Épisode 6 — Londres : les Séfarades, la Compagnie des Indes et la conquête du diamant brut

En 1701, Thomas Pitt, gouverneur anglais de Madras, acheta à un marchand indien nommé Jamchand un diamant brut d’une taille exceptionnelle. La pierre pesait environ 410 carats.

Pitt la fit discrètement expédier en Angleterre, où un lapidaire travailla pendant deux ans pour en tirer un diamant de 141 carats.

La pierre fut finalement vendue en 1717 au régent Philippe d’Orléans.

Elle entra dans les joyaux de la Couronne de France sous le nom de « Régent ». Elle orna successivement la couronne de Louis XV, le chapeau de Marie-Antoinette et l’épée de Napoléon. Elle se trouve aujourd’hui au musée du Louvre.

Ce diamant célèbre raconte une transformation majeure. La pierre venait d’Inde ; elle avait été achetée à un marchand indien dans un comptoir colonial anglais, transportée par les réseaux de la Compagnie des Indes orientales, taillée à Londres puis vendue à la monarchie française. Aucun Juif n’apparaît dans cette transaction particulière. Pourtant, c’est précisément dans ce monde créé par les compagnies maritimes anglaises que les marchands séfarades de Londres allaient jouer un rôle considérable.

Leur spécialité ne serait pas principalement de tailler les pierres. Amsterdam conserverait longtemps cet avantage. Londres deviendrait surtout le lieu où arrivaient les diamants bruts, où se réunissaient les capitaux et où se négociait l’approvisionnement des ateliers européens.

La géographie du diamant commençait à se diviser : les pierres débarquaient à Londres, tandis que beaucoup d’entre elles allaient briller à Amsterdam.

Un pays sans Juifs — officiellement

Les Juifs avaient été expulsés d’Angleterre en 1290 par le roi Édouard Ier. Pendant plus de trois siècles, il n’exista donc aucune communauté juive officiellement reconnue dans le royaume.

Cela ne signifie pas qu’aucun Juif n’y résidait. Des convertis, des médecins, des musiciens et des négociants d’origine juive y séjournèrent ponctuellement. À partir de la première moitié du XVIIe siècle, plusieurs familles nouvelles-chrétiennes portugaises s’installèrent discrètement à Londres. Elles vivaient extérieurement comme catholiques et fréquentaient parfois la chapelle de l’ambassade du Portugal.

Comme à Anvers, cette identité chrétienne pouvait dissimuler des pratiques juives, mais elle ne le faisait pas nécessairement. Certains nouveaux-chrétiens étaient des judaïsants clandestins ; d’autres avaient adopté le catholicisme ; beaucoup vivaient entre des appartenances que les persécutions avaient rendues impossibles à démêler.

La situation changea dans les années 1650. L’Angleterre républicaine d’Oliver Cromwell était en guerre contre l’Espagne et cherchait à concurrencer les Provinces-Unies sur les mers et dans le commerce international. Londres regardait avec envie la prospérité d’Amsterdam, à laquelle les négociants séfarades contribuaient visiblement.

Le rabbin Menasseh ben Israël quitta Amsterdam pour plaider auprès de Cromwell en faveur du retour des Juifs en Angleterre. Il invoquait des raisons religieuses, politiques et économiques. Les marchands londoniens opposés à de nouveaux concurrents se montrèrent beaucoup moins enthousiastes.

La conférence réunie à Whitehall en décembre 1655 ne produisit aucun décret solennel de réadmission. Cromwell ne signa pas un acte abolissant explicitement l’expulsion de 1290. Les juristes constatèrent plutôt qu’aucune loi encore applicable n’interdisait formellement aux Juifs de résider en Angleterre.

La réinstallation se fit donc par tolérance pratique plus que par proclamation.

En mars 1656, plusieurs marchands d’origine portugaise demandèrent à Cromwell la permission de pratiquer leur religion sans être inquiétés et d’acquérir un terrain pour enterrer leurs morts. Ils commencèrent bientôt à vivre ouvertement comme Juifs. Une petite synagogue fut créée à Creechurch Lane en 1657. En 1701, la communauté inaugura la synagogue de Bevis Marks, toujours en activité.

Après plus de trois siècles d’absence officielle, le judaïsme redevenait visible en Angleterre.

De faux Espagnols deviennent de vrais Juifs

Un épisode presque absurde facilita cette reconnaissance.

