L’existence de Tibor Rubin ressemble à un roman d’aventures tragiques dont chaque chapitre aurait suffi à faire une destinée. Survivant de la Shoah, soldat américain, héros de la guerre de Corée, prisonnier de guerre une seconde fois, il est aujourd’hui reconnu comme le seul survivant dela Shoah à avoir reçu la Medal of Honor, la plus haute décoration militaire des États-Unis.
Un enfant juif de Hongrie
Tibor Rubin naît le 18 juin 1929 à Pásztó, petite ville du nord de la Hongrie. Il grandit dans une famille juive modeste. Lorsque la Hongrie tombe sous l’emprise de l’Allemagne nazie, la persécution des Juifs s’intensifie rapidement. En 1944, ses parents tentent de le faire passer en Suisse neutre afin de lui sauver la vie. L’évasion échoue : le jeune Tibor est arrêté puis déporté au camp de concentration de Mauthausen, en Autriche.
Il n’a que quatorze ans.
À Mauthausen, il connaît la faim, les coups, les maladies et l’omniprésence de la mort. Sa mère, son père et une de ses sœurs périssent dans la tourmente de la Shoah. Lui survit par miracle.
Le 5 mai 1945, les troupes américaines libèrent le camp. Rubin n’oubliera jamais les soldats qui lui tendent la main alors qu’il n’est plus qu’un adolescent squelettique. Toute sa vie, il répétera que les Américains l’ont « ramené à la vie ».
Une dette envers l’Amérique
Après la guerre, il émigre aux États-Unis en 1948. Il travaille d’abord comme cordonnier puis comme boucher à New York. Mais il n’a pas oublié sa promesse de servir le pays qui l’a libéré. Malgré sa faible maîtrise de l’anglais, il s’obstine à vouloir s’engager dans l’armée américaine. Après un premier échec, il réussit finalement les tests et s’engage en 1950.
Quelques mois plus tard éclate la guerre de Corée.
Le héros de la colline
Affecté au 8e régiment de cavalerie de la 1re division de cavalerie, Rubin se retrouve rapidement au combat. Ses camarades rapporteront plus tard qu’un sous-officier antisémite l’envoyait régulièrement dans les missions les plus dangereuses, persuadé qu’il ne reviendrait pas vivant.
L’effet est inverse.
Lors d’un engagement particulièrement violent en juillet 1950, Rubin défend seul une position pendant près de vingt-quatre heures contre des attaques nord-coréennes répétées. Cette résistance permet à son unité de se replier et d’éviter l’encerclement. Ses supérieurs recommandent alors qu’il reçoive la Medal of Honor.
La Medal of Honor est la plus haute décoration militaire des États-Unis, attribuée pour des actes d’héroïsme « au-delà de l’appel du devoir » (above and beyond the call of duty). Elle est extrêmement rare : depuis la guerre de Sécession, un peu plus de 3 500 personnes l’ont reçue.
Mais les officiers qui soutiennent sa candidature sont tués au combat et la procédure disparaît mystérieusement.
Ce ne sera pas la seule fois.
Prisonnier pour la seconde fois
À l’automne 1950, lors de l’intervention chinoise en Corée, Rubin est gravement blessé puis capturé.
Pour beaucoup de soldats américains, la captivité dans les camps chinois est une descente aux enfers. Pour Tibor Rubin, c’est un enfer qu’il connaît déjà.
Les années passées à Mauthausen lui ont appris les règles élémentaires de la survie : trouver de la nourriture, économiser ses forces, conserver l’espoir. Il s’échappe régulièrement du camp la nuit pour voler du maïs, des légumes ou des vivres destinés aux gardes. Il partage ensuite ces maigres ressources avec les prisonniers américains affamés. Il soigne les malades, remonte le moral des mourants et leur rappelle qu’une famille les attend peut-être encore chez eux.
Plusieurs anciens prisonniers affirmeront après la guerre qu’ils lui doivent la vie. Selon la citation officielle de la Medal of Honor, ses actions ont contribué directement à sauver jusqu’à quarante de ses compagnons de captivité.
Une reconnaissance tardive
Pendant des décennies, ses exploits restent relativement méconnus. Une enquête menée sur les discriminations dans l’attribution des décorations militaires conclut finalement que les recommandations faites en faveur de Rubin avaient été bloquées en raison de préjugés antisémites.
Le 23 septembre 2005, plus d’un demi-siècle après les faits, le président George W. Bush lui remet enfin personnellement la Medal of Honor à la Maison-Blanche. À cette occasion, il déclare que les États-Unis acquittaient une dette « que le temps n’avait pas diminuée »
Tibor Rubin a alors soixante-seize ans.
L’homme qui avait survécu à Mauthausen, résisté seul à des attaques nord-coréennes et sauvé ses compagnons dans un camp de prisonniers chinois reçoit enfin la reconnaissance qui lui était due.
Les dernières années
Après la guerre, Rubin mène une vie discrète. Il travaille dans le commerce familial, fonde une famille et consacre beaucoup de temps au bénévolat auprès d’anciens combattants. Ceux qui l’ont connu soulignent son humour, sa modestie et son refus de se considérer comme un héros.
Il meurt le 5 décembre 2015, à l’âge de quatre-vingt-six ans.
