20/21 août 1940. L’assassinat de Trotsky.

Une ascension fulgurante, un rival inattendu

Lev Davidovitch Bronstein — qui prendra le pseudonyme de Trotsky, emprunté au nom d’un gardien de prison tsariste — naît le 7 novembre 1879 (26 octobre selon l’ancien calendrier) à Yanovka, en Ukraine, dans une famille de fermiers juifs relativement prospères.

Figure majeure de la révolution d’Octobre 1917 aux côtés de Lénine, organisateur et chef de l’Armée rouge pendant la guerre civile (1918-1921), négociateur du traité de Brest-Litovsk, commissaire du peuple aux Affaires étrangères puis à la Guerre, Trotsky est alors l’un des visages les plus reconnaissables de la révolution bolchevique — admiré, craint, détesté, mais incontestablement associé à Lénine dans l’esprit du peuple russe, au point que les deux noms sont fréquemment prononcés ensemble.

Le paradoxe de sa chute tient précisément à l’identité de celui qui l’évince : au début des années 1920, Joseph Staline demeure une figure largement transparente aux yeux des observateurs occidentaux — l’ouvrage classique de John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, le mentionne à peine.
Trotsky lui-même le décrira plus tard comme n’ayant été, à cette époque, qu’« une ombre à peine perceptible ». Ce sont d’abord Grigori Zinoviev et Lev Kamenev, compagnons de longue date de Lénine, qui se sentent menacés par la popularité de Trotsky et son prestige militaire — non Staline.

L’origine de la rivalité : la maladie de Lénine et la bataille de succession

Le point de bascule survient avec l’attaque cérébrale qui frappe Lénine au début de 1922, laissant béant le problème de sa succession. Staline, nommé secrétaire général du Parti en avril 1922 sur proposition de Zinoviev — poste alors jugé secondaire, purement administratif —, va précisément s’en servir pour placer méthodiquement des hommes à lui aux postes clés du Parti, construisant un pouvoir de nomination que Trotsky, l’intellectuel brillant mais politiquement moins manœuvrier, néglige de contrer à temps.

Lénine lui-même, dans son « Testament » rédigé en toute fin de vie, perçoit le danger : il y critique la brutalité et la rudesse de Staline, allant jusqu’à recommander sa révocation du poste de secrétaire général, tout en jugeant Trotsky comme l’homme le plus capable du Comité central. Mais Zinoviev et Kamenev, précisément parce qu’ils redoutent davantage l’ascension de Trotsky que celle de Staline, obtiennent que ce testament ne soit pas rendu public après la mort de Lénine, survenue le 21 janvier 1924 — Staline se voyant même chargé d’organiser les funérailles, honneur qui contribue à asseoir sa légitimité de successeur naturel.
Une anecdote symbolique, rapportée par plusieurs historiens, veut que Staline ait délibérément communiqué à Trotsky — alors en convalescence loin de Moscou — une date erronée pour les funérailles, l’empêchant ainsi d’y assister et lui laissant, à lui, tout le devant de la scène.

S’ensuit une lutte de plusieurs années où Staline, en s’alliant successivement avec Zinoviev et Kamenev contre Trotsky, puis avec Boukharine et l’aile droite du Parti contre Zinoviev et Kamenev eux-mêmes, isole méthodiquement chacun de ses rivaux.
Staline développe sa théorie du « socialisme dans un seul pays », qui s’oppose frontalement à la théorie trotskyste de la « révolution permanente » — ce désaccord doctrinal servant aussi de justification politique à l’éviction progressive de Trotsky.

Démis de son poste de commissaire à la Guerre en 1925, exclu du Politburo puis du Parti en 1927, exilé au Kazakhstan la même année, il est finalement expulsé d’Union soviétique en 1929 et contraint de gagner la Turquie — première étape d’un exil qui le mènera en France, en Norvège, puis au Mexique, où Staline, ayant définitivement consolidé son pouvoir absolu à la fin des années 1920, entreprend de réécrire l’histoire pour effacer le rôle de Trotsky dans la révolution et la guerre civile, le réduisant au rang de « non-personne » dans la mémoire officielle soviétique.

Un rapport tourmenté à sa propre judéité

La question de la judéité de Trotsky constitue l’un des aspects les plus étudiés, et les plus âprement discutés, de sa biographie — précisément parce que lui-même s’est toute sa vie efforcé de la neutraliser, sans jamais totalement y parvenir.

Dès sa jeunesse militante, le jeune Bronstein rejette avec une netteté catégorique toute forme de particularisme national juif : en 1903, il s’oppose vigoureusement à la revendication d’« autonomie culturelle » portée par le Bund, le parti socialiste juif, au nom de la solidarité de classe entre Juifs et non-Juifs dans le camp socialiste.
La même année, observateur au sixième Congrès sioniste de Bâle, il qualifie Theodor Herzl d’« aventurier éhonté » à la « perfidie diabolique ».