Lorsque l’Angleterre entra en guerre contre l’Espagne, les biens des sujets espagnols purent être saisis. Antonio Rodrigues Robles, marchand portugais vivant à Londres sous une identité chrétienne, vit deux de ses navires confisqués parce qu’on le considérait comme lié à l’ennemi.

Pour récupérer ses biens, il soutint qu’il n’était pas espagnol mais portugais, et surtout qu’il appartenait à la « nation hébraïque ». Lui et d’autres nouveaux-chrétiens révélèrent ainsi publiquement leur judaïsme pour échapper aux conséquences de leur identité ibérique.

Ce qui avait dû rester caché pour les protéger de l’Inquisition devenait soudain un argument juridique capable de les distinguer de l’ennemi espagnol.

Les premiers Juifs londoniens ne reçurent pas pour autant une égalité complète. Ils demeuraient exclus de nombreuses fonctions et certaines professions leur étaient difficilement accessibles. Leur présence suscitait des pétitions hostiles. Les vieux mythes sur l’usure, le meurtre rituel et la concurrence étrangère réapparurent immédiatement.

Mais la communauté ne fut pas expulsée. Sous Charles II, après la restauration de la monarchie en 1660, elle conserva son existence. Ce qui avait commencé comme une tolérance fragile devint peu à peu un fait accompli.

Londres possédait désormais une communauté séfarade composée en grande partie de marchands internationaux. Elle était petite, mais ses relations s’étendaient beaucoup plus loin que son nombre ne le laissait supposer.

Londres, Amsterdam, Lisbonne, Madras

Les Séfarades de Londres ne formaient pas un réseau séparé de ceux d’Amsterdam. Les mêmes familles possédaient des branches dans les deux villes. Un frère pouvait vivre à Londres, un autre à Amsterdam, un troisième à Lisbonne sous une identité chrétienne, tandis qu’un cousin voyageait vers l’Inde.

Les lettres franchissaient quotidiennement la mer du Nord. Elles annonçaient l’arrivée d’un navire, le prix d’un lot, la faillite d’un concurrent ou les besoins des ateliers. Une pierre achetée à Londres pouvait être confiée à un polisseur d’Amsterdam puis revenir sous forme de diamant travaillé. Une autre était envoyée à Paris, Hambourg ou Anvers.

Les liens religieux et familiaux facilitaient ces échanges, mais ils n’enfermaient pas les négociants dans un monde exclusivement juif. Ils travaillaient également avec des Anglais, des Hollandais, des Huguenots français, des Portugais catholiques, des Arméniens et des marchands indiens.

Cette capacité à passer d’un milieu à l’autre constituait l’un de leurs principaux avantages. Ils parlaient souvent portugais et espagnol, utilisaient l’anglais ou le néerlandais pour les affaires et connaissaient suffisamment les pratiques des différents marchés pour comparer les prix.

Le diamant convenait particulièrement à cette organisation. Il fallait être informé avant les autres de l’arrivée d’une cargaison, disposer rapidement d’importantes sommes, puis répartir les risques entre plusieurs partenaires. Une lettre reçue quelques jours trop tard pouvait faire perdre toute l’affaire.

La réputation voyageait presque aussi vite que l’information. Avant d’accorder un crédit à un négociant inconnu, on écrivait à un correspondant pour demander s’il était « bon », c’est-à-dire solvable et digne de confiance. Ces enquêtes informelles étaient indispensables dans un commerce où les pierres pouvaient être confiées sans paiement immédiat.

La Compagnie des Indes ouvre une brèche

La Compagnie anglaise des Indes orientales, fondée en 1600, détenait le monopole officiel du commerce anglais avec une grande partie de l’Asie. Ses navires transportaient surtout des textiles, des épices, du salpêtre, du thé et d’autres marchandises de grande consommation ou de forte valeur.

Le diamant occupait une position particulière. Son faible volume permettait aux capitaines, aux employés de la Compagnie et aux marchands privés de le transporter plus facilement que des cargaisons encombrantes. Les règlements autorisaient ou toléraient certaines formes de commerce privé, selon les époques et les personnes. Il suffisait d’une poche, d’un petit coffre ou d’un paquet soigneusement dissimulé pour transporter une fortune.

À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, Londres devint progressivement la principale porte européenne d’entrée des diamants indiens. L’Angleterre ne remplaça pas d’un seul coup le Portugal ou les Provinces-Unies. Les circuits se chevauchèrent longtemps. Mais les navires anglais, la puissance financière de la City et l’expansion des comptoirs en Inde donnaient à Londres un avantage croissant.

