Parmi les grands peintres du XXᵉ siècle, Chaïm Soutine occupe une place à part. Ni cubiste, ni surréaliste, ni abstrait, il ne fonda aucune école et ne chercha jamais à théoriser son art.
Solitaire, tourmenté, perpétuellement insatisfait, il peignit avec une intensité qui fait de lui l’un des précurseurs majeurs de l’expressionnisme moderne.
Son œuvre, traversée par la violence, la compassion et une profonde angoisse existentielle, est aussi indissociable de ses origines juives d’Europe orientale et de l’expérience de l’exil.
Chaïm Soutine naît le 13 janvier 1893 (selon le calendrier julien) à Smilavitchi, une petite bourgade proche de Minsk, aujourd’hui en Biélorussie.
Il est le dixième de onze enfants d’une famille juive extrêmement pauvre.
Son père est tailleur. Le village appartient alors à la Zone de Résidence de l’Empire russe, où les Juifs vivent sous un régime de discriminations permanentes. La langue de la maison est le yiddish.
Le monde qui entoure le jeune Soutine est celui du shtetl : les artisans, les marchands ambulants, les rabbins, les paysans, les marchés, les synagogues, les enterrements, les fêtes religieuses.
La tradition religieuse réprouve la représentation figurée. Lorsque le jeune garçon commence à dessiner les habitants du village, il provoque un scandale. Une anecdote, rapportée par plusieurs témoins, veut qu’après avoir dessiné le portrait du rabbin local ou celui d’un notable, il fut roué de coups par les proches de ce dernier. L’affaire se termine devant les autorités et la famille obtient une indemnisation.
Avec cet argent, le jeune Chaïm peut quitter le shtetl. Qu’elle soit entièrement exacte ou légèrement embellie, cette histoire symbolise bien la rupture précoce entre Soutine et son milieu d’origine.
Vers 1909, il rejoint Minsk, où il reçoit ses premiers cours de dessin. Deux ans plus tard, il part pour Vilna, alors l’un des grands centres intellectuels du judaïsme d’Europe orientale. Il étudie à l’École des Beaux-Arts de Vilna.
La ville est surnommée la « Jérusalem de Lituanie ». On y parle autant le yiddish que le russe, le polonais ou le lituanien.
Soutine y découvre un milieu artistique moderne tout en restant profondément attaché à l’univers humain dont il est issu.
En 1913, comme tant de jeunes artistes juifs d’Europe orientale, il gagne Paris.
La capitale française est alors le centre mondial de l’avant-garde artistique. Il s’installe à La Ruche, cité d’artistes de Montparnasse créée par le sculpteur Alfred Boucher.
Les loyers y sont dérisoires, mais la misère est extrême. Les ateliers sont glacials l’hiver, étouffants l’été. Beaucoup peignent le ventre vide.
La Ruche rassemble alors une extraordinaire concentration d’artistes venus de toute l’Europe orientale : Marc Chagall, Ossip Zadkine, Jacques Lipchitz, Michel Kikoïne, Pinchus Krémègne, Isaac Dobrinsky et bien d’autres.
Beaucoup sont juifs, parlent yiddish entre eux et partagent les mêmes souvenirs des shtetlekh de Russie ou de Lituanie.
Soutine se lie particulièrement avec Michel Kikoïne, compatriote biélorusse, avec lequel il conservera une longue amitié.
Malgré cette vie communautaire, Soutine demeure farouchement solitaire. Il parle peu, détruit beaucoup de ses tableaux, travaille jusqu’à l’épuisement et doute sans cesse de lui-même.
Ses premières influences sont Rembrandt, Courbet et surtout Le Greco, dont il admire les silhouettes déformées et les mouvements verticaux. Mais c’est Paul Cézanne qui lui révèle que la peinture peut transformer la réalité sans cesser de lui être fidèle.
Les années parisiennes sont d’une pauvreté presque inimaginable. Soutine vend rarement un tableau. Il souffre de la faim chronique. Plusieurs témoignages racontent qu’il ramassait parfois des légumes abandonnés sur les marchés. Son tempérament anxieux se traduit déjà par des crises d’ulcère qui l’accompagneront toute sa vie.
En 1918, grâce au marchand Léopold Zborowski, il séjourne à Céret, dans les Pyrénées-Orientales.
C’est là que son style éclate véritablement. Les maisons semblent se tordre, les arbres ondulent comme des flammes, les routes deviennent des torrents de matière colorée. La nature est emportée dans un mouvement presque organique.
On a souvent comparé ces paysages aux compositions tourmentées de Van Gogh, mais Soutine ne cherche pas l’effet décoratif : il peint un monde en déséquilibre permanent.
À son retour à Paris, il réalise les séries qui feront sa réputation : les pâtissiers, les garçons d’hôtel, les enfants de chœur, les cuisiniers, les valets, les femmes de chambre.
