Fania Branzowsky naît le 22 mai 1922 à Kaunas, en Lituanie, dans une famille juive modeste. Elle grandit dans ce monde juif d’Europe orientale où le yiddish est la langue du quotidien, où les bibliothèques populaires, les syndicats ouvriers et les mouvements de jeunesse nourrissent les rêves d’émancipation.
Son adolescence est marquée par la pauvreté mais aussi par une intense vie intellectuelle. Très tôt, elle s’engage dans les mouvements de jeunesse de gauche et apprend cette discipline morale qui allait devenir, plus tard, une question de survie.
Quand l’Allemagne envahit la Lituanie en juin 1941, tout bascule avec une rapidité terrifiante. Les massacres commencent presque immédiatement. Kaunas devient l’un des premiers grands théâtres de l’extermination des Juifs d’Europe orientale. Des milliers de Juifs sont assassinés dans les forts de la ville.
Fania parvient à gagner Vilnius, mais elle y est enfermée dans le ghetto avec les derniers survivants de la communauté juive.
Vilnius — la « Jérusalem de Lituanie » — devient alors une prison murée. Pourtant, au milieu de la faim, des rafles et des exécutions, une résistance clandestine se forme.
En janvier 1942 naît la Fareynikte Partizaner Organizatsye (FPO), l’Organisation unifiée des partisans, première organisation de résistance armée dans un ghetto nazi. Son mot d’ordre devient célèbre :
“Lomir nit lozn zikh firn vi shof tsu der shkhite!”
« Ne nous laissons pas conduire comme des moutons à l’abattoir ! »
Cette phrase provient du manifeste d’Abba Kovner du 31 décembre 1941, l’un des premiers appels explicites à la résistance armée juive en Europe occupée.
Fania rejoint cette organisation clandestine. Elle sert d’abord comme courrier, transporte des armes, des documents, des messages. Dans le ghetto, chaque déplacement peut mener à la torture ou à la mort. Elle participe également à des actions de sabotage. Comme beaucoup de jeunes résistants juifs, elle découvre que la survie seule ne suffit plus : il faut combattre.
En septembre 1943, lorsque les nazis décident de liquider le ghetto de Vilnius, une partie des combattants tente l’insurrection. L’écrasante supériorité allemande rend la lutte impossible dans les rues étroites du ghetto. Fania réussit à s’échapper par les égouts avec d’autres résistants et gagne les forêts de Rudniki et de Narotch. Là commence une autre vie : celle des partisans.
Dans les bois, les conditions sont effroyables. Les partisans juifs souffrent non seulement du froid, de la faim et des combats, mais aussi souvent de l’antisémitisme de certains groupes alliés. Malgré cela, Fania participe à des opérations contre les lignes allemandes : sabotage de voies ferrées, destruction de convois, attaques contre les infrastructures militaires. Elle devient l’une des rares femmes combattantes juives connues de la résistance lituanienne.
La guerre lui enlève presque toute sa famille. Comme pour tant de survivants juifs d’Europe orientale, le retour après 1945 signifie découvrir un monde vidé de ses morts. Les communautés yiddish ont disparu ; les synagogues sont détruites ; les rues autrefois pleines de vie juive semblent désormais hantées par leur absence.
Après la guerre, Fania reste en Lituanie soviétique. Elle travaille comme bibliothécaire et continue, discrètement, à préserver la mémoire juive dans un régime où la singularité du génocide des Juifs est souvent dissoute dans la catégorie générale des « victimes soviétiques ». Pendant des décennies, parler ouvertement de la résistance juive demeure difficile.
Avec l’effondrement de l’Union soviétique, elle devient peu à peu une figure morale de la mémoire juive lituanienne. Installée à Vilnius, elle consacre sa vieillesse à témoigner. Elle guide des visiteurs sur les lieux du ghetto, raconte la résistance, parle en yiddish aux derniers survivants, accueille chercheurs, étudiants et journalistes. Son appartement devient une sorte de sanctuaire vivant de la mémoire du Yiddishland détruit.
Elle insiste toujours sur un point : les Juifs ne furent pas seulement des victimes, mais aussi des combattants. Dans ses témoignages, elle rappelle les jeunes du FPO, les armes cachées sous les planchers, les chants yiddish murmurés avant les actions clandestines, et cette volonté farouche de préserver une dignité humaine au cœur de l’anéantissement.
Parmi les derniers survivants des partisans juifs de Vilnius, Fania Branzowsky devient une voix irremplaçable. Son existence relie trois mondes disparus : la civilisation yiddish d’avant-guerre, la résistance armée des ghettos et la fragile mémoire contemporaine.
Elle meurt le 22 septembre 2024 à Vilnius, à l’âge de 102 ans. Sa disparition symbolise presque la fin d’une génération : celle des derniers témoins directs des ghettos et des forêts partisanes de l’Europe orientale.
Mais dans les récits qu’elle a transmis demeure encore l’écho de cette phrase née dans le ghetto de Vilnius :
“Lomir nit lozn zikh firn vi shof tsu der shkhite!” « Ne nous laissons pas conduire comme des moutons à l’abattoir ! »
