20 juin 1768: massacre d’Ouman par les haïdamaks ukrainiens, du deuil au plus grand pélerinage juif hors d’Israël..

Dans la mémoire juive, il est peu de lieux qui portent autant de couches d’histoire que la ville d’Ouman, en Ukraine centrale. Ville de sang et de prière, de deuil et de renaissance spirituelle, Ouman concentre en elle plusieurs siècles de destin juif en Europe orientale.

Le massacre de 1768 : une catastrophe dans la catastrophe

Pour comprendre ce qui se passa à Ouman en juin 1768, il faut remonter au contexte politique explosif de la Pologne du XVIIIe siècle. La révolte dite Koliivchtchyna éclata en Ukraine de la rive droite du Dniepr, alimentée par le mécontentement des paysans serfs et des cosaques contre la noblesse polonaise catholique qui dominait ces territoires.
Les bandes armées qui menèrent ce soulèvement portaient le nom de haidamaks — des irréguliers cosaques et des serfs en fuite, animés d’une haine sociale et religieuse. À trois reprises, en 1734, 1750 et surtout en 1768, ces cosaques s’étaient révoltés contre la noblesse locale et ses agents, dont beaucoup étaient juifs. Car dans l’économie de la Pologne orientale, les Juifs occupaient souvent le rôle d’intermédiaires — les arendars — entre la noblesse polonaise et les paysans ukrainiens. Ce rôle structurel, imposé par les contraintes de la société féodale, faisait d’eux des cibles désignées dans tout soulèvement populaire.

En juin 1768, les forces de Maksym Zalizniak, ayant déjà ravagé Tcherkassy, Korsoun et Kaniv, marchèrent sur Ouman. Zalizniak encourageait ouvertement le massacre des Juifs et des Polonais. La ville fortifiée s’était remplie de réfugiés. Le siège commença le 17 juin. Après trois jours, la ville tomba malgré une défense courageuse à laquelle les Juifs prirent part activement.
La tragédie finale survint après la trahison du commandant Mladanovitch, qui, pour acheter la vie des Polonais, livra les Juifs aux rebelles. Les Juifs rassemblés dans les synagogues, sous la conduite de Leib Shargorodski et de Moshe Menaker, tentèrent encore de résister, mais ils furent écrasés par le feu des canons.

Le nombre de victimes est estimé par les historiens entre 2 000 et 20 000 ; les sources hassidiques de Breslev avancent le chiffre de 33 000. Pour la communauté juive locale, l’anniversaire du massacre, le 5 Tamouz, fut commémoré par un jeûne et une prière particulière.

Rabbi Nahman : choisir de reposer parmi les martyrs

Quarante ans plus tard, en 1810, un des plus grands maîtres du hassidisme, Rabbi Nahman de Breslev, arrière-petit-fils du Baal Shem Tov, choisit de finir ses jours à Ouman. Il avait remarqué lors d’un voyage précédent que c’était « un bon endroit pour être enterré » — le cimetière juif local abritait les corps des victimes du massacre de 1768. Peu avant sa mort, il déclara : « Les âmes des martyrs m’attendent. » Ce choix n’était pas anecdotique : il inscrivait sa mort dans une continuité mystique entre le sang des martyrs et la promesse de rédemption.

Rabbi Nahman fit à ses disciples une promesse solennelle, devenue le fondement du pèlerinage annuel : toute personne qui se rendrait sur sa tombe, donnerait la tsédaka et réciterait le Tikoun Haklali — dix psaumes choisis — serait épargnée des tourments de l’au-delà.

Le pèlerinage : de la clandestinité soviétique à la ferveur mondiale

La coutume de se rendre à Ouman pour Roch Hachana s’établit dès après la mort du tsaddik, mais les interdictions de la période soviétique empêchèrent les Juifs d’y accéder librement jusqu’aux années 1990. Quelques pèlerins parvenaient chaque année à y aller, à leurs risques et périls. Ils étaient souvent contraints de déplacer l’emplacement de leurs offices d’une année sur l’autre pour échapper à la surveillance des autorités. Cette clandestinité conféra au pèlerinage une dimension supplémentaire : celle de la résistance spirituelle, si caractéristique de la vie juive en Union soviétique.

Avec l’effondrement de l’URSS, la ville s’ouvrit. Ouman est aujourd’hui le premier centre de pèlerinage juif en dehors des frontières d’Israël. Chaque année, près de 200 000 personnes viennent se recueillir sur la tombe du rabbi.

La Shoah : une troisième couche de mémoire

La mémoire d’Ouman ne s’arrête pas au XVIIIe siècle. En avril 1942, les nazis assassinèrent 1 000 enfants juifs dans une forêt aux abords de la ville. Un mémorial leur fut érigé en 2017, lors d’une cérémonie de réconciliation réunissant Juifs et Chrétiens.

La guerre et le pèlerinage : une ferveur qui résiste

Depuis l’invasion russe à grande échelle de février 2022, le pèlerinage de Roch Hachana se déroule dans des conditions profondément altérées. L’interdiction des rassemblements de masse, en vigueur dans toute l’Ukraine depuis le début de la guerre, pèse sur l’organisation du pèlerinage, et les autorités ukrainiennes ont fortement déconseillé aux pèlerins de s’y rendre pour des raisons de sécurité. La Russie a en effet intensifié ses attaques de drones et de missiles visant les villes du centre et de l’ouest de l’Ukraine — la région même où se situe Ouman.

Pourtant, la ferveur n’a pas cédé. Des dizaines de milliers de pèlerins sont néanmoins venus, contournant parfois les restrictions en passant par la frontière moldave. En septembre 2025, le pèlerinage a encore eu lieu, malgré les difficultés considérables liées à la guerre, qui imposent plusieurs mois de préparation pour coordonner le voyage. Kiev a par ailleurs posé des conditions politiques au maintien du pèlerinage, exigeant des garanties d’Israël en contrepartie de son autorisation — faisant d’Ouman, malgré lui, un enjeu diplomatique entre les deux pays.

Cette persistance dit quelque chose d’essentiel. La ville où des Juifs furent massacrés en 1768, où Rabbi Nahman choisit de reposer parmi ses martyrs, où des enfants furent assassinés par les nazis en 1942 — cette ville continue d’attirer, en temps de guerre, des dizaines de milliers de croyants venus du monde entier. Comme si la prière, ici plus qu’ailleurs, avait besoin du poids de l’histoire pour trouver toute sa profondeur.

(Photo: des pélerins hassidiques de Breslev récitent la prière du takhlikh à Ouman à proximité de la tombe de Rabbi Nachman)