Épisode 5 — Amsterdam, refuge séfarade et nouvelle place financière

À Anvers, les marchands portugais d’origine juive pouvaient faire fortune, mais ils ne pouvaient pas vivre ouvertement comme Juifs. À Amsterdam, certains accomplirent un geste qui aurait été mortel à Lisbonne et dangereux dans les Pays-Bas espagnols : ils abandonnèrent publiquement le catholicisme qu’on leur avait imposé, reprirent des noms hébraïques et fondèrent des communautés juives.

Un homme connu au Portugal sous le nom de Manuel pouvait devenir Menahem à Amsterdam. Un autre, baptisé dans son enfance, se faisait circoncire à l’âge adulte. Des couples déjà mariés selon le rite catholique faisaient bénir à nouveau leur union sous la khoupe.

Ces hommes et ces femmes sont couramment appelés « Juifs portugais ». Beaucoup ne revenaient pourtant pas à une tradition intacte. Ils avaient grandi comme chrétiens, parfois sans avoir jamais vu une synagogue ni ouvert un livre hébraïque. Du judaïsme familial, certains ne connaissaient que quelques pratiques domestiques, un jeûne observé en secret ou le souvenir d’une grand-mère allumant des lampes à l’abri des regards.

À Amsterdam, ils ne retrouvaient donc pas seulement leur identité : ils devaient la reconstruire.

Cette reconstruction coïncida avec l’ascension spectaculaire de la ville. Refuge religieux imparfait, Amsterdam devint aussi un centre maritime et financier capable de concurrencer Anvers, Lisbonne et bientôt Londres. Le diamant n’y était encore qu’une activité parmi d’autres. Mais les conditions qui permettraient son développement étaient désormais réunies.

L’exode d’Anvers

La prise d’Anvers par les forces espagnoles en 1585 provoqua le départ d’une partie considérable de sa population. Beaucoup d’émigrés étaient protestants et refusaient de se convertir au catholicisme. Ils gagnèrent les provinces du Nord, l’Angleterre ou les principautés allemandes.

Amsterdam recueillit une partie de leurs capitaux et de leurs compétences. Des imprimeurs, des artisans, des marins, des cartographes et des négociants venus des Pays-Bas méridionaux contribuèrent à la transformation de la ville.

Les premiers travailleurs du diamant installés à Amsterdam après 1585 semblent avoir été principalement des protestants originaires d’Anvers. Ce point est essentiel : contrairement à une légende souvent répétée, l’industrie diamantaire amstellodamoise ne naquit pas immédiatement comme une activité juive.

Des marchands séfarades arrivèrent également d’Anvers, mais le déplacement se produisit progressivement. Certains nouveaux-chrétiens portugais continuèrent à résider dans les territoires catholiques. D’autres circulèrent entre plusieurs villes avant de se fixer aux Provinces-Unies.

Amsterdam offrait des possibilités commerciales considérables, mais rien ne garantissait encore qu’elle accepterait durablement une population juive.

Une tolérance sans grand principe

La République des Provinces-Unies était née d’une révolte contre la monarchie espagnole et la répression catholique. On pourrait en déduire qu’elle défendait la liberté religieuse. La réalité était moins généreuse.

L’Église réformée occupait une position privilégiée. Les catholiques, les mennonites et d’autres communautés dissidentes pratiquaient leur culte dans des conditions variables, souvent dans des édifices qui ne devaient pas ressembler extérieurement à des églises.

Les premiers Portugais arrivés à Amsterdam furent donc observés avec méfiance. Les autorités savaient qu’ils avaient vécu comme catholiques. Elles soupçonnaient certains d’entre eux de pratiquer une autre religion, mais ne savaient pas toujours laquelle. Leur présence soulevait des questions nouvelles : fallait-il les considérer comme des chrétiens étrangers, des hérétiques ou des Juifs ?

La réponse fut dictée moins par une théorie de la tolérance que par le pragmatisme.

Amsterdam voulait attirer les capitaux et les compétences. Les marchands portugais entretenaient des relations avec Lisbonne, Hambourg, Venise, l’Empire ottoman, le Brésil et les comptoirs asiatiques. Ils connaissaient les langues ibériques et les circuits du commerce colonial. Les expulser aurait signifié offrir ces avantages à une ville concurrente.

Les autorités décidèrent donc de les tolérer, à condition que leur présence ne provoquât pas de troubles et qu’ils ne cherchassent pas à convertir des chrétiens.

