10 mai 1911. Naissance de Bel Kaufman, une héritière de Sholem Aleichem entre yiddishkeit et école américaine.

Bel Kaufman naît à Berlin le 10 mai 1911, sous le nom de Bella Mikhaïlovna Koyfman. Elle appartient à l’une des grandes lignées littéraires du monde yiddish : sa mère, Ernestina « Lyalya » Rabinowitz Kaufman, est la fille aînée de Sholem Aleichem, le plus populaire des écrivains yiddish. Mais réduire Lyalya à son statut de « fille de » serait injuste. Elle possède une véritable activité littéraire propre et joue un rôle essentiel dans la transmission de la culture yiddish aux États-Unis.

Après l’émigration familiale en Amérique, Lyalya devient une collaboratrice régulière du Forverts (Jewish Daily Forward), le grand quotidien yiddish de New York fondé par Abraham Cahan. Pendant des années, elle y publie souvenirs, chroniques, récits autobiographiques et évocations du cercle familial de Sholem Aleichem. Ses textes constituent aujourd’hui une source précieuse sur la vie intime de l’écrivain : son humour, ses habitudes de travail, ses inquiétudes matérielles, ses relations avec ses enfants.
Mais elle ne se contente pas de préserver la mémoire paternelle. Elle écrit aussi ses propres nouvelles, souvent marquées par une tonalité plus intérieure et plus mélancolique que celle de son père, attentive aux difficultés morales de l’exil juif en Amérique.

Le père de Bel Kaufman, Mikhail Y. Koyfman — devenu Michael Kaufman aux États-Unis — est lui aussi un homme cultivé. Né à Lipcani, en Bessarabie, médecin de profession, il écrit des poèmes, des articles et des textes humoristiques sous le pseudonyme de « Mikaelo ». La maison familiale vit donc dans les livres, les journaux, les discussions littéraires et la mémoire du monde yiddish d’Europe orientale.

L’enfance de Bel se déroule principalement à Odessa et à Kiev. Sa langue maternelle est le russe ; le yiddish est la langue affective et culturelle de la famille ; l’anglais viendra plus tard, comme langue d’exil et de reconstruction.
Très jeune déjà, elle manifeste des dispositions littéraires : enfant, elle publie un poème intitulé « Printemps » dans une revue d’Odessa.

En 1922, alors qu’elle a douze ans, la famille émigre aux États-Unis. Comme tant de Juifs d’Europe orientale, les Kaufman fuient les bouleversements de la révolution russe, la guerre civile et l’effondrement du vieux monde impérial. Ils s’installent à Newark, dans le New Jersey.

L’arrivée en Amérique est rude. Bel ne parle pas anglais. À l’école, on la place parmi des enfants beaucoup plus jeunes qu’elle à cause de son ignorance de la langue. Cette humiliation restera gravée dans sa mémoire. Une enseignante bienveillante l’aide cependant à apprendre l’anglais et lui fait découvrir la littérature américaine. Cette expérience jouera un rôle décisif dans sa vocation future : elle comprend très tôt que l’école peut être à la fois un lieu de cruauté bureaucratique et un lieu de salut humain.

Elle étudie au Hunter College, dont elle sort diplômée en 1934, puis obtient un master de littérature à Columbia University en 1936. La même année, elle épouse Sydney Goldstein, avec qui elle aura deux enfants, Jonathan et Thea. Après leur séparation, elle épousera Sidney J. Gluck, photographe, spécialiste de la Chine et militant associatif.

Pendant près de trente ans, Bel Kaufman enseigne l’anglais dans les lycées publics de New York. Elle travaille dans des établissements surchargés, souvent difficiles, fréquentés par les enfants d’immigrés, de familles pauvres ou brisées. Elle y découvre un univers dominé par la paperasse administrative, les règlements absurdes, les couloirs bruyants et le découragement des enseignants — mais aussi par l’humour, l’énergie et l’intelligence inattendue des élèves.

C’est cette expérience qui donne naissance à son grand livre, publié en 1964 : Up the Down Staircase — littéralement « Monter l’escalier qui descend ». Le titre vient d’une remarque adressée à un élève ayant emprunté le mauvais escalier dans son lycée. Toute la philosophie du roman est déjà contenue dans cette absurdité bureaucratique.

Le livre raconte la première année d’enseignement de Sylvia Barrett, jeune professeure idéaliste confrontée au chaos du système scolaire new-yorkais. Mais Bel Kaufman refuse aussi bien le cynisme que la sentimentalité. Son roman est drôle, nerveux, profondément humain. Elle adopte une forme extrêmement originale : le récit est composé de mémos, de billets administratifs, de copies d’élèves, de notes de service, de lettres et de dialogues fragmentés.

Cette technique n’est pas sans rappeler certains procédés de la littérature yiddish, notamment chez Sholem Aleichem, qui faisait parler directement les petites gens à travers monologues, correspondances et voix populaires. Chez Bel Kaufman, cependant, le shtetl a été remplacé par le lycée public américain. Les lettres des marchands deviennent des formulaires scolaires ; les disputes communautaires deviennent des réunions administratives ; mais la même tendresse ironique envers les êtres humains demeure.

Le succès est immense. Up the Down Staircase reste soixante-quatre semaines sur la liste des best-sellers du New York Times et se vend à des millions d’exemplaires. En 1967, Robert Mulligan en tire un film avec Sandy Dennis dans le rôle principal. Le roman devient également une pièce très jouée dans les écoles et universités américaines.

Après ce triomphe, Bel Kaufman publie un second roman, Love, etc. en 1979, qui rencontre un accueil plus discret. Elle continue néanmoins d’écrire des nouvelles, des essais et des articles, tout en enseignant et en donnant des conférences.

À presque cent ans, Hunter College l’invite encore à donner un cours consacré à l’humour juif. Elle déclare alors avec son ironie caractéristique : « Je suis trop occupée pour vieillir. »

Bel Kaufman meurt à New York le 25 juillet 2014, à l’âge de 103 ans.

Son œuvre constitue un pont entre deux mondes. Petite-fille du grand univers yiddish d’Europe orientale, elle devient l’une des voix les plus marquantes de l’école publique américaine du XXᵉ siècle. Chez elle, la culture yiddish ne disparaît pas : elle se transforme. Le shtetl devient un lycée du Bronx ; le melamed devient une professeure d’anglais ; les lamentations des pauvres passent désormais par des bulletins scolaires et des notes de service.

Sous l’anglais américain moderne, on entend encore la musique morale du monde transmis par sa mère : cette manière héritée de son grand-père de croire que les voix des oubliés et humiliés méritent d’être écoutées et racontées.