7 avril 1933. Décès à Kiev de Nokhem Shtif, architecte de la modernité yiddish.

Nokhem Shtif (1879–1933), universellement connu sous le pseudonyme de Bal-Dimyen (בעל־דמיון, le Maître de l’imagination), figure parmi les intellectuels les plus influents de la culture juive du XXe siècle. Linguiste, historien et activiste, il a consacré sa vie à une mission monumentale : transformer le yiddish en une langue de science et de haute culture.

Le pilier de la Kultur-Lige (1918)
Avant de devenir le père du YIVO, Shtif joue un rôle moteur dans la fondation de la Kultur-Lige (קולטור־ליגע — Ligue de la Culture) à Kiev en 1918. Dans le chaos de la Révolution russe, cette organisation ambitionne de créer un « homme juif nouveau » à travers une culture laïque intégrale.
Shtif y dirige la section littéraire. Pour lui, la Kultur-Lige n’est pas qu’une simple association, c’est le laboratoire d’une renaissance nationale. Il y défend l’idée que le yiddish doit s’emparer de tous les domaines : de l’édition à l’éducation, du théâtre aux arts plastiques. C’est durant cette période qu’il forge sa conviction que la culture yiddish a besoin d’institutions solides et autonomes pour survivre aux tempêtes politiques.

L’Idée de Berlin et la naissance du YIVO
Le tournant de sa carrière s’opère en 1925. Alors exilé à Berlin, pour fuir les pogroms consécutifs à la Révoltion russe, Shtif publie un mémorandum visionnaire intitulé « Vegn a yidishn akademishn institut » (וועגן אַ ייִדישן אַקאַדעמישן אינסטיטוט — Sur un institut académique yiddish). Son constat est radical : pour qu’un peuple existe en tant que nation moderne, il doit posséder une institution capable de codifier sa langue.
Cette initiative mène à la fondation du YIVO (Yidisher Visnshaftlekher Institut — ייִדישער וויסנשאַפֿטלעכער אינסטיטוט).

Bien que Shtif ait souhaité établir ce centre à Berlin, l’institution s’installe finalement à Vilna. Le YIVO devient alors le premier véritable « ministère de la culture » yiddish, marquant l’entrée de la langue dans le champ de la recherche universitaire mondiale.

Le combat pour la pureté de la langue
Pour Shtif, la langue était un organisme vivant qu’il fallait protéger. Son influence s’est cristallisée dans son ouvrage technique majeur, « Yidishe stilistik » (ייִדישע סטיליסטיק — Stylistique yiddish), publié à Kiev en 1930. Dans ce texte, il mène une guerre féroce contre le Daytshmerish (דײַטשמעריש) — l’influence excessive de l’allemand moderne qui, selon lui, dénaturait le yiddish.
Il cherchait à établir des normes strictes, non seulement pour corriger les fautes, mais pour forger un outil capable d’exprimer les concepts les plus complexes sans perdre son âme. Cette volonté de standardisation se retrouve également dans son essai fondateur « Humanizm in der elterer yidisher literatur » (L’humanisme dans la littérature yiddish ancienne).

Le théoricien de la dignité littéraire
L’influence de Shtif s’est également étendue à la critique. Sous son nom de plume Bal-Dimyen, il publie notamment « Yidish un hebreish » (Yiddish et Hébreu), où il défend la légitimité du yiddish face à la montée de l’hébreu moderne.
En analysant les œuvres de Mendele Moïkher Sforim, il a démontré que le yiddish constituait la fondation d’une littérature nationale profonde. Il a créé un pont entre les siècles, s’intéressant de près au « Mayse-bukh » (מעשׂה־בוך — Le Livre des récits), chef-d’œuvre du XVIe siècle, pour prouver que la littérature yiddish moderne avait des racines anciennes et nobles.

Le déchirement soviétique et l’héritage
En 1926, Shtif s’installe à Kiev pour diriger la section philologique de l’Académie des sciences d’Ukraine. Cette période est marquée par une tension tragique. Pour survivre, il doit participer à la « soviétisation » de la langue, un processus qu’il explore dans ses articles pour la revue « Di yidische shprakh » (La langue yiddish).
Pris en étau entre son érudition et les exigences de la propagande, il finit par subir des pressions politiques intenses.

Il meurt à son bureau en 1933, alors qu’il travaillait sur le projet titanesque du « Groyser verterbukh fun der yidisher shprakh » (Grand dictionnaire de la langue yiddish).
Bien que sa fin ait été marquée par l’ombre de la censure, l’héritage de Nokhem Shtif demeure immense. En professionnalisant la recherche et en fondant le YIVO, il a prouvé que la langue du peuple, le mame-loshn, pouvait aussi être celle de l’esprit et de la science.