Dans l’histoire de la littérature yiddish, peu de destins sont aussi poignants que celui d’Esther Kreitman. Alors que ses deux frères cadets, Israel Joshua Singer et Isaac Bashevis Singer, sont devenus des figures majeures des lettres juives du XXᵉ siècle, elle est longtemps demeurée dans leur ombre. Pourtant, les chercheurs reconnaissent aujourd’hui qu’elle fut la première vocation littéraire de la famille et qu’elle exerça une influence durable sur ses frères. Son œuvre, redécouverte tardivement, compte parmi les témoignages les plus lucides sur la condition des femmes dans le monde juif traditionnel d’Europe orientale.
Une enfance dans le monde rabbinique polonais
Elle naît le 31 mars 1891 à Biłgoraj, dans la Pologne alors intégrée à l’Empire russe. Son nom de naissance est Hinde Ester Singer (הינדע אסתר זינגער). Fille du rabbin Pinḥas Mendel Singer et de Bathsheva Zylberman, elle grandit dans un milieu profondément religieux où l’étude constitue la valeur suprême.
Après son mariage avec Avraham Kreytman, elle est connue dans le monde yiddish sous le nom de Hinde Ester Singer Kreytman (הינדע אסתר זינגער קרייטמאַן). Dans les pays anglophones et dans la plupart des études littéraires modernes, son nom est généralement transcrit Esther Kreitman, forme sous laquelle elle est aujourd’hui connue.
La famille Singer mène une existence itinérante au gré des postes rabbiniques du père. Comme ses frères, Esther passe une partie de son enfance à Varsovie, où elle découvre la diversité intellectuelle et sociale du judaïsme polonais. Mais contrairement à eux, elle se heurte très tôt aux limites imposées aux filles.
Dans ce monde où l’étude talmudique est le plus haut accomplissement, les garçons sont encouragés à apprendre, à discuter et à penser. Les filles, elles, sont destinées au mariage et à la gestion du foyer. Esther ressent cette injustice avec une intensité particulière. Dotée d’une intelligence vive et d’une curiosité insatiable, elle dévore les livres auxquels elle parvient à accéder. Très tôt, elle comprend que son principal combat sera celui du savoir.
La fille qui aurait dû être un garçon
Toute son œuvre est traversée par le sentiment d’avoir été privée d’un destin auquel ses capacités lui donnaient pourtant droit.
Une tradition familiale, rapportée par plusieurs biographes, raconte que son père espérait la naissance d’un garçon. Vraie ou embellie par la mémoire, cette anecdote résume parfaitement le drame qu’Esther mettra en scène toute sa vie : naître femme dans une société qui réserve aux hommes le privilège de l’étude.
Ses frères reçoivent une éducation dont elle est exclue. Elle écoute leurs leçons, lit leurs livres en cachette et acquiert seule une culture remarquable. Cette frustration nourrit une conscience aiguë de l’inégalité entre les sexes. Bien avant que le mot « féminisme » ne soit couramment employé dans les milieux yiddish, Esther en vit l’expérience quotidienne.
Un mariage arrangé et l’exil
En 1912, comme tant de jeunes femmes de son milieu, Esther voit son destin fixé par un mariage arrangé. L’époux choisi pour elle est Avraham Kreytman, installé à Anvers. Elle quitte alors la Pologne pour la Belgique, ignorant encore que cet exil marquera profondément sa vie et son œuvre.
Le mariage ne répond guère à ses aspirations intellectuelles. Comme beaucoup de femmes de son époque, elle découvre que l’union censée assurer son avenir réduit davantage encore sa liberté.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en août 1914, l’invasion allemande de la Belgique bouleverse brutalement leur existence. Comme des centaines de milliers de réfugiés belges et étrangers installés dans le pays, les Kreytman prennent le chemin de l’exil et trouvent refuge en Angleterre. Londres devient alors le cadre principal de la vie d’Esther Kreitman.
Cet exil est à la fois une épreuve et une libération. Loin du monde rabbinique polonais, elle trouve davantage d’espace pour écrire. Mais elle souffre aussi de l’isolement, des difficultés financières et de problèmes de santé qui l’accompagneront jusqu’à la fin de sa vie.
