17 août 1938. Le régime nazi rebaptise les Juifs allemands.

Le 17 août 1938, le Reichsgesetzblatt, le Journal officiel du Reich, publiait une « deuxième ordonnance d’application de la loi sur la modification des noms de famille et des prénoms ». Son intitulé avait toute la sécheresse d’un texte administratif. Son objet était pourtant de priver les Juifs d’une part élémentaire de leur identité : le droit de porter leur propre prénom sans que l’État y ajoute une marque infamante.

L’ordonnance décidait d’abord que les enfants juifs ne pourraient plus recevoir que les prénoms figurant sur une liste approuvée par le ministère de l’Intérieur. Elle imposait ensuite aux Juifs allemands qui ne portaient pas l’un de ces prénoms d’en adopter un second : « Israel » pour les hommes, « Sara » pour les femmes. La mesure concernait également l’Autriche, annexée au Reich cinq mois auparavant.

Elle devait entrer en application le 1er janvier 1939. Les personnes concernées disposaient alors d’un mois pour signaler par écrit leur nouveau prénom aux services de l’état civil ainsi qu’à la police de leur lieu de résidence. Elles devraient désormais le faire figurer dans leurs rapports avec les administrations, la justice et les entreprises.
Omettre volontairement le prénom imposé pouvait être puni de six mois de prison ; négliger de déclarer la modification exposait à une amende ou à une peine d’un mois d’emprisonnement.
Le texte lui-même, conservé parmi les documents utilisés lors du procès de Nuremberg, permet de mesurer jusqu’où allait cette bureaucratisation de la persécution.

Le lendemain, 18 août 1938, le ministère de l’Intérieur publia la liste officielle des prénoms que l’administration considérait comme juifs. Elle comprenait 185 prénoms masculins et 91 prénoms féminins.
Les garçons pouvaient ainsi être appelés Abel, Akiba, Anschel, Baruch, Berl, Efraim, Feiwel, Itzig, Leiser, Mosche, Nathan ou Schmul ; les filles, Beile, Breine, Chawa, Feigle, Fradel, Gittel, Jente, Kreindel, Rachel, Reisel, Scheindel ou Sprinze.

Ce n’était pas seulement une liste de prénoms autorisés aux Juifs. Ces prénoms leur étaient en quelque sorte réservés : ils ne devaient plus être attribués aux autres citoyens allemands. En revanche, un Juif qui portait déjà l’un d’entre eux n’avait normalement pas à ajouter « Israel » ou « Sara ». La liste servait donc à répartir les prénoms eux-mêmes entre une catégorie « allemande » et une catégorie « juive ». L’état civil devait reproduire la séparation raciale instaurée par les lois de Nuremberg.

Son contenu révèle immédiatement l’arbitraire de l’entreprise. On y trouve des noms bibliques, des formes hébraïques, mais aussi de nombreux prénoms yiddish ou est-européens transcrits selon une orthographe allemande approximative. Les variantes se multiplient : Chaggai et Hagai, Chamor et Hemor, Mardochai et Mordeschai, Rachel et Rechel. Plus étonnant encore, Chawa figure à la fois parmi les prénoms masculins et parmi les prénoms féminins.

Certains choix paraissent avoir été conçus pour humilier. La liste masculine comprend des noms de personnages bibliques traditionnellement associés à la faute, à la trahison ou à l’hostilité envers les Juifs : Ésaü, Laban, Coré, Moab, Aman, Hérode ou Caïphe. Dans la liste féminine apparaît Jézabel.
D’autres formes, comme Geilchen, Gdaleo, Mochain ou Schoachana, semblent déformées, exceptionnellement rares ou même fabriquées. Le ministère ne cherchait nullement à respecter les traditions juives : il construisait une caricature administrative du prénom juif.

À l’inverse, des prénoms bibliques courants comme Abraham, Benjamin ou Emanuel avaient été retirés des projets antérieurs. Ils étaient trop répandus parmi les non-Juifs et avaient été portés par des Allemands célèbres.
Ils ne pouvaient donc pas remplir la fonction recherchée : désigner immédiatement celui qui les portait comme étranger à la communauté nationale allemande. Ce n’était pas l’origine biblique d’un prénom qui importait, mais sa capacité à fonctionner comme signe d’exclusion.

Un homme nommé Hans devenait ainsi Hans Israel ; une femme appelée Lillian, Lillian Sara. Le prénom antérieur subsistait, mais il était désormais accompagné d’une étiquette policière. Le régime ne cherchait évidemment pas à rendre aux Juifs une identité hébraïque dont l’assimilation les aurait éloignés. Il détournait deux noms profondément enracinés dans l’histoire juive pour en faire des instruments de fichage.

