18 mai 1852. Naissance à Zamość (Pologne) d’Yitskhok Leybush Peretz, un des trois pères fondateurs de la littérature yiddish moderne.

Lorsque les Juifs d’Europe orientale parlent de la naissance de leur littérature moderne, trois noms surgissent presque toujours ensemble, comme les trois piliers d’une même maison : Mendele Moykher-Sforim, Sholem Aleikhem et I. L. Peretz. Mais là où Mendele observe le shtetl avec l’œil ironique d’un moraliste et où Sholem Aleikhem le raconte avec une tendresse mêlée de rire et de larmes, Peretz y introduit autre chose : l’inquiétude spirituelle, la profondeur psychologique, le symbole, la révolte intérieure. Avec lui, la littérature yiddish cesse définitivement d’être seulement une littérature populaire ; elle devient une littérature universelle.

Yitskhok Leybush Peretz naît le 18 mai 1852 dans la ville de Zamość, au sud-est de la Pologne alors soumise à l’Empire russe. Zamość est une cité singulière : ville commerçante, carrefour de cultures, elle abrite Polonais, Juifs, Russes et Ukrainiens dans une atmosphère où la tradition religieuse côtoie déjà les idées modernes venues d’Europe occidentale.

La famille Peretz appartient à une bourgeoisie juive relativement aisée et cultivée. Son père, Juda, est marchand ; sa mère, Rivke, possède une sensibilité intellectuelle et religieuse qui marque profondément l’enfant. Très tôt, on remarque chez le jeune Yitskhok une intelligence exceptionnelle. Comme tous les garçons juifs de son milieu, il étudie la Bible, le Talmud et les commentaires rabbiniques. Mais il grandit aussi dans une maison où circulent des livres profanes, des journaux, des idées nouvelles. Il apprend non seulement l’hébreu et le yiddish, mais également le polonais, l’allemand et le russe. Cette pluralité linguistique façonnera toute sa vie : Peretz appartiendra toujours à plusieurs mondes à la fois.

Dans sa jeunesse, il est d’abord attiré par la Haskalah, les Lumières juives. Comme beaucoup de jeunes intellectuels juifs du XIXᵉ siècle, il croit alors que l’avenir passe par l’ouverture à la culture européenne. Il commence à écrire en hébreu puis en polonais. Le yiddish, langue du peuple, lui semble encore trop rustique pour porter une véritable littérature moderne. Pourtant, cette langue qu’il croit provisoire deviendra bientôt l’instrument de son génie.

Il se marie jeune avec Sara Lichtenfeld, issue d’une famille cultivée. Le mariage sera malheureux et se terminera par un divorce, chose encore rare dans les milieux juifs traditionnels de l’époque. De cette union naît un fils, Lucian. Plus tard, Peretz épousera Helena Ringelheim, qui l’accompagnera jusqu’à sa mort.
Entre-temps, il obtient une licence d’avocat et exerce à Zamość. Il mène alors l’existence relativement confortable d’un intellectuel provincial, fréquentant les milieux juifs éclairés aussi bien que les cercles polonais. Mais sous cette apparente stabilité grandit une interrogation profonde : que devient le peuple juif dans la modernité ? Comment conserver une âme sans rester prisonnier du passé ?

Le tournant décisif survient dans les années 1880. Peretz découvre peu à peu que la véritable vie juive ne s’exprime ni dans les salons polonais ni dans l’hébreu académique, mais dans le yiddish vivant des rues, des marchés, des maisons pauvres et des shtetlekh.
En 1888 paraît Monish, son premier grand poème yiddish, publié dans l’anthologie de Sholem Aleikhem. Ce texte provoque une secousse dans la jeune littérature yiddish. Inspiré à la fois des légendes juives, du romantisme européen et du symbolisme moderne, il raconte l’histoire d’un jeune étudiant pieux attiré par une mystérieuse tentatrice démoniaque. Derrière ce récit fantastique apparaissent déjà tous les grands thèmes de Peretz : le conflit entre pureté et désir, entre tradition et modernité, entre l’ordre moral et les forces obscures de l’âme.

Peu après, sa vie bascule brutalement. Les autorités tsaristes lui retirent sa licence d’avocat — officiellement pour irrégularités administratives, plus probablement à cause de sympathies politiques jugées suspectes. Cette disgrâce le plonge dans des difficultés matérielles considérables. Mais elle le rapproche aussi du peuple juif réel, loin des illusions bourgeoises de sa jeunesse.

En 1890, il participe à une enquête statistique sur les Juifs pauvres des petites villes polonaises. Ce voyage à travers les shtetlekh agit sur lui comme une révélation. Il découvre une misère immense, des familles écrasées par la pauvreté, des artisans ruinés, des enfants affamés. Mais il découvre aussi une richesse spirituelle inattendue : les chants hassidiques, les récits populaires, les rêves mystiques, la dignité des humiliés. Là où les maskilim (tenants de la Haskalah) ne voyaient souvent que superstition et retard, Peretz perçoit une profondeur humaine et poétique. (Avec un peu de chance, on peut trouver la traduction française de son enquête par Nathan Weinstock, avec des photos de Roman Vishniac, dans la collection « Terre Humaine », chez Plon.)
Cette expérience transforme définitivement son œuvre.

