15 juin 1970. Opération Mariage : l’avion que les refuzniks voulaient détourner resta cloué au sol, mais leur cause prit son envol.

Au matin du 15 juin 1970, sur un petit aérodrome des environs de Leningrad, quelques hommes et une femme avancent vers un modeste Antonov An-2. Ils portent des valises ordinaires et paraissent être de simples voyageurs. Officiellement, ils se rendent à un mariage. En réalité, ils s’apprêtent à tenter l’une des évasions les plus audacieuses de l’histoire soviétique. Aucun d’entre eux n’ignore le risque encouru. S’ils réussissent, ils gagneront la liberté. S’ils échouent, ils peuvent être fusillés. Quelques minutes plus tard, des agents du KGB surgissent et les arrêtent avant même qu’ils ne montent à bord. L’avion ne quittera jamais le sol. Pourtant, cet échec apparent deviendra l’un des événements les plus importants de l’histoire des Juifs d’Union soviétique.

Pour comprendre comment des citoyens soviétiques en sont arrivés à envisager le détournement d’un avion pour quitter leur pays, il faut revenir plusieurs années en arrière. Après la Seconde Guerre mondiale, près de trois millions de Juifs vivent en URSS. La Constitution leur reconnaît théoriquement les mêmes droits qu’aux autres peuples du pays. Mais la réalité est bien différente. Les institutions juives ont été démantelées, les écoles ont disparu, l’hébreu est interdit, le sionisme assimilé à une idéologie ennemie. On peut être juif en Union soviétique, mais à condition de l’être en silence. Peu à peu, une grande partie de la population juive est coupée de sa langue, de son histoire et de sa culture.

Puis survient la guerre des Six Jours, en juin 1967. La victoire spectaculaire d’Israël produit un effet inattendu derrière le rideau de fer. Pour de nombreux Juifs soviétiques, qui ont grandi dans l’ignorance de leur propre héritage, elle agit comme une révélation. Soudain, Israël cesse d’être une abstraction lointaine et devient la preuve tangible qu’un peuple juif existe encore dans l’histoire. Dans les appartements de Moscou, Riga, Kiev, Vilnius ou Leningrad, on commence à se réunir discrètement. Des groupes d’étude apparaissent. On apprend l’hébreu dans des cuisines exiguës, on recopie des livres interdits à la machine à écrire, on échange des informations venues de l’étranger, on redécouvre des traditions que l’on croyait perdues. Une génération entière entreprend de reconquérir son identité.

Naturellement, beaucoup souhaitent partir. Les demandes de visas pour Israël se multiplient. La réponse du pouvoir soviétique est presque toujours la même : refus. En russe, ce refus administratif s’appelle otkaz. Ceux qui le reçoivent deviennent des otkazniki, bientôt connus en Occident sous le nom de « refuzniks ». À partir de cet instant, leur vie change. Certains perdent leur emploi. D’autres voient leur carrière s’interrompre brutalement. Les universités ferment leurs portes à leurs enfants. Le téléphone est surveillé, les convocations au KGB se succèdent. L’État ne leur pardonne pas d’avoir exprimé le désir de partir. Ils ne sont ni emprisonnés ni libres. Ils vivent dans une sorte de purgatoire politique dont nul ne sait combien de temps il durera.

Parmi eux se trouve un homme déjà familier de la répression soviétique : Eduard Kuznetsov. Né en 1939, il s’est fait connaître bien avant son engagement sioniste en participant au mouvement dissident. Dans sa jeunesse, il a contribué à la publication clandestine du recueil Phoenix-61, l’une des premières expériences du samizdat soviétique. Arrêté, il a passé plusieurs années dans les camps. L’expérience aurait pu le briser ; elle renforce au contraire sa détermination. À sa libération, il rejoint les réseaux juifs clandestins et rencontre à Riga une jeune militante, Sylva Zalmanson.

Sylva appartient à cette génération qui refuse de voir disparaître son identité dans le grand creuset soviétique. Née dans une famille juive de Lettonie, elle participe activement aux cercles sionistes clandestins. Ses frères, Wolf et Israel Zalmanson, sont eux aussi engagés dans cette lutte silencieuse. Autour d’eux se forme un groupe de militants qui partagent la même conviction : si l’Union soviétique ne leur permet pas de partir légalement, il faudra trouver un autre moyen.

Parmi les plus jeunes se trouve Yosef Mendelevitch, né en 1947 à Riga. Passionné par l’étude de l’hébreu et de la tradition juive, il représente cette nouvelle génération de refuzniks pour qui le combat n’est plus seulement politique mais aussi spirituel. Demander un visa n’est pas seulement réclamer un changement de résidence ; c’est affirmer le droit d’appartenir à son propre peuple.

Cependant, un projet d’évasion aérienne exige la complicité d’une compétence particulière. Cette compétence existe et porte un nom : Mark Dymshits. Ancien pilote militaire soviétique, vétéran respecté, Dymshits possède l’expérience nécessaire pour piloter un avion léger. Sa présence transforme une idée presque folle en plan réalisable. Peu à peu, le projet prend forme.
L’idée est à la fois simple et audacieuse. Les conspirateurs achètent toutes les places d’un petit Antonov An-2 effectuant une liaison régionale. Officiellement, ils se rendent à un mariage ; c’est de là que vient le nom de code « Opération Mariage ». Une fois à bord, Dymshits prendrait les commandes et mettrait le cap sur la Suède. De là, les fugitifs espèrent rejoindre Israël. Les participants insisteront plus tard sur un point : ils ont précisément choisi un petit appareil afin qu’aucun passager étranger au groupe ne soit impliqué. Leur objectif est de fuir, non de tuer.