Il choisit presque toujours des personnages modestes, anonymes, souvent figés dans une dignité silencieuse. Leurs visages semblent déformés par une souffrance intérieure plus que par la caricature.
Vers 1924 apparaissent les célèbres natures mortes : bœufs écorchés, volailles suspendues, lapins morts, poissons. Ces œuvres choquent énormément leurs contemporains.
Soutine fait parfois suspendre pendant plusieurs jours une carcasse dans son atelier afin d’en observer les transformations. Les voisins se plaignent de l’odeur pestilentielle.
Pour maintenir la couleur rouge du sang, il aurait demandé qu’on arrose régulièrement la viande de sang frais. Pablo Picasso, venu lui rendre visite, aurait été fasciné autant qu’horrifié.
Ces carcasses rappellent directement celles de Rembrandt, que Soutine admirait au Louvre. Mais elles deviennent chez lui des méditations sur la chair, la souffrance et la mortalité.
Le tournant décisif intervient en 1923 lorsque le collectionneur américain Albert C. Barnes découvre son œuvre grâce au marchand Paul Guillaume. Barnes achète d’un seul coup plus de cinquante tableaux.
Cet achat spectaculaire transforme immédiatement la vie de Soutine. Il cesse enfin de vivre dans une pauvreté extrême et accède à une reconnaissance internationale.
Pour autant, rien ne change vraiment dans son caractère. Il continue à détruire des œuvres qui lui déplaisent, fuit les mondanités et demeure incapable de profiter sereinement de son succès.
Dans les années 1930, ses portraits gagnent encore en intensité psychologique. Il peint notamment plusieurs enfants, jeunes paysannes, domestiques et employés de cafés. Les couleurs deviennent plus profondes, la matière plus épaisse, le geste toujours aussi nerveux.
Bien qu’il ne traite presque jamais directement de sujets juifs, nombre d’historiens de l’art voient dans son œuvre l’expression d’une mémoire du shtetl. Les visages graves, les corps fatigués, les humbles métiers, la compassion envers les oubliés évoquent l’univers humain des communautés juives d’Europe orientale. Là où Chagall traduit ce monde par la poésie et le merveilleux, Soutine en exprime la douleur physique et morale.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, sa situation devient particulièrement dangereuse. Juif étranger vivant en France occupée, il est recherché par les autorités allemandes.
À partir de 1940, il vit dans la clandestinité, change constamment de refuge et trouve l’aide de plusieurs amis qui le cachent dans différentes régions de France.
Son ulcère de l’estomac, aggravé par les privations et le stress, devient de plus en plus grave. En août 1943, son état nécessite une intervention chirurgicale urgente. Une voiture le transporte clandestinement jusqu’à Paris sous une fausse identité. L’opération est pratiquée trop tard. Chaïm Soutine meurt le 9 août 1943, à cinquante ans.
Il est enterré au cimetière du Montparnasse. Après la guerre, sa tombe deviendra un lieu de recueillement pour de nombreux artistes et amateurs d’art.
La reconnaissance véritable de Soutine est largement posthume. Son influence s’étend profondément sur la peinture d’après-guerre. Les artistes de l’expressionnisme abstrait américain, notamment Willem de Kooning, Francis Bacon et certains représentants de l’École de New York, voient en lui un précurseur essentiel. Bacon admirait particulièrement sa capacité à faire surgir la violence intérieure des êtres sans jamais abandonner la figuration.
Aujourd’hui, les œuvres de Soutine figurent dans les plus grands musées du monde : le Musée de l’Orangerie et le Centre Pompidou à Paris, le Musée d’Art Moderne de New York, la Barnes Foundation à Philadelphie, la Tate Modern à Londres ou encore le Kunstmuseum de Bâle.
L’homme reste pourtant énigmatique. Il a laissé très peu d’écrits, presque aucune réflexion théorique sur son art et peu de confidences. Ceux qui l’ont connu parlent d’un être hypersensible, sujet à de brusques accès de colère suivis de profonds remords, incapable de se satisfaire de son travail.
Chaïm Soutine est souvent présenté comme le peintre de la souffrance. Cette formule est réductrice. Son œuvre est aussi celle d’une extraordinaire vitalité. Dans ses paysages tourbillonnants, ses arbres semblent respirer, ses maisons vibrent, ses portraits vivent d’une intensité rarement atteinte. La matière picturale paraît elle-même animée d’une force organique.
Il est sans doute le plus tragique des peintres issus de la génération yiddish de l’École de Paris. Là où Chagall conserve la nostalgie lumineuse du shtetl disparu, Soutine en porte la blessure. Son pinceau transforme chaque visage, chaque arbre, chaque morceau de chair en une lutte contre la disparition, faisant de son œuvre l’un des témoignages les plus puissants de l’expérience juive d’Europe orientale transposée dans le langage universel de la peinture.
(Illustration: Chaim Soutine. Autoportrait 1918)
