17 juin 1955. Naissance d’Aaron Lansky, l’homme qui fit les poubelles de l’Amérique pour sauver la littérature yiddish.

Aaron Lansky est l’une des figures majeures du renouveau culturel yiddish contemporain. Fondateur du Yiddish Book Center, il est souvent présenté comme « l’homme qui a sauvé un million de livres yiddish ». Grâce à son énergie et à sa vision, une immense partie du patrimoine littéraire yiddish, menacé de disparition à la fin du XXᵉ siècle, a pu être préservée pour les générations futures.

Une enfance américaine, une passion juive

Aaron Lansky naît le 17 juin 1955 à New Bedford, dans le Massachusetts. Très tôt attiré par l’histoire juive, il étudie à Hampshire College puis poursuit des études supérieures à l’Université McGill de Montréal, où il se spécialise dans les études juives d’Europe orientale et la littérature yiddish.

À la fin des années 1970, il découvre une réalité alarmante : alors que les derniers immigrants yiddishophones vieillissent, leurs bibliothèques sont jetées à la benne ou détruites par des héritiers incapables de lire cette langue. Les chercheurs estiment alors que la littérature yiddish est condamnée à disparaître physiquement.

La grande opération de sauvetage

En 1980, âgé de seulement vingt-quatre ans, Lansky fonde le National Yiddish Book Center (devenu ensuite Yiddish Book Center). Son objectif paraît presque insensé : retrouver et sauver tous les livres yiddish encore existants.
Lansky sillonne les États-Unis et le Canada avec une armée de bénévoles appelés zamlers (« collecteurs »). Il récupère des livres dans des caves, des greniers, des synagogues fermées, des maisons de retraite et parfois même dans des conteneurs à déchets. Plus tard, il étend cette mission à d’autres pays.
Les spécialistes pensaient qu’il restait environ 70 000 volumes récupérables. Lansky et son équipe atteignent ce chiffre en quelques mois seulement. Au fil des décennies, plus de 1,5 million de livres seront sauvés.

Plus qu’une bibliothèque

Lansky comprend rapidement qu’il ne suffit pas de stocker des livres. Une langue ne survit que si elle est lue, enseignée et transmise.
Sous son impulsion, le Yiddish Book Center devient un véritable centre culturel : cours de yiddish, programmes universitaires, bourses de recherche, formation de traducteurs, archives orales, festivals, podcasts et maison d’édition.

En 1997, l’institution s’installe à Amherst, dans le Massachusetts, sur le campus de Hampshire College. Les bâtiments sont conçus pour évoquer les silhouettes des anciens shtetlekh d’Europe orientale.

La révolution numérique

Lansky est également l’un des pionniers de la numérisation du patrimoine yiddish. Grâce notamment à la Steven Spielberg Digital Yiddish Library, plus de 12 000 ouvrages sont numérisés et mis gratuitement à disposition du public. Des millions de téléchargements témoignent de l’intérêt mondial pour cette littérature autrefois menacée d’extinction.

En 2025, le Centre participe au lancement de la « Universal Yiddish Library », réunissant les catalogues de plusieurs grandes institutions juives internationales.

Reconnaissance internationale

L’œuvre de Lansky lui vaut de nombreuses distinctions. En 1989, il reçoit la prestigieuse bourse MacArthur, souvent surnommée le « prix du génie ». Son travail est également salué par de nombreuses universités et institutions culturelles.
En 2023, le journal juif américain The Forward le classe parmi les personnalités ayant le plus marqué la vie juive américaine contemporaine.

Écrivain et témoin

En 2004, Aaron Lansky publie Outwitting History: The Amazing Adventures of a Man Who Rescued a Million Yiddish Books, récit de ses aventures de collecteur de livres. L’ouvrage est à la fois un mémoire, une chronique du monde yiddish disparu et une réflexion sur la transmission culturelle. Il est devenu un classique de la littérature juive contemporaine.

Un héritage durable

Après quarante-cinq années à la tête du Yiddish Book Center, Aaron Lansky prend sa retraite de la présidence en juin 2025, tout en demeurant conseiller de l’institution. Son œuvre a profondément modifié le destin de la culture yiddish. Ce qui semblait être, dans les années 1970, les vestiges d’un monde condamné est devenu grâce à lui un patrimoine vivant, accessible à tous.

On a souvent comparé Aaron Lansky à un archéologue. L’image est juste, mais incomplète. Un archéologue exhume des ruines ; Lansky, lui, a rendu la parole à une civilisation. En sauvant les livres, il a sauvé les voix qu’ils contenaient : celles des écrivains, des poètes, des journalistes, des rêveurs et des simples lecteurs qui avaient fait du yiddish l’une des grandes langues de la modernité juive.