L’ouverture demeurait contrôlée. Les Juifs ne dominaient ni la Compagnie ni son conseil d’administration. Leur accès au commerce asiatique dépendait souvent d’associations avec des employés ou des capitaines chrétiens. À partir des années 1680, certaines possibilités de commerce privé leur furent plus largement accessibles.

Ils surent exploiter cette brèche. Les Séfarades ne créèrent pas le commerce anglais du diamant, mais ils contribuèrent à le rendre régulier et professionnel. L’historien Joshua Ivinson souligne leur rôle dans la consolidation de Londres comme principal marché européen du diamant brut à la fin du XVIIe siècle.

L’Europe apportait du corail ; l’Inde fournissait les diamants

Le commerce ne consistait pas simplement à débarquer en Inde avec de l’argent et à acheter des pierres. Les marchands européens devaient proposer des produits demandés sur place.

Le corail rouge de Méditerranée jouait un rôle remarquable dans ces échanges. Pêché notamment au large de l’Italie et de l’Afrique du Nord, il était très apprécié en Inde, où on l’utilisait comme bijou, ornement et parfois comme protection symbolique.

Les négociants européens et séfarades expédiaient donc du corail vers l’Orient pour l’échanger contre des diamants bruts.

Les pierres indiennes contre le corail méditerranéen : l’échange reliait deux luxes, deux cultures de la parure et deux extrémités d’un même réseau.

Des émeraudes, des métaux précieux et d’autres marchandises pouvaient également servir à financer les achats. L’argent restait essentiel, car les producteurs et négociants indiens ne recherchaient pas nécessairement les produits manufacturés que les Européens voulaient leur vendre.

Surtout, les Européens ne contrôlaient pas directement les mines. Ils dépendaient de puissants marchands indiens qui connaissaient les zones productrices, avançaient de l’argent, organisaient les transports et disposaient de relations avec les autorités locales.

À Ahmedabad, Shantidas Jhaveri fut au XVIIe siècle l’un des plus importants joailliers et négociants de l’Empire moghol. Banquier, marchand et fournisseur de la cour, il appartenait à la communauté jaïne. D’autres grands négociants indiens, hindous, jaïns ou musulmans, pouvaient mobiliser des capitaux considérables.

Le récit européen les a longtemps réduits au rôle d’intermédiaires locaux, comme si les compagnies maritimes avaient seules organisé le commerce mondial. En réalité, les Anglais de Madras, de Surat ou du Bengale entraient dans un système indien qu’ils ne maîtrisaient que partiellement.

Le diamant acheté par Thomas Pitt venait ainsi de Jamchand, un marchand indien, non directement d’un mineur soumis à l’autorité anglaise.

Le diamant Pitt et les légendes de la violence

L’origine exacte du futur Régent fut rapidement entourée d’histoires. Selon l’une d’elles, un esclave aurait découvert la pierre dans une mine, l’aurait dissimulée dans une blessure pratiquée dans sa jambe, puis aurait demandé à un marin anglais de l’aider à fuir. Le marin l’aurait assassiné avant de vendre le diamant à Jamchand.

Ce récit est spectaculaire, mais sa véracité demeure douteuse. Il appartient à un genre fréquent dans l’histoire des grandes pierres : plus le diamant devient célèbre, plus on lui invente une naissance tragique, un vol ou une malédiction.

Les conditions de travail dans les mines indiennes pouvaient être extrêmement dures, et la violence n’a nul besoin d’être enjolivée. Mais l’historien ne peut transformer une légende tardive en témoignage.

La transaction de Thomas Pitt fut elle-même controversée. Ses adversaires l’accusèrent d’avoir acquis la pierre dans des conditions douteuses. Pitt consacra beaucoup d’énergie à défendre sa réputation et à trouver un acheteur capable de payer le prix attendu. Le diamant représentait une fortune, mais aussi un risque : immobiliser une somme immense dans une seule pierre pouvait ruiner son propriétaire si aucun souverain ne voulait l’acquérir.

Le futur Régent illustre ainsi l’économie particulière des diamants exceptionnels. Plus une pierre était grosse, moins il existait d’acheteurs possibles. Sa valeur théorique pouvait être vertigineuse ; la convertir en argent réel était une autre affaire.