Mais le KGB surveille depuis longtemps les milieux sionistes clandestins. Les services de sécurité sont informés des préparatifs. Ils laissent le projet se développer, accumulent les preuves, puis interviennent au moment choisi. Le 15 juin 1970, alors que les participants arrivent sur l’aérodrome, ils sont arrêtés avant même de monter dans l’avion. L’opération est terminée avant d’avoir commencé.

Pour les autorités soviétiques, l’affaire semble idéale. Elle permet de présenter les militants juifs non comme des victimes de discrimination mais comme des criminels dangereux. En décembre 1970 s’ouvre à Leningrad un procès destiné à frapper les esprits. Les accusés sont poursuivis pour trahison, activités antisoviétiques et tentative de détournement d’avion. Le verdict tombe avec une brutalité qui stupéfie l’opinion mondiale. Mark Dymshits et Eduard Kuznetsov sont condamnés à mort. Yosef Mendelevitch reçoit quinze ans de camp. Yuri Fedorov, un sympathisant non juif du groupe, est lui aussi condamné à quinze ans. Aleksei Murzhenko reçoit quatorze ans, Arie-Leib Hanoch treize, Anatoli Altman douze, Boris Penson dix, Israel Zalmanson huit. Sylva Zalmanson, seule femme du procès, est condamnée à dix ans de détention. Son frère Wolf sera jugé séparément par un tribunal militaire et condamné à dix ans de prison.

Le Kremlin pense avoir donné une leçon exemplaire. Il obtient exactement l’inverse. L’annonce des condamnations provoque une vague d’indignation internationale sans précédent. À New York, Londres, Paris, Jérusalem, Montréal et dans de nombreuses autres villes, des manifestations sont organisées. Les grands journaux occidentaux consacrent leurs unes à l’affaire. Des intellectuels, des parlementaires, des responsables religieux et des organisations de défense des droits de l’homme prennent position. Pour la première fois, la question des Juifs soviétiques devient un sujet majeur de politique internationale.
Le slogan biblique « Let My People Go » — « Laisse partir mon peuple » — résonne désormais dans tout l’Occident. L’Union soviétique, qui voulait présenter les accusés comme des criminels, les transforme involontairement en symboles. Sous la pression mondiale, les condamnations à mort de Dymshits et Kuznetsov sont finalement commuées.

L’affaire agit comme un révélateur. Le monde découvre que des hommes et des femmes sont prêts à risquer l’exécution simplement pour obtenir le droit de quitter leur pays. À partir de ce moment, le mouvement des refuzniks change d’échelle. De nouvelles figures émergent : Natan Sharansky, futur prisonnier politique et futur ministre israélien ; Ida Nudel, que l’on surnommera « l’ange gardien des prisonniers de Sion » ; Vladimir Slepak, Iosif Begun, Yuli Edelstein et beaucoup d’autres.
Dans les appartements soviétiques, les cours clandestins d’hébreu se multiplient. Les pétitions circulent. Les lettres ouvertes franchissent les frontières. Aux États-Unis, le Student Struggle for Soviet Jewry mobilise des milliers d’étudiants. En 1974, l’amendement Jackson-Vanik lie certains avantages commerciaux accordés à l’Union soviétique au respect de la liberté d’émigration. La question juive soviétique devient l’un des grands dossiers moraux de la guerre froide.

Peu à peu, les prisonniers de l’Opération Mariage sont libérés. Sylva Zalmanson quitte l’Union soviétique en 1974. Mark Dymshits et Eduard Kuznetsov sont relâchés en 1979 dans le cadre d’un échange de prisonniers entre l’Est et l’Ouest. Yosef Mendelevitch rejoint Israël en 1981. Tous deviennent des figures emblématiques des « prisonniers de Sion ».

Lorsque Mikhaïl Gorbatchev lance la glasnost et la perestroïka dans la seconde moitié des années 1980, les portes commencent enfin à s’ouvrir. Les départs se multiplient. Puis l’effondrement de l’Union soviétique entraîne l’une des plus grandes migrations juives de l’époque contemporaine. Des centaines de milliers, puis plus d’un million de Juifs de l’ex-URSS gagnent Israël, les États-Unis, l’Allemagne et d’autres pays.

Avec le recul, ce qui frappe le plus est peut-être que l’Opération Mariage n’a jamais réellement eu lieu. L’avion n’a pas décollé. Aucun détournement n’a été accompli. Les conspirateurs ont été arrêtés avant même d’atteindre leur objectif. Et pourtant, rares sont les échecs qui ont produit de tels effets. Parce qu’en ce matin de juin 1970, sur un aérodrome oublié près de Leningrad, quelques refuzniks ont révélé au monde une vérité que le régime soviétique s’efforçait de dissimuler : lorsqu’un État oblige ses citoyens à envisager le détournement d’un avion pour exercer leur liberté de partir, ce n’est pas l’avion qui est prisonnier, mais le pays tout entier.
L’Antonov resta au sol. Mais la cause des Juifs soviétiques, elle, venait de prendre son envol.

La réalisatrice israélienne Anat Zalmanson-Kuznetsov, fille de Sylva Zalmanson et d’Eduard Kuznetsov, a consacré un documentaire entier à l’affaire : Operation Wedding, sorti en 2016.
Le film contient des images d’archives soviétiques, des photographies familiales inédites, des documents du KGB, des extraits du procès, des interviews des survivants, des témoignages d’anciens responsables soviétiques.