25 mai 1926. Rue Racine à Paris, Sholem Schwartzbard exécute Symon Petlioura, l’ancien chef de la République d’Ukraine indépendante.

Il arrive parfois qu’un homme obscur, artisan pauvre, poète de langue yiddish, traverse soudain l’Histoire comme une balle traverse une vitre. Jusqu’au 25 mai 1926, Sholem Schwartzbard n’est à Paris qu’un horloger immigré parmi d’autres, installé dans un modeste atelier du Quartier latin. Quelques secondes plus tard, après sept coups de revolver tirés rue Racine sur Symon Petlioura, ancien chef nationaliste ukrainien en exil, son nom devient célèbre dans le monde entier.

Pour certains, il demeure un assassin politique. Pour d’autres, le justicier des pogroms. La vérité historique est plus complexe, plus tragique aussi.

Sholem-Shmuel Schwartzbard naît le 18 août 1886 à Izmaïl, en Bessarabie, alors dans l’Empire russe. Il grandit dans le monde yiddish pauvre des confins ukrainiens et moldaves, un univers de tailleurs, de colporteurs, de petits artisans et de rabbins errants. Très tôt, il découvre ce qui marque alors la vie juive en Russie : la précarité, l’humiliation, la peur des violences antisémites.

Sa jeunesse se déroule à Balta, ville régulièrement frappée par les tensions antijuives. Lors de la révolution russe de 1905, il participe à des groupes d’autodéfense juifs. Déjà attiré par les idées libertaires et révolutionnaires, il fréquente les milieux anarchistes. Cette activité lui vaut des arrestations et des poursuites. Pour échapper à la police tsariste, il quitte la Russie et mène une vie errante à travers l’Europe centrale : Autriche-Hongrie, Roumanie, Italie, France.

Quand éclate la Première Guerre mondiale, Schwartzbard s’engage dans la Légion étrangère française. Il combat avec courage sur le front de la Somme et est grièvement blessé. La France lui décerne la Croix de guerre. Cette fidélité au pays qui l’a accueilli jouera plus tard un rôle important dans la sympathie qu’une partie de l’opinion française éprouvera pour lui pendant son procès.

Après la révolution de 1917, il retourne brièvement dans les territoires de l’ancien Empire russe. L’Ukraine est alors plongée dans une guerre civile effroyable où s’affrontent armées blanches, rouges, nationalistes, bandes indépendantes et armées paysannes.
C’est dans ce chaos que se produisent les grands pogroms de 1919-1920.
Des dizaines de milliers de Juifs sont massacrés en Ukraine. Les responsabilités sont multiples et historiographiquement débattues, mais les troupes relevant de la République populaire ukrainienne dirigée par Symon Petlioura furent impliquées dans une part considérable des violences.
Schwartzbard affirme avoir perdu quinze membres de sa famille dans ces massacres. Cette blessure devient le centre de sa vie intérieure.

On oublie souvent que Schwartzbard n’est pas seulement un militant. Il écrit en yiddish sous le pseudonyme de Baal-Khaloymes — « le maître des rêves ». Sa poésie est rude, populaire, hantée par la guerre, l’exil et la souffrance juive.
Ce n’est pas un écrivain de salon. Son yiddish sent la rue, la caserne, la fumée des trains et la poussière des routes d’Ukraine. Il appartient à cette génération d’intellectuels juifs révolutionnaires pour qui la littérature et la justice sociale sont inséparables.

En 1925, Schwartzbard apprend que Symon Petlioura vit à Paris, où il dirige un gouvernement ukrainien en exil. Peu à peu mûrit en lui l’idée de l’exécution.
Le 25 mai 1926, près de la librairie Gibert, rue Racine, il reconnaît Petlioura et l’aborde en ukrainien :
— « Êtes-vous M. Petlioura ? »
Quelques secondes plus tard, il tire plusieurs coups de revolver. Petlioura meurt peu après. Schwartzbard ne cherche pas à fuir. Il remet son arme à la police et déclare :
« J’ai tué un grand assassin. »
Selon d’autres témoignages, il aurait crié :
« Défends-toi, bourreau de mon peuple ! »

Le procès de Schwartzbard, en octobre 1927, devient un événement international majeur. Très vite, il cesse d’être seulement le procès d’un meurtrier : il devient celui des pogroms ukrainiens.
Son avocat, Henry Torrès, transforme les audiences en immense réquisitoire contre les massacres de Juifs durant la guerre civile russe. Des survivants viennent témoigner. La presse mondiale suit chaque séance. Albert Einstein, Henri Bergson, Maxime Gorki et d’autres intellectuels prennent position en faveur de l’accusé.

