10 août 2009. Décès de Joseph (Yoysef) Burg (1912-2009) : le dernier grand conteur yiddish de Bucovine

Parmi les écrivains yiddish du XXᵉ siècle, Joseph Burg occupe une place singulière. Non parce qu’il aurait révolutionné la littérature yiddish comme Mendele Moykher-Sforim, Peretz ou Isaac Bashevis Singer, mais parce qu’il fut jusqu’à la fin de sa vie le gardien d’un monde disparu : celui du judaïsme de Bucovine, de ses paysages, de son plurilinguisme et de sa culture.
Lorsque Burg s’éteint à Tchernivtsi en 2009, à quatre-vingt-dix-sept ans, il est souvent présenté comme le dernier grand écrivain yiddish demeuré en Ukraine, et même comme l’un des tout derniers auteurs européens à avoir continué d’écrire quotidiennement dans cette langue.

Né le 30 mai 1912 à Vyjnytsia (Wischnitz), dans les Carpates de Bucovine, alors province de l’Empire austro-hongrois, Burg grandit dans un environnement exceptionnellement multiculturel. Les Juifs y parlent le yiddish, mais l’allemand est la langue de la haute culture, le roumain et l’ukrainien coexistent dans l’espace public, tandis que les influences polonaises, hassidiques et ruthènes se mêlent constamment.

Son père exerce un métier peu commun parmi les Juifs : il est flotteur de bois sur le Tcheremoch, rivière tumultueuse descendant des Carpates. Cette enfance au milieu des forêts, des radeaux et des légendes populaires nourrira toute son œuvre.

Vers l’âge de douze ans, sa famille s’installe à Czernowitz (aujourd’hui Tchernivtsi), alors capitale intellectuelle de la Bucovine.
Cette ville est l’un des plus brillants centres de la culture yiddish européenne. C’est là qu’avait eu lieu en 1908 la célèbre Conférence de Czernowitz, qui proclama le yiddish « langue nationale du peuple juif ». Itzik Manger, Eliezer Steinbarg et de nombreux écrivains yiddish y vivent ou y passent.
Burg suit des études dans les écoles juives de la ville et découvre la littérature yiddish sous l’influence décisive du fabuliste Steinbarg, qu’il considérera toute sa vie comme son véritable maître.

Ce choix de la langue yiddish n’allait pourtant pas de soi.
Dans une bourgeoisie juive largement germanophone, beaucoup considèrent l’allemand comme la langue de la culture et le yiddish comme un idiome populaire.
Burg décide néanmoins d’écrire dans la langue du peuple juif. Ce choix est autant esthétique qu’identitaire : il veut raconter les petites gens de Bucovine dans leur propre langue.

Sa première nouvelle, Oifn splav (« Sur le radeau »), paraît en 1934 dans le journal yiddish Chernovitser Bleter.
Dès ce premier texte apparaissent les thèmes qui domineront son œuvre : la nature des Carpates, les artisans, les bûcherons, les hassidim, les paysans voisins, les enfants et les souvenirs d’un monde où plusieurs cultures cohabitent encore.

Entre 1935 et 1938, Burg étudie la germanistique à l’Université de Vienne.
Il fréquente les écrivains et les intellectuels qui se retrouvent au Café Central. Mais la montée du nazisme bouleverse brutalement ses projets. Après l’Anschluss, il quitte Vienne précipitamment. Une tentative d’émigration vers l’Angleterre échoue, faute de visa de transit. Il retourne à Czernowitz, où la situation politique devient chaque jour plus menaçante.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Burg trouve refuge en Union soviétique.
Cette fuite lui sauve la vie, mais presque toute sa famille restée en Bucovine est déportée vers la Transnistrie et exterminée pendant la Shoah.
Cette catastrophe marque durablement son œuvre. Pourtant, contrairement à beaucoup d’écrivains de l’après-guerre, Burg ne fait pas de l’extermination son sujet principal. Il préfère sauver de l’oubli le monde qui l’a précédée, comme si décrire la vie d’avant constituait déjà une victoire sur les assassins.

Pendant les années soviétiques, Burg vit souvent dans des conditions difficiles.
Il enseigne l’allemand à Saratov, puis en Ouzbékistan, avant de revenir finalement à Tchernivtsi à la fin des années 1950.
La politique soviétique contre la culture juive limite sévèrement les possibilités de publier en yiddish.
Durant plusieurs décennies, il ne fait paraître que quelques textes dispersés, principalement dans la revue moscovite Sovetish Heymland.
Cette longue période de silence éditorial contraste avec une activité littéraire incessante : Burg continue d’écrire quotidiennement, accumulant manuscrits et récits.