La liberté naquit d’un compromis : Amsterdam acceptait les Juifs parce qu’ils ne menaçaient pas l’ordre public et pouvaient contribuer à la prospérité de la ville.

La première communauté

La tradition raconte que les premiers nouveaux-chrétiens portugais voulurent célébrer Yom Kippour dans une maison privée. Des voisins, entendant des chants dans une langue inconnue, auraient averti les autorités, convaincus qu’une réunion catholique clandestine se tenait sur place. Les agents venus interrompre la cérémonie auraient découvert qu’il s’agissait de Juifs et les auraient finalement laissés tranquilles.

L’histoire est peut-être en partie légendaire. Elle exprime néanmoins la situation paradoxale de ces réfugiés : dans une république protestante en guerre contre l’Espagne, il pouvait être moins dangereux d’être reconnu comme juif que d’être soupçonné de catholicisme.

Les premiers groupes constituèrent plusieurs congrégations. Beth Jacob aurait été fondée autour de 1600, Neve Shalom quelques années plus tard et Beth Israël en 1618. Elles se réunirent en 1639 pour former la communauté Talmud Torah.

Cette multiplication initiale ne résultait pas seulement de querelles personnelles. Les nouveaux venus ne possédaient pas tous les mêmes connaissances ni les mêmes traditions. Certains étaient passés par Venise ou l’Empire ottoman et avaient reçu une éducation juive. D’autres découvraient presque entièrement les règles religieuses.

Il fallut recruter des rabbins, des chantres, des maîtres et des abatteurs rituels. Des livres de prières furent publiés avec des traductions espagnoles ou portugaises. Les adultes apprenaient parfois les bénédictions en même temps que leurs enfants.

La communauté produisit donc quelque chose de nouveau : un judaïsme séfarade occidental construit par des descendants de convertis forcés, profondément marqués par la culture ibérique mais désormais installés dans l’Europe du Nord.

Des noms retrouvés

Le passage du christianisme public au judaïsme déclaré se lisait jusque dans les noms.

Un même individu pouvait apparaître dans les archives sous deux identités : un nom portugais utilisé dans les affaires et un nom hébraïque adopté dans la communauté. Paulo de Pina devint Rehuel Jessurun. Le médecin Balthazar Orobio de Castro prit le nom d’Isaac. D’autres conservèrent des formes portugaises tout en ajoutant Abraham, Isaac, Jacob ou David.

Le changement n’était pas toujours immédiat. Certains continuaient à entretenir des affaires avec des parents restés au Portugal, qui ignoraient peut-être officiellement leur retour au judaïsme. Une lettre commerciale pouvait donc employer un nom différent de celui inscrit dans les registres de la synagogue.

La circoncision des adultes constituait une étape plus éprouvante encore. Elle manifestait le retour à l’alliance, mais exposait à une opération dangereuse dans les conditions médicales de l’époque. Certains hommes la retardaient ou y renonçaient. Leur hésitation ne signifiait pas nécessairement qu’ils rejetaient le judaïsme ; elle pouvait exprimer la peur ou une conception moins stricte de leur appartenance.

Les dirigeants religieux durent décider comment accueillir des personnes qui avaient vécu en dehors de toute pratique juive normative. Les nouveaux arrivants ne correspondaient ni à la figure du converti volontaire ni à celle du Juif ayant librement abandonné sa religion. Ils étaient les descendants d’une violence vieille de plusieurs générations.

Amsterdam devint ainsi un laboratoire de reconstruction identitaire.

Les beaux messieurs de la « nation portugaise »

Les dirigeants séfarades souhaitaient présenter leur communauté comme prospère, disciplinée et respectable. Ils se désignaient volontiers comme appartenant à la « nation portugaise » ou à la « nation juive portugaise ».

Le portugais et l’espagnol demeuraient les langues de prestige. Les notables portaient des vêtements semblables à ceux de la bourgeoisie chrétienne, fréquentaient les milieux savants et faisaient peindre leurs portraits. Certains habitaient de belles maisons le long des canaux.

Cette image a contribué à faire des Séfarades d’Amsterdam une communauté de grands marchands. Beaucoup étaient effectivement engagés dans le négoce. Mais tous n’étaient pas riches. À côté de quelques familles puissantes vivaient des courtiers modestes, des employés et des réfugiés dépendants de l’assistance communautaire.