La première écrivaine des Singer
On oublie souvent qu’Esther nourrit des ambitions littéraires avant même que ses frères ne deviennent célèbres.
Dans les années 1920 et 1930, elle commence à publier dans diverses revues yiddish. Le milieu littéraire reste toutefois dominé par les hommes. Les femmes écrivaines doivent lutter pour être prises au sérieux, et les sujets qui préoccupent Esther — l’éducation des filles, le mariage forcé, l’étouffement intellectuel — sont parfois jugés secondaires par les critiques de l’époque.
Elle persévère néanmoins avec une détermination remarquable.
Der sheydim-tants: le roman de la révolte
En 1936 paraît son premier roman, Der sheydim-tants (« La danse des démons »).
L’ouvrage est largement inspiré de sa propre expérience. Son héroïne, Deborah, est une jeune fille brillante qui aspire à l’étude et à la liberté intellectuelle mais se heurte sans cesse aux barrières imposées par son environnement.
À travers elle, Esther Kreitman décrit avec une précision douloureuse le sort réservé aux femmes dans certains milieux juifs traditionnels. Son regard n’est ni caricatural ni hostile à la tradition. Elle ne rejette pas le judaïsme ; elle dénonce l’injustice qui prive les femmes d’une pleine participation à la vie spirituelle et intellectuelle.
Aujourd’hui, ce roman est considéré comme l’un des grands textes de la littérature yiddish féminine.
Londres, les diamants et l’écriture
Son second roman, Brilyantn (« Diamants »), paraît en 1944.
L’œuvre s’inspire de l’univers du commerce diamantaire que son mari connaît bien. Mais derrière ce décor économique se déploient à nouveau les thèmes qui lui sont chers : les illusions sociales, les ambitions contrariées, la solitude et la difficulté pour une femme de trouver sa place dans un monde gouverné par les hommes.
Parallèlement à ses romans, elle publie de nombreuses nouvelles et esquisses autobiographiques dans la presse yiddish.
Son style diffère sensiblement de celui d’Isaac Bashevis Singer. Là où ce dernier affectionne les dybbouks, les démons et les irruptions du surnaturel, Esther demeure profondément attachée à l’analyse psychologique et sociale. Ses héroïnes affrontent moins des forces occultes que des conventions oppressantes.
Une relation complexe avec ses frères
Les relations entre Esther et ses frères ont souvent été interprétées à travers le prisme de leur célébrité respective.
Israel Joshua Singer et Isaac Bashevis Singer reconnaissaient son intelligence et son talent. Mais la gloire acquise par les deux frères finit par reléguer Esther au second plan. Alors qu’Israel Joshua devint dans les années 1930 l’un des romanciers yiddish les plus admirés de son temps, puis qu’Isaac Bashevis connut après la guerre une renommée croissante qui culmina avec le prix Nobel de littérature en 1978, Esther demeura une écrivaine relativement marginale, vivant dans des conditions souvent précaires à Londres.
Certains chercheurs ont observé que plusieurs épisodes de son existence semblent avoir nourri l’imaginaire littéraire familial. Elle apparaît d’ailleurs sous des formes plus ou moins reconnaissables dans certains récits autobiographiques des Singer. Isaac Bashevis reconnaîtra lui-même qu’elle fut la première personne de la famille à manifester une véritable vocation littéraire.
Pourtant, les rapports personnels furent parfois douloureux. Après la Seconde Guerre mondiale, alors qu’Esther traverse des difficultés matérielles et rêve de rejoindre les États-Unis, elle semble avoir espéré davantage de soutien de la part de son frère cadet. Plusieurs témoignages évoquent des demandes d’aide restées sans réponse ou insuffisamment satisfaites. Les biographes divergent sur l’interprétation de ces épisodes : certains y voient une forme d’indifférence d’Isaac Bashevis Singer à l’égard de sa sœur, tandis que d’autres rappellent qu’il n’était pas encore l’écrivain célèbre et prospère qu’il deviendrait plus tard et qu’il devait lui-même faire face à de nombreuses difficultés.
Quoi qu’il en soit, un sentiment d’abandon affleure dans plusieurs souvenirs liés à Esther Kreitman. Cette blessure contribue sans doute à expliquer l’amertume qui traverse certains de ses écrits et l’impression persistante d’être demeurée dans l’ombre de ses frères, malgré un talent reconnu aujourd’hui comme exceptionnel.