La maison Salvador

Parmi les familles séfarades engagées dans ce monde, les Salvador occupèrent une place éminente.

Le réseau familial était réparti entre Londres, Amsterdam, Lisbonne et d’autres places commerciales. Certains membres achetaient des diamants, d’autres les revendaient ou finançaient les opérations. Salvador Rodrigues se rendit jusqu’en Inde. Francis Salvador devint au XVIIIe siècle l’un des grands négociants londoniens de la pierre.

Les diamants bruts arrivaient en quantités irrégulières. Une guerre, un navire capturé ou une décision de la Compagnie pouvait interrompre l’approvisionnement. Lorsqu’une cargaison importante apparaissait, il fallait réunir immédiatement des capitaux pour éviter qu’un concurrent ne l’acquît.

En 1746, après les opérations navales françaises dans l’océan Indien, une grande quantité de diamants parvint en Europe entre les mains liées à l’amiral La Bourdonnais. Francis Salvador et son associé James Dormer envisagèrent d’acheter l’ensemble. S’ils réussissaient, estimaient-ils, ils pourraient devenir temporairement « maîtres » de cette branche du commerce, jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle provision.

L’expression révèle l’ambition, mais aussi la fragilité du marché. Il ne s’agissait pas de contrôler définitivement le diamant mondial. Une seule cargaison importante pouvait suffire à modifier les prix pendant plusieurs mois.

Les relations entre Salvador et Dormer montrent également que la confiance dépassait les frontières communautaires. Dormer était un marchand catholique anglais établi à Anvers ; Salvador, un Juif séfarade de Londres. Ils échangeaient des informations, formaient des associations et tentaient ensemble de contrôler un lot.

Le diamant n’était pas le domaine d’une communauté isolée. C’était un monde de diasporas qui se croisaient : Juifs portugais, catholiques anglais, Huguenots français, Arméniens et marchands indiens.

Trois millions d’onces d’argent

Francis Salvador ne se contentait pas de vendre quelques pierres à une clientèle aristocratique. Son activité se situait à une échelle financière considérable.

Il fut chargé de fournir à la Compagnie anglaise des Indes orientales trois millions d’onces d’argent destinées aux achats en Asie, notamment à ceux de diamants. L’opération montre que la place des négociants séfarades ne reposait pas seulement sur la connaissance des gemmes. Elle dépendait de leur capacité à mobiliser du métal précieux, organiser des transferts et travailler avec les grandes institutions commerciales.

Salvador s’installa ensuite à Lisbonne, où la découverte des diamants brésiliens avait replacé le Portugal au centre du marché. Il conseilla les autorités, participa aux négociations et tenta de tirer parti des monopoles royaux.

Sa réussite ne fut pourtant pas définitive. Les affaires se compliquèrent, les dettes s’accumulèrent et sa situation se détériora. Le grand négociant dont l’avis était recherché par les gouvernements termina sa carrière beaucoup plus fragile qu’on ne pourrait l’imaginer.

L’histoire du diamant est remplie de fortunes rapides et de ruines brutales. Une pierre mal évaluée, un prix qui baisse, un débiteur qui disparaît ou un navire qui n’arrive pas peut emporter une maison réputée solide.

La confiance multipliait les affaires ; elle multipliait aussi les conséquences d’une défaillance.

La citoyenneté toujours refusée

La réussite économique des Séfarades ne leur accordait pas automatiquement l’égalité politique.

À la Bourse royale, le nombre de courtiers juifs fut longtemps limité. Douze places leur furent officiellement réservées à la fin du XVIIe siècle. Cette autorisation reconnaissait leur utilité tout en fixant une frontière : ils pouvaient participer au commerce de la City, mais seulement dans le cadre particulier que les autorités voulaient bien leur accorder.

En 1753, le Parlement adopta une loi permettant à certains Juifs installés en Grande-Bretagne d’obtenir plus facilement la naturalisation. La réaction hostile fut si violente que le texte fut abrogé l’année suivante. Les adversaires de la loi prétendaient que l’Angleterre allait être livrée aux Juifs et à leurs capitaux.

Joseph Salvador, membre d’une autre génération de la famille, soutint la mesure. Important financier et dirigeant de la communauté séfarade, il possédait de nombreuses actions de la Compagnie des Indes orientales et intervenait dans sa vie politique. Il est parfois présenté comme le premier Juif devenu directeur de la Compagnie. Aucun document ne prouve cependant qu’il ait effectivement occupé cette fonction.

