Il y a des artistes dont la vie finit par se confondre avec la langue qu’ils servent. Pesach Burstein est de ceux-là. Chez lui, le théâtre yiddish n’est ni un souvenir figé ni un folklore de musée. Il est une force vivante, une manière de porter d’un pays à l’autre le rire, la chanson, l’émotion et la mémoire d’un peuple dispersé. Avec lui, le yiddish ne se contente pas d’être conservé : il respire, il chante, il marche, il entre en scène.
Pesach Burstein naît le 15 avril 1896 à Pułtusk, en Pologne. On le surnomme très tôt Pesach’ke, parce qu’il est né à l’époque de Pessaḥ. Le détail a la simplicité d’une anecdote familiale, mais il a déjà la couleur d’un destin.
Très jeune, il entre dans l’univers du spectacle. Ce n’est pas la voie austère du grand théâtre officiel qui l’attire, mais celle, plus libre et plus populaire, des planches itinérantes, des chansons, des couplets, de ce mélange très juif d’ironie, de tendresse et de mélancolie. Burstein appartient à cette race d’artistes complets qui sont à la fois comédiens, chanteurs, amuseurs et directeurs de troupe. Chez lui, on ne sépare pas vraiment le jeu, la musique et le contact avec le public. Il vient de cette tradition où l’art n’est pas séparé de la vie, où l’on fait rire pour tenir debout.
Quand il arrive aux États-Unis, il trouve dans le théâtre yiddish américain un monde à sa mesure : vibrant, populaire, bruyant, émouvant, capable de faire alterner dans une même soirée la farce, la chanson et la douleur. Il y devient l’une des grandes figures de scène. Son talent ne tient pas seulement à sa voix ou à sa présence, mais à quelque chose de plus rare : il sait donner au public le sentiment que la langue qu’il entend n’est pas seulement un idiome du passé, mais une maison encore habitée. Sa carrière finit par s’étendre bien au-delà de New York et de la Second Avenue.
Sa destinée devient inséparable de celle de Lillian Lux. Ensemble, ils forment l’un des grands couples du théâtre yiddish du XXᵉ siècle. Avec leurs enfants, ils composent une véritable dynastie de scène. Leur nom circule d’un continent à l’autre ; leur vie se confond avec les tournées, les valises, les affiches, les trains, les traversées, les soirs de première et les lendemains de route. Leur fils Mike Burstyn deviendra lui aussi un acteur et chanteur renommé. On n’est plus ici dans la simple addition de carrières individuelles : on voit apparaître une véritable maison de théâtre, presque une lignée.
Cette dimension familiale prend une forme presque légendaire avec les Four Bursteins, troupe où le théâtre devient affaire de sang, de transmission, de fidélité. Avec eux, la scène yiddish cesse d’être seulement une institution new-yorkaise ; elle redevient une aventure itinérante, un royaume sans frontières. Il y a dans cette famille quelque chose de profondément juif au sens historique du mot : la capacité de transformer l’exil en mouvement, et le mouvement en culture.
L’un des grands sommets de cette aventure reste leur mise en scène des Megile d’Itzik Manger. Ce ne fut pas seulement un succès de plus. Ce fut une manière de montrer qu’après la destruction du monde juif d’Europe orientale, le yiddish pouvait encore produire un événement de scène, attirer des foules, et se faire entendre non comme une survivance, mais comme une présence.
L’épisode israélien de Pesach Burstein est plus complexe qu’on ne le raconte souvent. On répète parfois que la famille voulut s’installer en Israël mais qu’elle en fut, pour ainsi dire, chassée par l’hostilité officielle au yiddish. La réalité semble plus nuancée. Lorsqu’ils arrivent en Israël au milieu des années 1950, ils ne viennent pas seulement pour une tournée, mais avec l’idée de s’y établir et d’y implanter durablement leur théâtre. Ils entrent aussitôt dans la vie artistique de Tel-Aviv, remportent des succès, donnent des spectacles très suivis, et semblent d’abord trouver leur place. Rien, dans ces premiers mois, ne ressemble à un rejet immédiat.
Car cet essai d’enracinement échoue. Il serait inexact d’en faire la légende simple d’une troupe persécutée puis expulsée. Mais il serait tout aussi faux de croire que le contexte n’y fut pour rien. L’Israël de ces années-là cherchait à se construire autour de l’hébreu comme langue nationale centrale et regardait souvent le yiddish comme la langue du vieil exil, respectable pour certains, embarrassante pour d’autres. Un théâtre yiddish pouvait encore y triompher par moments ; il avait plus de peine à y trouver une base stable, légitime et durable.
Ainsi, l’échec de cette installation tient sans doute à la rencontre de deux réalités : d’un côté, des circonstances personnelles qui poussèrent la famille à repartir ; de l’autre, un environnement culturel où l’idée même d’un grand théâtre yiddish permanent demeurait fragile. Les Burstein pouvaient être applaudis en Israël; ils y trouvaient plus difficilement une patrie scénique. Et le fait qu’ils y reviennent ensuite montre assez que le lien ne fut jamais rompu, mais qu’il resta ambivalent, fait à la fois d’attachement, de succès et d’impossibilité d’enracinement complet.
Il laisse aussi une autobiographie, d’abord publiée en yiddish sous le titre Geshpilt a lebn, puis en anglais sous celui de What a Life!. Le titre anglais a l’éclat de l’exclamation ; le titre yiddish, lui, possède une profondeur plus intime. Geshpilt a lebn veut dire littéralement « une vie jouée ». Non pas une vie fausse, mais une vie entièrement passée par la scène, façonnée par elle, comme si l’existence elle-même n’avait été qu’un long rôle tenu avec ferveur, fatigue, panache et fidélité.
Chez Burstein, le théâtre n’était pas une profession qu’on quitte le soir venu : c’était une manière d’être au monde. Le titre yiddish contient ainsi toute sa destinée. Il dit qu’il n’a pas seulement joué des pièces ; il a joué sa vie, au sens le plus noble et le plus poignant du mot.
Sa mémoire a également été fixée par le documentaire The Komediant. Le titre est admirable, presque intraduisible. Le komediant, dans le monde yiddish, ce n’est pas seulement le comique ; c’est l’homme de théâtre dans ce qu’il a de plus populaire, de plus humain, de plus fragile aussi. Celui qui fait rire sans ignorer la catastrophe. Celui qui continue à jouer alors même que le monde qui l’a fait naître a disparu.
Pesach Burstein meurt le 6 avril 1986, à New York, quelques jours avant ses quatre-vingt-dix ans. Avec lui s’éteint l’une des grandes voix du théâtre yiddish classique. Mais ce qui demeure est immense. Il reste l’exemple d’un homme qui aura porté une langue non comme un monument, mais comme une présence. Il reste la preuve que le yiddish, même meurtri, a su continuer à vivre dans des corps, des voix, des chansons et des gestes.
