Saul Bellow naît à Lachine, dans la banlieue de Montréal, sous le nom de Solomon Bellows. La date exacte de sa naissance reste incertaine : son acte de naissance porte la mention du 10 juillet 1915, mais Bellow lui-même célébrait son anniversaire le 10 juin — sa mère insistant sur cette date.
L’hôtel de ville de Lachine ayant brûlé dans les années 1920, son acte de naissance dut être reconstitué à partir d’autres documents, et il est possible que sa mère se soit référée au calendrier hébraïque plutôt qu’au calendrier chrétien.
Selon les registres de la Jewish Genealogical Society de Montréal, il serait bel et bien né un 10 juillet — les familles juives immigrées ayant coutume de noter la date hébraïque, laquelle ne coïncide pas souvent avec le calendrier grégorien.
Il est le quatrième et dernier enfant d’Abraham Bellow et de Liza (Lescha) Gordin, juifs lituaniens ayant émigré de Saint-Pétersbourg deux ans avant sa naissance, son père étant né à Druya, un shtetl de la Zone de résidence.
La famille s’installe d’abord dans les quartiers pauvres et polyglottes de Montréal. À la maison, les parents parlent yiddish et russe, les enfants yiddish et anglais, et le français dans la rue. Bellow racontera plus tard n’avoir même pas su, enfant, que ces langues qui se croisaient chez lui étaient distinctes les unes des autres.
À quatre ans, il commence l’étude de l’hébreu — un amour de la Torah qui ne le quittera jamais, quand bien même il se rebellera contre ce qu’il appellera « l’orthodoxie étouffante » de son éducation religieuse.
Le père, homme d’affaires malchanceux, enchaîne les métiers — grossiste, marieur, ferrailleur, contrebandier d’alcool — Bellow écrira de lui : « Son talent était pour l’échec. »
En 1923, le jeune Saul, gravement malade d’une péritonite, passe six mois à l’hôpital ; c’est là, dit-on, la lecture de La Case de l’oncle Tom qui lui donne l’envie d’écrire.
L’année suivante, en 1924, la famille est clandestinement introduite aux États-Unis et s’installe à Chicago, dans le quartier de Humboldt Park — la ville qui deviendra le théâtre de la quasi-totalité de son œuvre.
Ils y vivent des années sans statut légal. Bellow racontera : « les rues étaient notre liberté, en grandissant à Chicago. Tout s’y passait, le légitime comme l’illégitime. »
Élève au lycée Tuley, il s’y lie avec Isaac Rosenfeld, futur écrivain, dans ce qui restera l’un des foyers intellectuels les plus denses de l’immigration juive américaine.
Il entre à l’université de Chicago en 1933, avant de rejoindre Northwestern par nécessité financière — c’est en écrivant pour le journal étudiant qu’il adopte le nom de plume « Saul Bellow ».
Il y obtient en 1937 une licence avec mention en anthropologie et sociologie, orientation qui infusera durablement son regard de romancier sur les sociétés et les rites humains.
Une tentative de doctorat en anthropologie à l’université du Wisconsin tourne court : le roman le rappelle. De retour à Chicago, il rédige des biographies pour le Federal Writers’ Project du New Deal, avant de rejoindre le département éditorial de l’Encyclopaedia Britannica.
Son premier roman, Dangling Man (1944), journal d’un homme en attente de mobilisation, ne se vend qu’à 1 506 exemplaires.
Suit La Victime (1947), qui explore les mécanismes réciproques de l’antisémitisme.
Mais ce sont Les Aventures d’Augie March (1953) qui le révèlent : son incipit fameux, « Je suis Américain, natif de Chicago », inaugure un style nouveau — une voix jazzy, gonflée d’énergie, mêlant les inflexions yiddish à celles de Whitman, rompant délibérément avec le classicisme formel alors dominant dans la fiction américaine. Le roman lui vaut le National Book Award.