La légende exagère ici la réussite juive comme les discours antisémites l’exagéraient déjà à l’époque. Détenir des actions, prêter de l’argent ou conseiller des négociants ne signifiait pas diriger l’Empire britannique.

Londres importe, Amsterdam transforme

Au XVIIIe siècle, une complémentarité se mit en place. Londres recevait une part croissante du diamant brut venu d’Inde puis du Brésil. Amsterdam possédait les ateliers, les ouvriers et la tradition technique nécessaires à son façonnage.

Des lots franchissaient donc la mer du Nord. Les négociants londoniens les envoyaient à leurs correspondants néerlandais, qui les confiaient à des cliveurs et polisseurs. Les pierres travaillées revenaient ensuite à Londres ou étaient distribuées vers d’autres marchés européens.

La domination d’une ville n’effaçait pas les autres. Londres, Amsterdam, Lisbonne et Anvers formaient un système. Chacune remplissait certaines fonctions : arrivée du brut, financement, transformation, courtage ou vente. Une même maison pouvait entretenir des correspondants dans toutes ces villes.

Les Séfarades étaient particulièrement adaptés à cette géographie, non parce qu’ils se faisaient spontanément confiance entre eux, mais parce que leur dispersion familiale leur permettait d’être présents dans plusieurs centres à la fois.

Leur réussite possédait néanmoins une limite : elle concernait une petite élite. La majorité des Juifs vivant à Londres n’était pas composée de grands négociants. À partir du XVIIIe siècle, des Ashkénazes venus d’Allemagne et d’Europe centrale s’installèrent dans l’East End. Beaucoup étaient colporteurs, artisans ou petits commerçants. Le monde raffiné de Bevis Marks et des marchands de la City ne représentait pas l’ensemble de la population juive.

L’image du « Juif diamantaire » commençait pourtant à prendre forme à partir des réussites les plus visibles. Quelques familles actives dans le commerce mondial suffiraient bientôt à nourrir le fantasme d’une richesse collective.

La pierre et l’Empire

À Londres, le diamant entra durablement dans l’espace de l’Empire britannique. Ce processus ne se limita pas au commerce. Au XIXe siècle, la conquête de l’Inde permit aux Britanniques de s’emparer de pierres chargées d’une immense valeur politique.

Le Koh-i-Noor, passé entre les mains de plusieurs souverains indiens, persans, afghans et sikhs, fut remis à la Compagnie des Indes orientales après l’annexion du Pendjab en 1849, dans des conditions que la puissance britannique présenta comme légales et que l’on peut difficilement séparer de la contrainte coloniale. Il fut offert à la reine Victoria puis retaillé à Londres.

Le diamant n’était plus seulement une marchandise venue d’Orient. Il devenait le symbole de la domination exercée sur l’Orient.

Les marchands juifs participèrent à l’économie impériale, comme d’autres négociants britanniques. Certains investirent dans les compagnies coloniales, financèrent des expéditions ou possédèrent des intérêts outre-mer. Ils ne dirigeaient cependant ni la politique de conquête ni l’ensemble du commerce asiatique. Leur position restait celle d’une minorité admise dans certaines parties du système, tout en demeurant exclue de la pleine citoyenneté.

Le diamant leur avait offert un accès à la City. Il ne leur avait pas encore ouvert toutes les portes de la société britannique.

Une autre découverte allait bientôt transformer radicalement cette économie. Au Brésil, des pierres avaient déjà rompu le monopole millénaire de l’Inde. Mais rien ne préparait les négociants à ce qui se produirait en Afrique australe à partir de 1867.

Pour la première fois, le diamant ne serait plus trouvé en quantités limitées dans les graviers de quelques rivières. Des gisements gigantesques permettraient d’en extraire des tonnes. Des villes surgiraient autour de trous béants. Des aventuriers deviendraient millionnaires, des travailleurs noirs seraient enfermés dans des camps, et une entreprise construirait méthodiquement un monopole mondial.

Parmi les hommes qui se disputeraient cette richesse apparaîtrait un jeune Juif de l’East End londonien, ancien boxeur et comédien de music-hall, arrivé en Afrique du Sud avec quelques vêtements et une boîte de cigares.

Il s’appelait Barnett Isaacs. Le monde le connaîtrait bientôt sous le nom de Barney Barnato.

Prochain épisode : Kimberley — la ruée vers le diamant et l’étrange ascension de Barney Barnato.