29 mai 1926. Naissance à Tarnow (Galicie Polonaise) de Charles Denner, l’écho du yiddishland dans le cinéma français.

Charles Denner naît le 29 mai 1926 à Tarnów, en Galicie polonaise, alors partie de la Pologne retrouvée après la Première Guerre mondiale. Il vient au monde dans un univers yiddishophone, au sein d’une famille juive modeste où la langue quotidienne est celle du yiddish d’Europe orientale. Son père, Joseph Denner, est tailleur ; sa mère, Jenta Micenmacher. Comme tant d’autres familles juives de Galicie, les Denner vivent dans cette culture mêlée de pauvreté, d’érudition populaire, d’humour mélancolique et d’inquiétude historique qui caractérise le vieux yiddishland.

En 1930, la famille émigre en France afin d’échapper à la misère et à l’antisémitisme grandissant d’Europe orientale. Charles grandit à Paris dans un milieu d’immigration juive où l’on tente à la fois de devenir français et de préserver une mémoire venue d’ailleurs. Il gardera toute sa vie quelque chose de cet exil intérieur : une diction singulière, un regard inquiet, une manière de jouer où semblent toujours survivre les traces d’un monde disparu.

Lorsque la guerre éclate, les Denner deviennent des Juifs traqués. Pendant l’Occupation, la famille se réfugie à Brive-la-Gaillarde. Charles et son frère Alfred rejoignent ensuite la Résistance dans le Vercors. Sous le pseudonyme de « Charles Dermat », le jeune homme participe aux combats contre les Allemands et est grièvement blessé à la colonne vertébrale lors d’une embuscade. Il reçoit la Croix de guerre. Plus tard, il racontera qu’il portait alors dans son sac un exemplaire du Misanthrope de Molière et qu’il décida, dans les montagnes du Vercors, que s’il survivait il deviendrait acteur.

Après la Libération, il exerce divers métiers manuels — tailleur, maroquinier, manutentionnaire aux Halles — tout en suivant les cours de Charles Dullin. Le théâtre devient rapidement sa véritable patrie spirituelle. Très tôt, il retrouve l’univers culturel juif de son enfance en jouant dans Le Dibbouk de S. An-ski, l’une des œuvres majeures du théâtre yiddish. Cette expérience marque profondément son jeu. Chez Denner, même dans les rôles les plus modernes, subsistera toujours quelque chose du théâtre yiddish : l’intensité intérieure, l’ironie douloureuse, la tension entre le tragique et la tendresse.

À ses débuts, il apparaît également dans un film yiddish aujourd’hui presque oublié, Rappel à la vie (Der ruf tsum lebn), œuvre consacrée aux survivants juifs de l’après-guerre. Il est significatif que cet acteur issu du yiddishland commence ainsi sa carrière dans la langue même de ses parents, à une époque où le monde qui l’avait portée venait d’être anéanti.

Jean Vilar le remarque bientôt et l’intègre au Théâtre National Populaire. Denner y côtoie Gérard Philipe, Jeanne Moreau, Michel Galabru ou Georges Wilson. Au Festival d’Avignon, son jeu nerveux et intense attire l’attention : il n’a ni la beauté classique des jeunes premiers ni la désinvolture des vedettes d’alors. Il possède autre chose : une présence fiévreuse, une humanité blessée.

Le cinéma vient plus tard. Après quelques apparitions, notamment dans Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle, Claude Chabrol lui offre en 1963 son premier grand rôle dans Landru. Denner y compose un assassin inquiétant et presque pathétique, loin de toute caricature. Son visage maigre, ses yeux sombres et sa voix rauque deviennent immédiatement reconnaissables.

Il tourne ensuite avec les plus grands réalisateurs français : Louis Malle, Costa-Gavras, Henri Verneuil, Claude Lelouch, Jean-Luc Godard, Claude Sautet et surtout François Truffaut, qui lui offrira certains de ses rôles les plus célèbres. Dans La Mariée était en noir puis surtout dans L’Homme qui aimait les femmes (1977), où il interprète Bertrand Morane, séducteur mélancolique et obsessionnel, Denner atteint une forme de sommet artistique. Son personnage y apparaît à la fois drôle, fragile et profondément seul.

Pourtant, derrière cette carrière prestigieuse, la mémoire juive et l’expérience de la guerre ne cessent d’affleurer. Le film où cela apparaît le plus clairement est sans doute Le Vieil Homme et l’Enfant de Claude Berri (1967). Inspiré des souvenirs d’enfance du réalisateur, le film raconte l’histoire d’un petit garçon juif caché pendant l’Occupation chez un vieux paysan antisémite qui ignore la véritable identité de l’enfant.

Charles Denner y joue le père du garçon. Le rôle est bref mais bouleversant. Il incarne un Juif parisien vivant dans la clandestinité, contraint de confier son fils à des inconnus pour lui sauver la vie. Denner joue presque dans le silence : chaque apparition semble chargée de peur contenue, d’amour paternel et d’angoisse historique. Pour lui, ce film n’était pas seulement une fiction. Il retrouvait sa propre mémoire d’enfant juif traqué sous l’Occupation.

Cette dimension traverse discrètement d’autres œuvres auxquelles il participe. Dans Le Dernier Métro de Truffaut (1980), consacré à un directeur de théâtre juif caché pendant l’Occupation, Denner retrouve un univers qui lui est intimement familier. Même lorsque ses personnages ne sont pas explicitement juifs, il apporte souvent à ses rôles une gravité historique particulière, comme si son visage gardait la mémoire de l’Europe détruite.

Contrairement à beaucoup d’acteurs, Denner ne cherche jamais à devenir une vedette au sens classique du terme. Il préfère les personnages troubles, blessés, intellectuels fatigués, hommes hantés par une inquiétude intérieure. Claude Lelouch dira qu’à chaque tournage il découvrait « un acteur encore plus extraordinaire que la veille ».

Mais le théâtre demeure son grand amour. Même au sommet de sa carrière cinématographique, il continue de monter sur scène. En 1986, déjà atteint par le cancer, il interprète Le Marionnettiste de Lodz de Gilles Segal. Ce monologue raconte un survivant juif hanté par le ghetto de Łódź et par les morts de la Shoah. Beaucoup ont vu dans ce rôle une forme de testament artistique. Denner y semble revenir, au soir de sa vie, vers la Pologne perdue de son enfance, vers le yiddish et vers les fantômes du monde disparu dont il était issu.

Après près de dix années de maladie, Charles Denner meurt le 10 septembre 1995 à Dreux, à l’âge de soixante-neuf ans. Il est enterré au cimetière parisien de Bagneux.

Il demeure aujourd’hui l’une des figures les plus singulières du cinéma français d’après-guerre : acteur venu du yiddishland anéanti, résistant du Vercors, homme de théâtre avant tout, capable d’apporter à chacun de ses rôles une vérité humaine immédiate. Chez lui, même le silence semblait porter la mémoire d’un peuple disparu.