31 juillet 1919 : naissance de Primo Levi

Primo Levi naît à Turin le 31 juillet 1919, dans une famille de la bourgeoisie juive piémontaise. Son père, Cesare, est ingénieur électricien ; la famille vit dans un appartement de la Corso Re Umberto que Primo Levi n’aura, de fait, presque jamais quitté de toute sa vie — il y meurt en 1987.

Ce point mérite d’être souligné d’emblée : le monde d’où vient Levi est éloigné, socialement et linguistiquement, de celui des shtetls d’Europe centrale et orientale dont Yiddish Pour Tous parle le plus souvent.
Les juifs piémontais, italophones, urbains, largement assimilés depuis l’émancipation accordée par le royaume de Sardaigne en 1848, ne parlaient pas yiddish et entretenaient avec leur judéité un rapport très différent de celui des communautés ashkénazes de Galicie, de Pologne ou de Lituanie.

C’est précisément cette distance qui rend le témoignage de Levi précieux pour notre sujet : il documente, de l’intérieur, la rencontre — souvent incompréhensive et brutale — entre des mondes juifs européens qui s’ignoraient largement avant la déportation.

Formation et lois raciales

Levi entreprend des études de chimie à l’université de Turin en 1937. Son parcours universitaire est immédiatement compliqué par les lois raciales fascistes promulguées en 1938, qui excluent les Juifs de l’enseignement public, des professions libérales et de nombreux secteurs économiques.

Levi peut néanmoins achever sa thèse et obtient son diplôme en juillet 1941, avec la mention manuscrite « di razza ebraica » (de race juive) apposée sur son diplôme — détail qu’il rapportera lui-même dans Il sistema periodico (Le Système périodique, 1975), recueil autobiographique organisé autour des éléments chimiques, où il revient sur cette période de sa formation dans un régime qui le désignait officiellement comme étranger à la nation dont il partageait pourtant pleinement la langue et la culture.

Résistance, arrestation, Fossoli

Après l’armistice italien de septembre 1943 et l’occupation allemande du nord de l’Italie, Levi rejoint fin 1943 un petit groupe de résistants affilié à Giustizia e Libertà, dans le Val d’Aoste.
Le groupe est mal armé, mal organisé et rapidement infiltré. Levi est arrêté par la milice fasciste le 13 décembre 1943. Interrogé, il choisit de se déclarer « citoyen italien de race juive » plutôt que de reconnaître son activité de résistant, dans l’idée — qu’il qualifiera lui-même a posteriori de naïve — que ce statut l’exposerait à un sort moins sévère que celui réservé aux partisans.

Il est interné au camp de transit de Fossoli, près de Modène, où les autorités italiennes remettent progressivement le contrôle aux Allemands après février 1944. Le 22 février 1944, Levi fait partie d’un convoi de 650 personnes déporté vers Auschwitz.
À l’arrivée, la sélection ne laisse vivre qu’une fraction du convoi ; Levi, alors âgé de 24 ans, est affecté au camp de Monowitz (Auschwitz III), rattaché aux usines de caoutchouc synthétique de la Buna-Werke, où sa formation de chimiste finira, en 1944, par lui valoir une affectation dans un laboratoire du camp — un facteur qu’il considérera lui-même comme déterminant dans sa survie.

La rencontre avec le monde yiddishophone

C’est à Monowitz que Levi se trouve, pour la première fois de sa vie, immergé dans une majorité de juifs d’Europe centrale et orientale, en grande partie yiddishophones — polonais, hongrois, slovaques, roumains. Il en parle explicitement dans Se questo è un uomo (Si c’est un homme, écrit en 1946, publié en 1947) : la barrière linguistique s’ajoute à la violence du système concentrationnaire pour isoler les détenus italiens, peu nombreux, ne parlant ni yiddish, ni allemand, ni polonais, au bas de la hiérarchie informelle du camp — celle qui régissait l’accès à la nourriture supplémentaire, aux informations utiles à la survie, aux réseaux d’entraide entre détenus.