En 1891, il s’installe à Varsovie. Il y vivra jusqu’à sa mort. Officiellement, il travaille modestement pour la communauté juive comme employé administratif, notamment dans le service des cimetières. Mais en réalité, son appartement devient rapidement l’un des grands centres intellectuels du judaïsme d’Europe orientale. De jeunes écrivains, poètes et militants culturels viennent lui rendre visite, écouter ses conseils, lire leurs manuscrits. Beaucoup le considèrent comme un maître spirituel. Autour de lui se forme toute une génération de créateurs yiddish modernes.

C’est à Varsovie que Peretz écrit l’essentiel de son œuvre. Il compose des contes, des drames, des poèmes, des essais, des récits hassidiques et des textes symbolistes. Son génie réside dans sa capacité à unir des univers apparemment incompatibles : le folklore juif et la psychologie moderne, le mysticisme et la critique sociale, la tradition et l’avant-garde européenne. Chez lui, les rabbins, les mendiants, les démons et les pauvres deviennent des figures universelles.

Son récit le plus célèbre, Bontshe shvayg — Bontshe le silencieux — résume peut-être toute sa vision morale. Bontshe est un homme pauvre et humilié qui endure toute sa vie sans jamais protester. Battu, exploité, méprisé, il accepte tout en silence. Après sa mort, il est accueilli au paradis où le tribunal céleste veut le récompenser pour ses souffrances. On lui offre tout ce qu’il désire. Et Bontshe demande simplement : « Un petit pain chaud avec du beurre chaque matin. »
Cette chute terrible renverse tout le récit. Peretz ne glorifie pas la soumission ; il montre au contraire jusqu’où l’oppression peut mutiler l’âme humaine, au point de lui faire oublier même le droit au désir.

Contrairement aux écrivains rationalistes de la Haskalah, Peretz ne méprise pas le hassidisme. Il admire sa chaleur humaine, sa ferveur, son sens de la dignité intérieure. Mais il refuse aussi le fanatisme et la passivité. Ses récits hassidiques ne sont donc ni des satires ni des hagiographies : ils deviennent des paraboles modernes où le merveilleux sert à interroger la condition humaine.

Au fil des années, Peretz devient l’une des grandes figures du mouvement yiddishiste. Il défend avec passion le yiddish comme langue nationale du peuple juif. À ses yeux, une culture ne peut survivre si elle abandonne la langue vécue par le peuple.

Pourtant, il demeure impossible à enfermer dans une doctrine politique précise. Il sympathise tour à tour avec le socialisme, avec certaines aspirations sionistes, avec les idéaux humanistes universels. Plus qu’un idéologue, il est une conscience inquiète, cherchant sans cesse une voie juive moderne qui ne trahisse ni la mémoire ni la dignité humaine.

Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, Varsovie se remplit de réfugiés juifs fuyant les combats et les expulsions. Malgré la fatigue et la maladie, Peretz participe activement aux secours, aide les enfants déplacés, soutient les écoles juives et les orphelinats. Il travaille jusqu’à l’épuisement.

Le 3 avril 1915, il meurt à Varsovie à l’âge de soixante-deux ans. Ses funérailles prennent immédiatement une dimension historique. Près de cent mille personnes accompagnent le cortège funèbre dans les rues de la ville. Pauvres artisans, intellectuels, rabbins, ouvriers socialistes, écrivains, enfants des écoles juives : tout un peuple semble venir saluer celui qui avait donné une voix moderne à son âme ancienne.

L’héritage de Peretz est immense. Il transforme définitivement la littérature yiddish en lui donnant une profondeur philosophique et artistique comparable aux grandes littératures européennes. Sans lui, il n’y aurait probablement ni Der Nister, ni Bergelson, ni toute cette modernité yiddish du XXᵉ siècle. Mais son héritage dépasse la littérature. Peretz demeure l’un des rares écrivains à avoir compris que la tradition n’est vivante que si elle accepte de se confronter au doute, à la modernité et à la souffrance humaine.
Dans ses récits, les petites maisons du deviennent les décors d’un drame universel : celui de l’homme humilié qui cherche malgré tout à préserver sa dignité, sa mémoire et son âme.

À lire:
en édition bilingue « La Nuit sur le Vieux Marché », traduit par Batia Baum aux Éditions de la Bibliothèque Medem,

« Métamorphose d’une Mélodie », dans l’anthologie de la littérature yiddish « Royaumes Juifs », publiée chez « Bouquins » sous la direction de Rachel Ertel.