L’accusation tente de démontrer deux choses :
que Petlioura n’était pas personnellement responsable des pogroms ;

que Schwartzbard était un agent soviétique chargé d’éliminer un adversaire ukrainien de Moscou.

Cette seconde hypothèse demeure discutée aujourd’hui. Certains documents et témoignages ultérieurs ont nourri le soupçon d’un lien avec les services soviétiques, mais aucune preuve définitive n’a jamais clos le débat historiographique.

Après huit jours d’audience, le jury acquitte Schwartzbard en trente-cinq minutes de délibération.
L’émotion est immense. Pour une grande partie des Juifs d’Europe orientale, ce verdict apparaît comme la reconnaissance symbolique de leurs morts oubliés.

Le retentissement du procès entraîne la création de la Ligue contre les pogroms, fondée autour du journaliste Bernard Lecache pour soutenir Schwartzbard. Cette organisation deviendra ensuite la LICA, puis la LICRA.
Ainsi, l’affaire Schwartzbard ne marque pas seulement l’histoire judiciaire : elle participe directement à la naissance du grand mouvement antiraciste français du XXᵉ siècle.

L’affaire Schwartzbard n’a jamais cessé d’opposer deux mémoires historiques.
À Paris même, la mémoire de Symon Petlioura demeure visible au sein de la diaspora ukrainienne. Une plaque commémorative lui est notamment dédiée dans la cathédrale gréco-catholique ukrainienne Saint-Vladimir-le-Grand, au 51 rue des Saints-Pères, dans le VIᵉ arrondissement. Cette église, devenue au XXᵉ siècle le principal centre religieux ukrainien de France, conserve la mémoire de l’émigration nationaliste ukrainienne.
Pour une partie des Ukrainiens, Petlioura reste avant tout le chef de l’indépendance nationale et l’adversaire des bolcheviques.

Mais pour la mémoire juive, son nom demeure inséparable des pogroms de 1919-1920. Ainsi, à quelques centaines de mètres de la rue Racine où Schwartzbard l’abattit, Paris conserve encore aujourd’hui les traces matérielles de deux récits irréconciliables.

Cette tension mémorielle se retrouve dans l’Ukraine contemporaine. Depuis l’indépendance du pays, et plus encore depuis la guerre contre la Russie, Petlioura a été réhabilité comme figure nationale. Des rues, des plaques et une statue inaugurée à Vinnytsia en 2017 lui rendent hommage. Pourtant, cette glorification demeure problématique pour de nombreuses organisations juives, qui rappellent le rôle des troupes pétliouristes dans les pogroms.
L’Ukraine contemporaine cherche à se présenter comme une démocratie civique et à se démarquer de l’antisémitisme historique ; mais la réhabilitation de certaines figures nationalistes révèle les difficultés d’une mémoire nationale construite dans l’urgence des guerres et des occupations successives.

Schwartzbard, lui, n’est pas honoré en Ukraine. Sa mémoire appartient surtout au monde juif.

Après son acquittement, Schwartzbard souhaite émigrer en Palestine mandataire, mais les autorités britanniques refusent son visa. Il voyage ensuite aux États-Unis puis en Afrique du Sud.
Il meurt au Cap le 3 mars 1938, à seulement cinquante-et-un ans.

En 1967, les restes de Schwartzbard sont transférés d’Afrique du Sud vers Israël et réinhumés au moshav Avihayil, près de Netanya. Plusieurs villes israéliennes donnent son nom à des rues, notamment Jérusalem, Netanya et Beer Sheva, où il apparaît parfois sous le surnom de Ha-Nokem — « le vengeur ».
Cette mémoire israélienne est révélatrice. Schwartzbard y est évoquée comme l’homme qui voulut rendre justice à des Juifs massacrés lorsque le monde demeurait silencieux. Son geste y prend place dans une longue histoire juive de l’impuissance persécutée puis de la revanche historique.

(Photo: Schwartzbard aux Assises en octobre 1927)