Lorsque le prix Nobel de littérature est décerné à Isaac Bashevis Singer en 1978, Esther est morte depuis près d’un quart de siècle. Son œuvre demeure alors largement méconnue du grand public. Ce n’est qu’à partir des années 1980 et 1990 que les chercheurs commenceront véritablement à lui rendre la place qui lui revient dans l’histoire de la littérature yiddish.
Une voix singulière dans la littérature yiddish
L’originalité d’Esther Kreitman tient à son point de vue.
La plupart des grands écrivains yiddish de son temps décrivent le monde juif depuis une perspective masculine. Elle raconte au contraire l’expérience des filles, des épouses, des femmes cultivées auxquelles on refuse le droit d’étudier ou de choisir leur destin.
Ses héroïnes ne cherchent pas à rompre avec leur identité juive. Elles réclament simplement l’accès au savoir, à la liberté intellectuelle et à la dignité.
Cette perspective fait d’elle une pionnière de la littérature féminine yiddish moderne.
Les dernières années
Les dernières années de sa vie sont marquées par la maladie, les difficultés matérielles et une reconnaissance limitée.
Elle continue pourtant à écrire et à publier aussi longtemps que ses forces le lui permettent.
Le 13 juin 1954, Esther Kreitman meurt à Londres à l’âge de soixante-trois ans. Sa disparition passe presque inaperçue en dehors des cercles yiddish. Les projecteurs de la célébrité éclairent alors ses frères ; elle demeure dans leur ombre.
La redécouverte
À partir des années 1980, puis surtout dans les décennies suivantes, les chercheurs en littérature yiddish et les historiennes de la condition féminine redécouvrent son œuvre.
Ses romans sont réédités, traduits et étudiés dans les universités. On reconnaît progressivement qu’elle ne fut pas simplement « la sœur de » mais une écrivaine majeure à part entière.
Aujourd’hui, Esther Kreitman apparaît comme l’une des voix les plus importantes de la littérature yiddish du XXᵉ siècle. Son œuvre éclaire de l’intérieur un univers souvent raconté par les hommes et donne la parole à celles que l’histoire avait trop longtemps laissées au silence.
Son destin possède une dimension symbolique. Née dans une famille où les garçons étaient destinés aux livres et les filles au mariage, elle conquit malgré tout sa place dans la littérature. Longtemps oubliée, elle est désormais reconnue comme ce qu’elle fut réellement : une grande écrivaine yiddish, dont la lucidité et le courage continuent de parler aux lecteurs d’aujourd’hui.
Esther Kreitman en français
Cette redécouverte n’aurait sans doute pas été possible sans les traductions françaises parues depuis le début du XXIᵉ siècle. Le lecteur francophone dispose aujourd’hui de trois portes d’entrée essentielles dans son œuvre.
La première est La Danse des démons, traduction de Der sheydim-tants, publiée aux Éditions des femmes dans la traduction de Carole Ksiazenicer et Louisette Kahane-Dajezer. Ce roman, largement autobiographique, raconte le combat d’une jeune femme avide de savoir contre les limites que lui impose son milieu.
La seconde est Le Diamantaire, traduction de Brilyantn, publiée chez Calmann-Lévy dans une traduction de Gilles Rozier. À travers l’univers des diamantaires juifs d’Anvers, Esther Kreitman y déploie une vaste fresque familiale où se mêlent ambitions sociales, passions humaines et expérience de l’exil.
Enfin, le recueil Blitz et autres histoires, également traduit par Gilles Rozier, permet de découvrir l’art de la nouvelliste. Ces récits font revivre aussi bien les petites villes juives de Pologne que les quartiers d’immigration de Londres, avec une attention constante aux destins des femmes, aux humiliations discrètes et aux rêves contrariés.
Grâce à ces traductions, Esther Kreitman a enfin cessé d’être seulement la sœur des frères Singer pour retrouver sa place parmi les grandes voix de la littérature yiddish moderne. Son œuvre, longtemps éclipsée, apparaît aujourd’hui dans toute sa richesse : celle d’une écrivaine qui sut transformer les blessures de sa propre existence en une littérature de vérité, de révolte et de compassion.