Ce que le yiddish apporte à la phrase de Bellow n’est pas d’abord affaire de vocabulaire emprunté — les critiques insistent sur ce point — mais de souffle et d’intonation. James Wood parle d’une prose « bibliquement anglaise », héritée par un double détour : celui de l’hébreu biblique vers l’anglais de la King James Version, puis de cette veine biblique vers l’inflexion yiddish propre à Bellow — phrases-fleuves, parallélismes sémantiques, accumulations d’adjectifs, un lyrisme débordant et légèrement archaïque.
On y reconnaît le rythme même du yiddish parlé : l’interpellation, la question rhétorique qui relance la phrase, l’ironie qui mine sa propre gravité l’instant d’après, ce mélange constant de sentimental et de sarcastique qui caractérise la parole yiddish et que Bellow transpose sans jamais la traduire littéralement.
Ses biographes parlent d’un « dérèglement volontaire de la syntaxe » anglaise — des phrases qui bousculent l’ordre attendu du sujet, du verbe et du complément à la manière dont le yiddish, langue à verbe second, autorise des inversions et des reprises que l’anglais standard proscrit.
C’est ce heurt délibéré, cette syntaxe « roughened », qui donne à la période bellovienne son allure de parole vive plutôt que de prose écrite — le lecteur croit entendre quelqu’un penser tout haut, dans la rue, plutôt que lire un roman composé.
À cela s’ajoutent les à-coups d’un humour typiquement yiddish, fait d’autodérision et de fatalisme joyeux — la formule reste toujours proche de la blague avant de basculer vers la question métaphysique, sans jamais que l’une n’annule l’autre.
Bellow refusera toute sa vie l’étiquette d’« écrivain juif », préférant se définir comme un Américain du Midwest qui se trouve être juif — mais il reconnaîtra, dans sa conférence de 1988 A Jewish Writer in America, que sa toute première conscience du monde s’était formée en yiddish : « à la maison, nos parents se parlaient en russe, nous parlions yiddish avec eux, et nous parlions anglais entre nous. »
C’est cette stratification linguistique de l’enfance — trois langues superposées avant même l’âge de raison — qui explique, plus que toute influence littéraire consciente, la texture unique de sa phrase.
Suivront Herzog (1964) et La Planète de M. Sammler (1970), qui lui vaudront chacun le même prix — faisant de lui le seul écrivain distingué trois fois dans cette catégorie.
Le Don de Humboldt (1975), portrait à peine voilé de son ami le poète Delmore Schwartz, lui vaut le prix Pulitzer en 1976.
La même année, l’Académie suédoise lui décerne le prix Nobel de littérature, saluant chez lui « la compréhension humaine et l’analyse subtile de la culture contemporaine ».
Bellow demeure l’un des représentants majeurs de cette génération d’écrivains judéo-américains — aux côtés de Bernard Malamud et Philip Roth, qui comme lui écrivaient directement en anglais, et d’Isaac Bashevis Singer, qui composait en yiddish avant de superviser lui-même la traduction anglaise de ses textes.
Bellow et Singer se croisent d’ailleurs très concrètement en 1953, l’année même d’Augie March : c’est Bellow qui traduit du yiddish vers l’anglais la nouvelle Gimpel le Simple, qui fera connaître Singer au public américain et ouvrira la voie à son propre Nobel vingt-quatre ans plus tard.
Sa vie privée fut aussi mouvementée que son œuvre : cinq mariages (Anita Goshkin, Alexandra Tschacbasov, Susan Glassman, Alexandra Ionescu Tulcea, puis Janis Freedman, de près de cinquante ans sa cadette), quatre enfants dont la dernière, Naomi Rose, naît alors qu’il a quatre-vingt-quatre ans.
Il enseigne toute sa vie — à Minnesota, Princeton, New York University, et surtout à l’université de Chicago, où il dirige pendant des décennies le Committee on Social Thought, avant de rejoindre Boston University en 1993.
