion, a laissé livrer des pièces défectueuses pour sauver son entreprise. Des pilotes sont morts, et son associé a été condamné à sa place. La pièce fait de cette faute un drame familial : ce que le père a fait au nom de la prospérité finit par détruire la confiance entre les générations. Miller ne sépare pas la responsabilité individuelle des pressions économiques et sociales qui conduisent à agir.
Deux ans plus tard, Death of a Salesman — Mort d’un commis voyageur — confirme sa place. Willy Loman, représentant de commerce vieillissant, s’accroche à l’idée qu’il suffit d’être apprécié et de réussir pour être aimé. Il veut transmettre ce rêve à ses fils, mais Biff, l’aîné, ne parvient pas à se reconnaître dans l’avenir que son père lui a choisi. La pièce ne traite pas Willy en héros exceptionnel : elle donne à cet homme ordinaire la dimension tragique habituellement réservée aux rois. Créée en 1949, elle reçoit le prix Pulitzer. Miller lui-même défendait l’idée que la vie d’un homme ordinaire pouvait porter une tragédie de grande ampleur.
En 1953, The Crucible — Les Sorcières de Salem — transporte le public dans le Massachusetts de 1692, au temps des procès en sorcellerie. Mais cette histoire ancienne résonne avec l’Amérique de la chasse aux communistes. Les accusations s’y propagent, les réputations se brisent et chacun est sommé de choisir entre le silence, le mensonge et la dénonciation. Miller connaît alors directement la pression politique : convoqué par la commission parlementaire chargée d’enquêter sur les activités antiaméricaines, il refuse de donner les noms d’écrivains qu’il aurait rencontrés. Condamné pour outrage au Congrès en 1957, il voit sa condamnation annulée l’année suivante.
C’est aussi au milieu de ces années que sa vie privée entre dans la lumière publique. En 1956, Miller épouse Marilyn Monroe. Cette union, entre un dramaturge déjà célèbre et l’une des actrices les plus connues de son temps, attire une attention considérable, qui dépasse largement le cercle du théâtre. Leur mariage dure cinq ans. Il laisse aussi une trace dans l’œuvre de Miller : il écrit le scénario des Désaxés (The Misfits), film de John Huston dans lequel Monroe joue aux côtés de Clark Gable et Montgomery Clift. Le tournage a lieu alors que leur couple se défait ; le film paraît en 1961, l’année de leur divorce. L’évoquer, c’est donc rappeler à la fois l’exposition nouvelle de Miller à la presse et le croisement, dans son parcours, entre théâtre, cinéma et vie personnelle.
L’œuvre de Miller ne se réduit pourtant ni à la critique du rêve américain ni à la dénonciation du maccarthysme. Son histoire familiale et son héritage juif traversent aussi plusieurs de ses textes, parfois sans occuper le premier plan. Dans le roman Focus (1945), un homme devient la cible de l’antisémitisme parce qu’on le croit juif.
Plus tard, Incident à Vichy aborde la persécution des Juifs sous l’Occupation, tandis que Broken Glass, écrite en 1994, suit les effets de la Nuit de cristal de novembre 1938 sur un couple juif vivant à New York. Ces œuvres interrogent la façon dont le préjugé s’installe, mais aussi les réactions — ou l’absence de réaction — de ceux qui en sont témoins.
Miller a également écrit sur des personnages éloignés de son milieu d’origine. A View from the Bridge, située dans une communauté italo-américaine de Brooklyn, examine les tensions entre loyauté familiale, désir et règles collectives. Il s’intéresse moins à l’appartenance comme étiquette qu’à ce qu’elle fait peser sur les individus : les obligations, les fidélités, les silences et les conflits que chacun tente de contenir jusqu’au moment où ils éclatent.
Arthur Miller meurt le 10 février 2005, à 89 ans. Son théâtre continue de circuler parce qu’il ne présente pas ses personnages comme de simples exemples d’une thèse. Il les laisse se débattre avec leurs choix, leurs illusions et leurs responsabilités, au sein de familles et de sociétés qui les dépassent. Chez lui, le drame public prend souvent naissance dans une maison : dans ce qu’un père a caché, dans ce qu’un fils refuse d’hériter, ou dans la parole qu’une communauté exige de faire taire.
