L’entrée des troupes allemandes à Varsovie, le 5 août 1915, met fin à un an d’occupation russe marquée par une répression antijuive systématique.
Les Juifs de la ville, alors environ 337 000 personnes, soit près de 40% de la population, accueillent les nouveaux maîtres avec un soulagement mêlé d’appréhension.
En quelques semaines, l’espoir laisse place à une réalité complexe : l’occupation allemande, bien que moins ouvertement antisémite que celle des Russes, plonge la communauté dans une crise économique et humanitaire sans précédent, tout en ouvrant des espaces politiques et culturels inédits.
La terreur russe avant l’arrivée des Allemands
Pendant la première année de la guerre, alors que Varsovie est encore sous domination russe, les Juifs sont traités en « ennemis intérieurs ».
Suspectés de connivence avec les Allemands, ils subissent des arrestations arbitraires, des expulsions et la fermeture de toute la presse en yiddish et en hébreu.
À cela s’ajoute l’arrivée massive de réfugiés juifs fuyant les zones de combat : environ 200 000 personnes transitent par la ville, dont 80 000 à un seul moment. Cette crise alimente les tensions avec la population polonaise locale, qui voit d’un mauvais œil cette affluence et y puise des motifs d’accusations antisémites.
En août 1915, alors que les Russes évacuent précipitamment la ville, un vide de pouvoir s’installe. Le Comité civique de Varsovie, dominé par des nationalistes polonais, prend en charge la sécurité avec sa propre milice.
Les plaintes pour brutalités et discriminations contre les Juifs se multiplient dans ces jours troublés.
L’occupation allemande officielle s’installe dans la continuité, laissant perdurer ces tensions.
Une politique allemande d’équilibre… qui exacerbe les ressentiments
L’administration allemande, dirigée par le général Hans von Beseler, cherche à maintenir la stabilité en pratiquant un savant équilibre entre Polonais et Juifs.
Dès août 1915, des conseillers municipaux sont nommés selon une clé de répartition : 12 Allemands, 12 Polonais et 6 Juifs.
Cette proportion, qui accorde aux Juifs une représentation bien supérieure à leur poids démographique dans les instances polonaises, est immédiatement interprétée par les nationalistes polonais comme un favoritisme délibéré envers les Juifs.
Le ressentiment s’installe durablement.
Les Allemands autorisent également la renaissance d’une presse juive florissante, ferment d’une vie culturelle et politique intense. Les autorités soutiennent des œuvres de secours et des écoles juives, tout en maintenant une censure stricte.
Mais cette apparente bienveillance cache une volonté de contrôle : en 1916, les Allemands imposent la création d’un Conseil juif (Judengemeinde), chargé de la collecte des impôts, du recensement et de la réquisition de main-d’œuvre.
Ce système administratif préfigure, dans sa structure, les Judenräte de la Seconde Guerre mondiale, même si les intentions en 1915 sont encore politiques et non génocidaires.
Une catastrophe économique et humanitaire
Malgré ces mesures d’ouverture politique, l’occupation provoque une catastrophe économique majeure.
Les réquisitions massives de denrées par l’armée allemande, combinées au blocus maritime britannique qui empêche les importations, entraînent une pénurie généralisée.
Le prix du pain atteint des sommets – 25 kopecks à Varsovie – tandis que les salaires s’effondrent.
Les Juifs, qui vivent principalement du petit commerce et de l’artisanat, sont particulièrement touchés par l’effondrement des échanges.
La malnutrition frappe durement les quartiers juifs surpeuplés, provoquant des épidémies de typhus.
Les autorités allemandes attribuent ces fléaux à la prétendue « saleté » juive, ajoutant une dimension antisémite à une situation déjà désastreuse.
L’aide humanitaire américaine : une bouée de sauvetage
Face à l’ampleur de la famine, l’aide américaine devient vitale. Dès 1915, Herbert Hoover, futur président des États-Unis, envoie son émissaire le Dr Vernon Kellogg à Varsovie. Son rapport sur « la famine, la maladie et la souffrance » est l’un des documents les plus poignants de l’histoire de l’aide humanitaire.
Après l’armistice de 1918, l’American Relief Administration (ARA) de Hoover installe son quartier général à Varsovie.
Des « tonnes et des tonnes » de nourriture arrivent par le port de Dantzig.
L’objectif initial est de nourrir 4 millions de Polonais.
Un second programme cible les enfants : en quelques mois, 1,25 million d’enfants polonais reçoivent un repas gratuit quotidien.
Huit grandes organisations américaines se fédèrent au sein de l’European Relief Council : l’ARA, la Croix-Rouge américaine, les Quakers, le Jewish Joint Distribution Committee (spécifiquement pour les Juifs), le Conseil fédéral des Églises, les Chevaliers de Colomb, la YMCA et la YWCA.
Cette coalition sans précédent sauve des dizaines de milliers de vies, mais n’efface pas les tensions : le Joint est intégré pour pallier l’exclusion des Juifs des structures de secours polonaises, un affront de plus pour les nationalistes.
La question de la continuité avec la Shoah
L’historien Robert Blobaum estime que les conditions économiques de la Grande Guerre ont exacerbé l’antisémitisme à Varsovie, mais que les documents ne montrent pas d’antisémitisme spécifique de la part des Allemands durant cette période.
L’occupation de 1915-1918 reste une « apocalypse mineure » pour les Juifs de Varsovie, annonciatrice de la tragédie à venir, mais fondamentalement différente dans sa nature et son intention.
Les structures mises en place sous l’occupation allemande – le conseil juif, le recensement, le travail obligatoire – serviront de modèle, vingt-cinq ans plus tard, à l’administration nazie du ghetto de Varsovie.
Mais en 1915, il n’est pas question d’extermination : l’armée allemande autorise même les Juifs à porter des armes dans des milices de défense locale contre les Russes.
Une ironie de l’histoire que les Polonais nationalistes n’ont jamais pardonnée, et qui alimentera un ressentiment explosif dans les années 1930.
(Photo: entrée de la cavalerie allemande à Varsovie en 1915)