Les dirigeants cherchaient à limiter la mendicité publique et à éviter tout comportement susceptible de provoquer les autorités. Ils craignaient que la faute d’un individu ne compromît l’ensemble de la communauté.

La liberté religieuse restait trop récente pour être tenue pour acquise.

Une ville de commerce mondial

Au XVIIe siècle, Amsterdam devint l’un des centres majeurs de l’économie européenne. Son port recevait des produits de la Baltique, de la Méditerranée, des Amériques, d’Afrique et d’Asie.

La Compagnie néerlandaise des Indes orientales, fondée en 1602, obtint le monopole du commerce néerlandais avec une grande partie de l’Asie. Elle administra des comptoirs, arma des navires, mena des guerres et exerça dans certaines régions des pouvoirs comparables à ceux d’un État.

La Compagnie des Indes occidentales, créée en 1621, intervint dans l’Atlantique, au Brésil, aux Caraïbes et sur les côtes africaines. Son histoire est inséparable de la conquête coloniale et de la traite esclavagiste.

Des négociants séfarades participèrent aux échanges atlantiques, notamment ceux du sucre, du tabac et du bois. Certains investirent dans les compagnies ou travaillèrent avec leurs agents. Il serait cependant faux de leur attribuer la direction du système colonial néerlandais. Les grandes compagnies étaient contrôlées par les élites protestantes de la République.

La participation juive fut réelle mais minoritaire. Elle fut rendue visible par quelques réussites spectaculaires et, plus tard, exagérée par les polémistes antisémites.

L’avantage des marchands séfarades résidait principalement dans la dispersion de leurs correspondants. Une famille pouvait posséder une branche à Amsterdam, un parent à Hambourg, un cousin vivant officiellement comme chrétien à Lisbonne et un associé à Livourne ou dans l’Empire ottoman.

Leur réseau ne remplaçait pas les compagnies coloniales ; il permettait de circuler autour d’elles, de les utiliser ou de travailler dans les espaces qu’elles ne contrôlaient pas entièrement.

La Bourse et la réputation

Amsterdam possédait également une infrastructure financière particulièrement développée. La Banque d’Amsterdam, créée en 1609, permettait de déposer des monnaies de qualité variable et d’effectuer des paiements dans une unité plus stable. La Bourse réunissait les négociants, les courtiers et les informations venues des différents ports.

Le commerce international nécessitait davantage que des navires. Il fallait obtenir du crédit, assurer les cargaisons, convertir les monnaies et répartir les risques. Un marchand pouvait financer une fraction d’un voyage plutôt que d’exposer toute sa fortune sur un seul bâtiment.

Les Séfarades s’intégrèrent à cet univers. Certains devinrent courtiers, assureurs ou négociants. Ils n’étaient pas toujours admis sur un pied d’égalité avec les chrétiens, mais Amsterdam leur offrait un accès aux mécanismes financiers dont le diamant avait précisément besoin.

Le commerce des pierres repose sur une combinaison particulière : une grande valeur, une évaluation difficile et des transactions souvent réalisées à crédit. Celui qui remet un diamant à un courtier doit pouvoir croire qu’il sera payé après la revente.

Dans une ville où les réputations circulaient rapidement, le négociant malhonnête risquait de perdre non seulement une affaire, mais l’ensemble de ses correspondants.

La confiance ne reposait pas exclusivement sur la solidarité religieuse. Des Juifs travaillaient avec des chrétiens, et les litiges existaient à l’intérieur même des familles. Mais la communauté permettait de recueillir des renseignements, de faire intervenir des arbitres et d’exercer une pression sur celui qui refusait de tenir ses engagements.

Ces mécanismes allaient devenir essentiels au commerce diamantaire.

La synagogue portugaise

La prospérité et l’enracinement de la communauté trouvèrent leur expression la plus spectaculaire dans la construction de la grande synagogue portugaise.

Inaugurée en 1675, l’Esnoga était l’une des plus vastes synagogues d’Europe. Son architecture monumentale tranchait avec les lieux de culte dissimulés que les nouveaux-chrétiens avaient connus. Elle proclamait publiquement ce que leurs parents avaient dû cacher.

Son intérieur, éclairé par des centaines de bougies, associait grandeur et sobriété. Le sol était couvert de sable, selon un usage dont les explications sont multiples : absorption de la poussière et du bruit, évocation du désert ou souvenir des prières clandestines dont il fallait étouffer les pas.

