Lily Pastré (1891-1974) est l’une de ces grandes figures françaises dont la notoriété est restée longtemps confinée à Marseille et au monde musical, alors que son action pendant l’Occupation la place parmi les plus remarquables protectrices d’artistes persécutés par le nazisme.
Sans appartenir à un réseau de Résistance au sens militaire du terme, elle sauva concrètement des dizaines d’hommes et de femmes, en particulier des artistes juifs, en faisant de son château un refuge où la musique, la peinture et la littérature continuèrent d’exister alors que l’Europe sombrait dans la barbarie.
Marie-Louise Double de Saint-Lambert naît à Marseille le 9 décembre 1891 dans une famille immensément fortunée. Par son père, Paul Double, elle hérite indirectement de la fortune constituée autour du vermouth Noilly Prat, tandis que sa mère, Véra Magnan, descend du maréchal de France Bernard-Pierre Magnan.
Son enfance se déroule dans un univers de privilèges où la musique, les arts et les mondanités occupent une place importante. Très jeune, elle reçoit une solide formation musicale et fréquente les milieux cultivés de la bourgeoisie marseillaise. La mort de son frère Maurice sur le front en 1916 la marque durablement et nourrit chez elle une profonde aversion pour la guerre.
En 1918, elle épouse le comte Jean Pastré, grand joueur de polo qui représentera la France aux Jeux olympiques de Paris en 1924. Trois enfants naissent de cette union.
Le couple partage sa vie entre Paris et le château Pastré, vaste demeure située dans les quartiers sud de Marseille. Très vite cependant, les infidélités de son mari et des conceptions opposées de la vie conduisent à une séparation. Leur divorce est prononcé en 1940, événement encore peu courant dans la haute société catholique de l’époque. Lily conserve le château ainsi que le titre de comtesse sous lequel elle restera connue.
Durant les années vingt et trente, elle devient une véritable mécène. Elle fréquente les salons parisiens, se lie avec des compositeurs, des écrivains, des peintres et des interprètes parmi les plus brillants de leur génération. Elle apparaît même dans Les Mystères du château de Dé de Man Ray en 1929, témoignage de son appartenance aux milieux artistiques d’avant-garde.
La défaite de 1940 bouleverse sa vie. Alors que Marseille devient le dernier grand refuge de milliers d’exilés cherchant à fuir le nazisme, Lily Pastré transforme son domaine en une véritable « villa des arts ». Elle crée l’association Pour que l’esprit vive, destinée à soutenir financièrement les créateurs privés de ressources. Mais son engagement dépasse rapidement la simple philanthropie : elle ouvre les portes de son château à ceux que les lois antisémites condamnent.
Le château Pastré accueille alors un défilé exceptionnel de musiciens, d’écrivains et de peintres. Parmi eux figurent notamment Clara Haskil, Monique Haas, Youra Guller, Lily Laskine, Norbert Glanzberg, Darius Milhaud, André Masson, Victor Brauner, Moïse Kisling, Lion Feuchtwanger, Franz Hessel et les parents de Stéphane Hessel.
Plusieurs y trouvent un refuge temporaire avant de gagner la Suisse ou les États-Unis ; d’autres y survivent pendant des mois. Lily Pastré finance nourriture, logement et parfois soins médicaux.
Elle fait notamment venir un neurochirurgien parisien afin d’opérer Clara Haskil, atteinte d’une tumeur, avant de faciliter son départ vers la Suisse.
Elle apporte également son soutien au réseau de sauvetage animé à Marseille par Varian Fry.
Son château devient un lieu de résistance culturelle.
Le 27 juillet 1942, alors que les rafles se multiplient et que les déportations ont commencé, elle ose organiser dans son parc une représentation du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Les décors sont confectionnés avec les rideaux mêmes du château ; une vingtaine de musiciens juifs composent l’orchestre dirigé par Manuel Rosenthal.
Cette soirée constitue un véritable défi lancé au climat de terreur imposé par l’Occupation.
L’écrivaine Edmonde Charles-Roux, alors très jeune, participera à cette aventure et en gardera toute sa vie un souvenir émerveillé.
Cette activité finit naturellement par attirer l’attention des autorités allemandes. Le château est perquisitionné et la situation devient de plus en plus dangereuse. Si Lily Pastré échappe aux représailles les plus graves, son domaine cesse progressivement de pouvoir remplir son rôle de refuge. Beaucoup des artistes qu’elle avait protégés doivent alors trouver d’autres voies d’évasion.
À la Libération, loin de se retirer, elle imagine de rendre à la France son prestige artistique.
Admiratrice des festivals de Salzbourg et de Bayreuth, elle rêve d’un grand festival lyrique provençal. Avec Gabriel Dussurget, elle apporte un soutien financier décisif à la création du Festival d’Aix-en-Provence, dont la première édition se tient en 1948.
Les difficultés financières et des désaccords avec les organisateurs l’éloigneront ensuite de cette institution, mais sans son impulsion initiale, le festival n’aurait probablement jamais vu le jour sous cette forme.
Sa générosité ne connaît guère de limites. Elle dépense une grande partie de sa fortune pour soutenir les artistes, entretenir son domaine et financer des projets culturels. Plus tard, sensible à l’action de l’abbé Pierre, elle fait don d’une partie de son domaine aux compagnons d’Emmaüs, qui y sont toujours installés. Cette prodigalité finit par réduire considérablement son patrimoine.
Lily Pastré meurt à Marseille le 8 août 1974, presque oubliée du grand public. Détail émouvant: quelques semaines plus tôt, le 6 juin 1974, ruinée, elle avait dû céder sa Villa provençale (au sein du château Pastré) à la Ville de Marseille. Elle s’éteint donc peu après, presque dépossédée du domaine où elle avait accueilli tant d’artistes juifs pendant l’Occupation et où était né, après-guerre, le Festival d’Aix-en-Provence.
Depuis plusieurs années cependant, son rôle est progressivement redécouvert grâce aux travaux d’historiens et de biographes, notamment Laure Kressmann et Olivier Bellamy.
Elle apparaît aujourd’hui comme l’une des grandes « Justes de la culture » françaises : une femme qui, sans armes ni fonctions officielles, choisit de mettre son immense fortune, sa demeure et son prestige au service de ceux que le régime de Vichy et les nazis voulaient réduire au silence.
Pour qui s’intéresse à l’histoire du monde juif, Lily Pastré occupe une place singulière. Elle ne fut pas seulement une mécène ; elle permit à une partie de la vie artistique juive européenne de survivre à Marseille pendant les années les plus sombres.
Des pianistes comme Clara Haskil ou Monique Haas, des compositeurs comme Norbert Glanzberg ou Darius Milhaud, des écrivains comme Lion Feuchtwanger et des peintres comme Moïse Kisling lui durent, directement ou indirectement, une part de leur salut.
Son château fut, durant quelques années, l’un des derniers îlots où la culture européenne continua de respirer face à la persécution.