Ce n’est qu’à partir des années 1980, puis surtout avec la perestroïka, que son œuvre retrouve enfin un véritable lectorat. En 1990, il ressuscite le journal Chernovitser Bleter, disparu depuis plus d’un demi-siècle.
Ce geste possède une forte valeur symbolique : il ne s’agit pas seulement de publier un journal, mais de faire revivre la voix yiddish de Czernowitz.

L’univers littéraire de Burg est profondément enraciné dans la Bucovine.
Ses récits ne recherchent ni les grandes constructions romanesques ni les expérimentations modernistes. Il excelle dans la nouvelle, l’esquisse et le récit bref. Son écriture est d’une remarquable sobriété. La nature y tient une place essentielle : les forêts, les torrents, les montagnes et les saisons ne constituent jamais un simple décor mais deviennent presque des personnages.

Ses héros sont des hommes et des femmes ordinaires : flotteurs de bois, colporteurs, instituteurs, rabbins, artisans, paysans ou enfants.
Burg possède un sens aigu de l’observation psychologique. Sans jamais idéaliser ses personnages, il les regarde avec une profonde bienveillance.
Son judaïsme est celui de la tradition populaire, fortement imprégné de hassidisme, où l’humour, la sagesse et le merveilleux voisinent naturellement avec les difficultés de l’existence.

L’un des aspects les plus remarquables de son œuvre est la représentation du monde multiculturel de la Bucovine. Juifs, Ukrainiens, Roumains, Allemands et Houtsoules apparaissent comme des voisins appartenant à des univers différents mais partageant un même territoire.
Chez Burg, cette coexistence n’est pas idéalisée ; elle est simplement décrite comme une réalité quotidienne aujourd’hui disparue.

À partir des années 1990, la reconnaissance internationale arrive enfin. Israël lui décerne le prestigieux prix Segal pour la littérature yiddish en 1992.
L’Ukraine le nomme Travailleur émérite de la culture puis citoyen d’honneur de Tchernivtsi. L’Autriche lui remet la Médaille d’or du mérite puis la Croix d’honneur des sciences et des arts. En 2009, quelques mois avant sa mort, il reçoit encore le prix Theodor Kramer.

Joseph Burg meurt le 10 août 2009 à Tchernivtsi, la ville qu’il n’avait jamais véritablement quittée dans son imagination. Jusqu’au bout, il avait continué à écrire en yiddish, convaincu que la survie d’une langue dépend d’abord de ceux qui persistent à la faire vivre.

Son importance dépasse aujourd’hui la seule littérature. Burg est devenu un témoin irremplaçable de la civilisation yiddish de Bucovine. Là où les historiens décrivent les événements, lui restitue les voix, les paysages, les odeurs, les gestes et les silences d’un monde disparu.
Son œuvre montre que la littérature yiddish ne fut pas seulement celle des grands centres comme Varsovie, Vilnius ou New York, mais aussi celle des marges orientales de l’Europe centrale, où plusieurs langues et plusieurs cultures s’entrecroisaient.

Pour les lecteurs contemporains, Joseph Burg représente peut-être la dernière voix authentique de cette Bucovine juive que Paul Celan appelait une « patrie de livres ».
Ses récits ne cherchent pas à reconstituer un paradis perdu ; ils donnent simplement une seconde vie, en yiddish, à des hommes et des femmes dont l’Histoire avait voulu effacer jusqu’au souvenir.

Il n’existe malheureusement pas encore de traduction en français, ni en anglais sous forme de volume.
En revanche, l’allemand est bien pourvu. Plusieurs recueils ont été traduits, principalement par Beate Petras et Armin Eidherr, parmi lesquels :
Ein verspätetes Echo (« Un écho tardif »), une édition bilingue allemand-yiddish (P. Kirchheim, Munich, 1999.

Sterne altern nicht (« Les étoiles ne vieillissent pas »), choix de nouvelles.

Dämmerung (« Crépuscule »).

Begegnungen. Eine Karpatenreise (« Rencontres. Un voyage dans les Carpates »).

Mein Czernowitz (« Mon Czernowitz »).

Ein Stück trockenes Brot (« Un morceau de pain sec »), recueil de nouvelles choisies.

Über jiddische Dichter. Erinnerungen (« Sur les poètes yiddish. Souvenirs »).

Le mieux, évidemment est de le lire en langue originale.