Son dernier roman, Ravelstein (2000), hommage à peine masqué à son ami Allan Bloom, paraît alors qu’il a quatre-vingt-cinq ans.
Les grands romans
Dangling Man (1944) prend la forme du journal intime d’un jeune Chicagoen dans l’attente anxieuse de sa mobilisation — récit resserré, presque huis clos, où Bellow expérimente déjà ce climat d’introspection fiévreuse qui traversera toute son œuvre. Le livre passe inaperçu, mais il pose la question qui hantera Bellow toute sa vie : comment un homme peut-il rester libre quand le monde décide pour lui ?
La Victime (1947) resserre encore l’étau : un New-Yorkais juif se voit peu à peu tenu pour responsable du malheur d’un ancien camarade antisémite, dans un jeu de miroirs cruel où bourreau et victime finissent par échanger leurs rôles. C’est le roman le plus sombre et le plus classiquement construit de Bellow — avant qu’il ne brise, avec le livre suivant, toutes les règles qu’il venait de s’imposer.
Les Aventures d’Augie March (1953) est la rupture décisive. Abandonnant la forme maîtrisée de ses débuts, Bellow laisse sa phrase courir, digresser, s’enfler — un roman picaresque qui suit un jeune homme de Chicago à travers mille métiers, mille rencontres, mille échecs, sans jamais se laisser dompter par aucun d’entre eux. C’est ici que la voix yiddish fait irruption dans la littérature américaine avec toute sa liberté.
Au jour le jour (Seize the Day, 1956), plus bref, concentre en une seule journée new-yorkaise l’effondrement financier et sentimental de Tommy Wilhelm, quadragénaire raté en délicatesse avec un père glacial. Beaucoup de critiques — et Bellow lui-même parfois — considèrent ce court récit comme son texte le plus parfaitement maîtrisé.
Henderson ou l’Enfer du paradis (Henderson the Rain King, 1959) envoie un excentrique millionnaire américain, joueur de violon et éleveur de cochons, chercher un sens à sa vie dans une Afrique largement imaginaire. Bellow disait de son protagoniste Eugene Henderson qu’il était, de tous ses personnages, celui qui lui ressemblait le plus.
Herzog (1964), son second National Book Award, est sans doute son roman le plus lu : Moses Herzog, professeur d’université en pleine débâcle conjugale, y rédige des lettres qu’il n’enverra jamais — à ses proches, à ses ennemis, à Nietzsche, à Dieu — dans un monologue intérieur d’une virtuosité inégalée qui vaut à Bellow une renommée internationale.
La Planète de M. Sammler (Mr. Sammler’s Planet, 1970), troisième National Book Award, adopte le regard d’un vieux rescapé polonais de la Shoah, borgne et lucide, posé sur le New York chaotique de la fin des années 1960 — roman plus sombre, habité par la conscience aiguë de la catastrophe européenne.
Le Don de Humboldt (Humboldt’s Gift, 1975), qui lui vaut le Pulitzer, transpose la vie et la mort de son ami le poète Delmore Schwartz dans le personnage de Von Humboldt Fleisher, génie autodestructeur dont l’ombre plane sur le narrateur Charlie Citrine, écrivain à succès rongé par la culpabilité de sa propre réussite.
Le Décembre du doyen (The Dean’s December, 1982) confronte, à travers un doyen d’université américain en déplacement à Bucarest, les délabrements parallèles de Chicago et de la Roumanie communiste — l’un des livres les plus politiques de Bellow, au ton plus amer que ses œuvres de la maturité.
Ravelstein (2000), son dernier roman, paraît alors qu’il a quatre-vingt-cinq ans : portrait à peine voilé de son ami le philosophe Allan Bloom, mort du sida, c’est à la fois un tombeau littéraire et une méditation sur l’amitié entre hommes — salué comme un retour en pleine forme après des années de production plus inégale.
Saul Bellow meurt le 5 avril 2005 à Brookline, dans le Massachusetts, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Il repose au cimetière juif de Brattleboro, dans le Vermont.