Levi décrit avec une précision presque ethnographique comment cette incompréhension linguistique a fonctionné comme un facteur de vulnérabilité à part entière, distinct de la faim ou du travail forcé, et souvent négligé dans les lectures qui privilégient la dimension morale et philosophique de son œuvre au détriment de cette observation plus concrète des rapports entre groupes juifs européens eux-mêmes, à l’intérieur même de la catégorie commune de victimes que leur imposait le système nazi.

Primo Levi a souvent évoqué la Babel des langues qui régnait à Auschwitz, et sa rencontre avec les Juifs ashkénazes et yiddishophones est un thème récurrent, souvent lié à un sentiment d’exclusion et d’incommunicabilité en tant que Juif italien assimilé. Voici les passages clés:

1. La barrière de la langue et l’exclusion

Le passage le plus explicite se trouve dans Si c’est un homme, au chapitre « Le chant d’Ulysse ». C’est là que Levi formule avec le plus de force son drame linguistique et identitaire.

« La tour de Babel, la tour du malentendu et de la haine. Nous autres, Juifs italiens, nous étions les plus démunis, parce que nous ne comprenions pas l’allemand, et surtout pas le yiddish, qui était la langue commune des Juifs de l’Est. […] Parler yiddish, ne serait-ce que le comprendre, c’était posséder une clé de survie. Nous, nous étions des étrangers parmi les étrangers. »

Il développe cette idée juste après, en pleine leçon d’italien avec Pikolo, lorsqu’il tente de traduire Dante. L’échec de la transmission de la poésie italienne se superpose à son isolement parmi les autres détenus juifs.

2. Le choc culturel avec le monde ashkénaze

Dans Les Naufragés et les Rescapés (chapitre « La mémoire de l’offense »), Levi analyse rétrospectivement ce fossé. Il explique que pour un Juif italien intégré, le Juif ashkénaze d’Europe de l’Est représentait une figure à la fois familière et radicalement étrangère, dont il ignorait tout.

« Pour nous, Juifs italiens, le contact avec ces Juifs de l’Est, ashkénazes, yiddishophones, mystiques et misérables, fut un choc. Ils étaient Juifs comme nous, mais nous ne les connaissions pas. Leur monde n’était pas le nôtre ; leur langue, le yiddish, nous était incompréhensible, et elle était perçue par beaucoup, à tort, comme un jargon barbare, un allemand déformé. »

3. Le système de survie et l’inversion des valeurs

Dans La Trêve, lors de son errance après la libération, Levi rencontre une humanité juive foisonnante et décrit un personnage emblématique : le petit sheygets de Cracovie. Ce chapitre montre à quel point le yiddish devient soudainement un outil de débrouillardise, voire de pouvoir, dans le chaos de l’après-guerre.

« Il parlait un yiddish serré, chantant, et par là même il se trouvait chez lui partout où il rencontrait un Juif polonais ou russe ; il était chez lui, tandis que nous, Juifs occidentaux, nous restions à l’écart, comme des enfants perdus. »

4. La fascination mêlée de distance dans le dialogue

Enfin, Levi revient sur cette distance culturelle dans une dimension presque anthropologique, notamment quand il évoque le personnage de Chaim dans Maintenant ou jamais. Dans une conversation rapportée, il fait dire à l’un de ses compagnons ashkénazes cette phrase qui résume l’incompréhension mutuelle :
« Vous les Italiens, vous êtes des Juifs drôles. Vous ne parlez pas yiddish, vous ne savez pas danser, vous ne savez même pas vous disputer comme il faut. On dirait que vous avez honte d’être juifs. »

Ces passages montrent l’évolution du regard de Levi : de la détresse absolue de l’exclu dans Si c’est un homme, à une reconnaissance, teintée d’une distance persistante mais respectueuse, de la vitalité de cette civilisation anéantie.

Il faut noter que le rapport de Levi au yiddish reste, dans ses écrits, celui d’un observateur extérieur : il transcrit certains mots ou expressions entendus au camp, mais sans jamais prétendre à une maîtrise de la langue ni à une appartenance à cette culture. Cette position d’outsider lucide, plutôt que de témoin de l’intérieur, est ce qui distingue son témoignage d’autres mémoires de survivants originaires eux-mêmes du monde yiddishophone.