La mesure visait particulièrement les Juifs intégrés à la société allemande qui portaient des prénoms tels que Friedrich, Georg, Heinrich, Lillian ou Charlotte. Depuis le XIXe siècle, de nombreuses familles avaient germanisé leur nom ou choisi pour leurs enfants des prénoms communs à l’ensemble de la population.
Aux yeux des nazis, cette évolution rendait les Juifs insuffisamment repérables. L’assimilation, même ancienne, était interprétée comme une tentative de dissimulation.

Les documents individuels donnent à l’ordonnance une réalité que le langage juridique tend à masquer. En décembre 1938, Georg et Lillian Friedmann adressèrent par lettre recommandée aux bureaux d’état civil et à la police les déclarations par lesquelles ils devenaient officiellement Georg Israel et Lillian Sara. Des cartes d’identité délivrées en 1939 portent les noms de Harry « Israel » Cohen ou d’Eva « Sara » Wolffs, accompagnés d’un grand « J ». Derrière chaque formulaire se trouvait une personne contrainte de signer elle-même l’acte administratif de sa propre stigmatisation.

Les registres d’état civil employaient parfois une formule particulièrement trompeuse : ils indiquaient que la personne avait « adopté » le prénom Sara ou Israel, comme s’il s’agissait d’un choix volontaire.

Le cas de Simon Goldschmidt montre néanmoins qu’une étroite marge de manœuvre pouvait subsister. Pour éviter de devenir « Simon Israel », il choisit dans la liste officielle le prénom Salo. Comme cette modification n’avait pas été signalée assez rapidement à tous les services concernés, « Israel » fut tout de même ajouté à son acte de mariage. Il dut saisir la justice pour obtenir sa suppression. Même lorsqu’un Juif parvenait à choisir lui-même un prénom parmi ceux que l’État lui assignait, il restait enfermé dans le système de classification nazi.

Le décret du 17 août s’inscrivait dans une succession de mesures de plus en plus rapprochées. Au printemps 1938, les Juifs avaient dû déclarer leurs biens. Les médecins juifs se voyaient retirer le droit de soigner des patients non juifs et les avocats perdaient progressivement leur autorisation d’exercer. Le 5 octobre, les passeports des Juifs allemands furent invalidés ; ils ne redevinrent utilisables qu’après l’apposition d’un grand « J ». Puis vinrent les pogroms des 9 et 10 novembre 1938, les arrestations massives et l’exclusion presque totale des Juifs de la vie économique.

La contrainte portant sur les prénoms ne doit donc pas être considérée comme une vexation secondaire au milieu de persécutions plus graves. Elle participait d’un dispositif général d’identification, de recensement et de séparation. Les déclarations de changement de prénom étaient transmises non seulement à l’état civil et à la police locale, mais aussi à la police d’État, qui pouvait ainsi compléter ses fichiers.
Avant même que l’étoile jaune ne soit imposée dans le Reich en septembre 1941, les Juifs avaient déjà été marqués dans les registres, sur leurs papiers et jusque dans la manière dont ils devaient se présenter.

Un prénom appartient normalement à l’espace le plus intime : il est choisi par une famille, transmis en souvenir d’un parent, adapté parfois à plusieurs langues. Dans le monde ashkénaze, une même personne pouvait porter un nom hébraïque ou yiddish dans la vie juive et un prénom allemand dans la société environnante.
L’ordonnance du 17 août 1938 s’emparait de cette pluralité pour la supprimer. L’État exigeait qu’à chaque démarche, à chaque contrat, à chaque contrôle, la personne se désigne elle-même selon la catégorie raciale dans laquelle le régime l’avait enfermée.

Le 17 août 1938, « Israel » et « Sara », deux noms chargés d’histoire juive, furent détournés de leur sens et transformés en instruments de fichage. L’administration nazie avait fait du prénom une frontière.

Note personnelle. Quand mes parents arrivèrent en France en 1946, ma mère était sur le point de me mettre au monde. Mon père demanda aux amis qui les accueillaient et n’étaient plus des « griner » quel prénom français pouvait correspondre à celui de son père, Yisroel, qu’il souhaitait me transmettre. On n’était plus sous régime nazi ou collaborateur, la France avait été libérée et avait rétabli la république, censée ignorer les religions et les races. Cependant, il apparaissait inconcevable d’appeler un futur petit français, Israël. C’est pourquoi il m’a fallu attendre les libertés permises par Facebook pour récupérer mon héritage.

(Photo: Carte d’identité de Hugo Erlanger, délivrée à Munich le 9 mars 1939. Le grand « J » et le prénom supplémentaire « Israel » matérialisent les mesures d’identification imposées aux Juifs allemands par les décrets de 1938.