La construction de l’édifice ne signifiait pas que les Juifs étaient devenus des citoyens égaux. Mais elle témoignait d’une stabilité remarquable. Moins d’un siècle après l’arrivée des premiers nouveaux-chrétiens, la communauté possédait une institution visible, riche et durable.

L’Esnoga se trouvait au cœur d’un ensemble de synagogues, d’écoles, d’œuvres de bienfaisance et de sociétés d’étude. La communauté séfarade pouvait désormais accueillir les réfugiés, former ses rabbins et entretenir des relations officielles avec d’autres communautés.

Elle pouvait aussi fournir au commerce un cadre humain permanent.

Menasseh ben Israël et Spinoza

Deux figures très différentes illustrent la vitalité et les contradictions de ce monde.

Menasseh ben Israël, rabbin, écrivain et imprimeur, entretint une correspondance avec des savants chrétiens. Il défendit l’idée que les Juifs devaient pouvoir vivre dans tous les pays et se rendit à Londres pour demander leur réadmission en Angleterre.

Son action relia directement les communautés d’Amsterdam et de Londres. Les mêmes familles, les mêmes capitaux et bientôt les mêmes diamants circuleraient entre les deux villes.

Baruch Spinoza représentait une autre possibilité. Né à Amsterdam en 1632 dans une famille portugaise, il reçut une éducation juive avant de développer une philosophie jugée incompatible avec les croyances de la communauté. En 1656, il fut frappé d’un herem, une exclusion particulièrement sévère.

L’épisode rappelle que la communauté ne constituait pas seulement un refuge. Elle exerçait une discipline interne et cherchait à protéger sa cohésion. Ses dirigeants craignaient peut-être que les idées de Spinoza ne provoquassent un scandale auprès des autorités chrétiennes.

La liberté relative accordée par Amsterdam ne supprimait ni les frontières religieuses ni le contrôle communautaire.

L’arrivée des Ashkénazes

Tandis que les Séfarades consolidaient leurs institutions, des Juifs ashkénazes commencèrent à arriver des territoires allemands et, plus tard, d’Europe orientale.

Ils fuyaient les guerres, les violences et la pauvreté. Beaucoup parlaient yiddish et possédaient peu de ressources. Leur apparence, leurs usages et leur condition sociale les distinguaient fortement des élites portugaises.

Les deux populations ne fusionnèrent pas. Les Ashkénazes créèrent leurs propres synagogues et institutions. Les dirigeants séfarades pouvaient les aider tout en craignant que leur pauvreté visible ne compromît la réputation de l’ensemble des Juifs.

Amsterdam ne formait donc pas encore un monde juif unifié. Les élégants négociants portugais et les réfugiés ashkénazes pauvres vivaient à proximité, mais ils n’occupaient pas la même place dans la ville.

Le diamant allait progressivement créer entre eux un lien économique. Les Séfarades disposaient de capitaux et de relations internationales ; les Ashkénazes fourniraient une part croissante de la main-d’œuvre artisanale.

Cette rencontre appartient toutefois à l’étape suivante de notre histoire.

Toutes les conditions sont réunies

À la fin du XVIIe siècle, Amsterdam possède ce qui manquait encore à Venise et à Anvers.

Une communauté juive peut y vivre ouvertement et transmettre durablement ses connaissances. Des familles séfarades entretiennent des relations entre Lisbonne, Londres, Hambourg, l’Empire ottoman et les comptoirs asiatiques. La ville dispose d’une bourse, de banques, d’assurances et d’un port mondial.

Enfin, le travail du diamant n’est pas contrôlé par une corporation puissante. Les Juifs, exclus de nombreux métiers organisés, peuvent donc entrer dans cette activité nouvelle.

Il serait encore prématuré de parler d’une industrie entièrement juive. Les premiers artisans étaient en grande partie protestants, et les négociants séfarades vendaient bien d’autres marchandises que des pierres.

Mais une transformation devient possible : les Juifs ne vont plus seulement financer ou transporter les diamants. Ils apprendront à les cliver, les tailler et les polir. Des familles feront entrer leurs enfants dans le métier. Une compétence individuelle deviendra peu à peu une tradition collective.

Amsterdam n’est plus seulement un refuge. Elle est sur le point de devenir la première grande capitale juive du diamant.

Prochain épisode : Les diamantaires séfarades d’Amsterdam — du négoce aux ateliers de taille.