Le retour : La Tregua

Libéré par l’armée soviétique le 27 janvier 1945, Levi ne rentre en Italie qu’en octobre 1945, au terme d’un périple erratique à travers l’Europe orientale — Pologne, Biélorussie, Ukraine, Roumanie, Hongrie, Autriche — que les autorités soviétiques organisent sans grande cohérence logistique.

Ce trajet fait l’objet d’un second livre, La Tregua (La Trêve, 1963), plus tardif que Se questo è un uomo, et de ton sensiblement différent : le rapatriement met à nouveau Levi en contact prolongé avec des populations juives d’Europe de l’Est, dans des campements de transit soviétiques où se mêlent rescapés des camps, réfugiés civils et prisonniers de guerre en tout genre. C’est dans ce livre que Levi consacre le plus de pages à des personnages yiddishophones.

Une œuvre longtemps ignorée avant d’être reconnue

Se questo è un uomo est rédigé rapidement après le retour de Levi, mais peine à trouver un éditeur : refusé par Einaudi, la grande maison turinoise pourtant dirigée par des intellectuels engagés dans la mémoire de la Résistance, le manuscrit est finalement publié en 1947 par un petit éditeur, De Silva, à un tirage confidentiel de 2 500 exemplaires, dont une bonne partie reste invendue.
Le livre passe presque inaperçu pendant plus d’une décennie.

Ce n’est qu’après sa republication chez Einaudi en 1958 — la même maison qui l’avait refusé onze ans plus tôt — puis sa traduction en anglais (1959) et dans plusieurs autres langues, qu’il acquiert progressivement le statut de classique de la littérature concentrationnaire. Ce délai de plus de dix ans entre l’écriture et la reconnaissance mérite d’être souligné : il illustre à quel point l’écoute du témoignage concentrationnaire, y compris de témoins directs et d’une lucidité remarquable, a mis du temps à trouver son public dans l’Europe de l’immédiat après-guerre, davantage tournée vers la reconstruction que vers l’examen du passé récent.

Levi reprendra la question de la mémoire et de l’interprétation morale de l’expérience concentrationnaire dans son dernier livre, I sommersi e i salvati (Les Naufragés et les Rescapés, 1986), où il développe notamment le concept de « zone grise » pour décrire les positions intermédiaires, moralement ambiguës, occupées par certains détenus contraints de collaborer partiellement avec le système du camp pour survivre — concept qui a depuis largement essaimé dans l’historiographie de la Shoah au-delà du seul cas italien.

Chimiste et écrivain : une double vie professionnelle

Après son retour, Levi reprend son métier de chimiste, d’abord dans une petite entreprise de peinture, puis comme directeur technique de la société SIVA jusqu’à sa retraite en 1977.
Il n’a jamais vécu de sa plume avant cette date, écrivant le soir et le week-end en parallèle de son activité professionnelle — un fait qu’il revendique lui-même comme ayant structuré son écriture, marquée par une précision presque scientifique dans le choix des mots et le refus de l’emphase, qu’il oppose explicitement à une littérature concentrationnaire plus lyrique ou plus vengeresse.

Une mort à traiter avec prudence historiographique

Primo Levi meurt le 11 avril 1987, des suites d’une chute dans la cage d’escalier de son immeuble turinois, au troisième étage duquel il vivait toujours avec sa mère âgée.
La plupart des commentateurs, à commencer par son ami et biographe italien, ont interprété cette mort comme un suicide, dans un contexte de dépression documentée par ses proches dans les mois précédents.
Aucune preuve matérielle définitive — note laissée, témoin direct de l’acte — ne permet cependant de trancher la question de façon absolument certaine, et plusieurs proches, ainsi que certains critiques, ont exprimé des doutes ou proposé des lectures alternatives, y compris l’hypothèse d’un accident lié à des vertiges dont Levi souffrait.