Un épisode resté célèbre illustre l’intransigeance de sa posture : lorsqu’une délégation de notables juifs vient le supplier, en pleine Terreur rouge, d’infléchir la politique de violence qui frappe disproportionnellement les Juifs, il leur répond sèchement : « Vous vous adressez au mauvais endroit. La question juive privée ne m’intéresse absolument pas. Je ne suis pas juif, je suis un internationaliste. »
Il tiendra des propos similaires face à un rabbin de Petrograd venu solliciter une dérogation pour de la farine cachère de Pessah, déclarant « ne vouloir connaître aucun Juif » — et affirmera ailleurs que les Juifs ne l’intéressent pas plus que les Bulgares.

Cette distance auto-imposée ne le protège pourtant jamais des attaques antisémites, ni de la démonisation dont il fait l’objet — le pamphlet blanc de l’époque civile parlant volontiers du « Bronstein » satanique des révolutionnaires juifs.

Le choc survient en 1926, alors qu’il mène un combat de plus en plus inégal contre Staline au sein même de l’organisation moscovite du Parti : il découvre, effaré, que des militants de base recourent contre lui, en toute impunité, à des insinuations et des insultes ouvertement antisémites — pratique dont certains historiens estiment qu’elle a pu être tacitement encouragée, sinon orchestrée, par l’entourage stalinien pour discréditer un rival dont l’origine juive restait, dans la Russie profonde comme dans certains cercles du Parti, un handicap politique.

Dans une lettre bouleversée adressée à Nikolaï Boukharine, il s’interroge : « Est-ce possible ? Est-il possible que dans notre parti, dans les cellules ouvrières, ici à Moscou, on recoure impunément à l’antisémitisme ? » — la stupeur d’un homme qui découvre que ses propres camarades, censés incarner l’internationalisme, voient et détestent en lui le Juif qu’il avait précisément tenté d’effacer.

Une inflexion tardive

Ce n’est que dans les années 1930, en exil et confronté à la montée du nazisme, que Trotsky révise substantiellement sa position. Sans jamais devenir sioniste — il continue de juger le projet incapable de résoudre la question juive dans le cadre du « capitalisme en décomposition » et sous la tutelle de l’impérialisme britannique —, il en vient à reconnaître, à rebours de sa jeunesse, que l’antisémitisme ne disparaîtra pas de lui-même et que l’assimilation ne constitue plus une réponse suffisante face à l’ampleur de la persécution.

Il défend alors, en principe, l’expérience du Birobidjan — la région autonome juive instituée par le régime soviétique en Sibérie orientale, qu’il avait pourtant qualifiée en 1934 de « farce bureaucratique ».

Peu avant son assassinat, il met en garde contre le Livre blanc britannique de 1939, pressentant qu’il « pourrait bien transformer la Palestine en un piège sanglant pour plusieurs centaines de milliers de Juifs » — anticipation lucide de l’abandon progressif, par l’impérialisme britannique, de son engagement envers un foyer national juif.

Il ira jusqu’à admettre, dans un entretien accordé à la presse juive à son arrivée au Mexique, qu’il n’avait « pas eu l’occasion d’apprendre la langue juive » — le yiddish —, ajoutant, non sans une pointe d’ironie involontaire, que cette langue ne s’était de toute façon développée comme instrument de culture moderne qu’après qu’il fut devenu adulte.

L’historien Isaac Deutscher, son biographe le plus autorisé, qualifiera cette évolution tardive de véritable reformulation de sa pensée sur la question juive — sans que Trotsky, pour autant, ait jamais renoué avec une quelconque identification communautaire positive.

La traque et la mort

C’est cet homme — rival vaincu de Staline, marxiste ayant passé sa vie à fuir puis, sur le tard, à repenser partiellement son rapport à sa propre origine — que Staline fait finalement traquer jusqu’au Mexique.

Le 20 août 1940, dans sa villa fortifiée de Coyoacán, en banlieue de Mexico, Léon Trotsky reçoit la visite d’un homme qu’il connaît sous le nom de Frank Jacson — en réalité Ramón Mercader, agent espagnol du NKVD, communiste repéré pendant la guerre civile espagnole et patiemment infiltré dans l’entourage du révolutionnaire exilé.
Sous prétexte de lui montrer un article qu’il souhaite lui soumettre, Mercader profite d’un instant d’inattention pour lui asséner, avec un piolet d’alpiniste dissimulé sous son imperméable, un coup violent à l’arrière du crâne.

Le coup, mal exécuté, ne tue pas Trotsky sur le coup. Les témoignages rapportent qu’il se relève, se bat avec son agresseur — dont il parvient à briser la main —, et que ses gardes du corps, alertés par le vacarme, manquent de battre Mercader à mort avant que Trotsky, dans un ultime réflexe d’autorité révolutionnaire, ne les en empêche : l’assassin doit être interrogé, pas exécuté sur-le-champ. Transporté à l’hôpital, opéré, il survit plus d’une journée avant de mourir le 21 août des suites d’une hémorragie cérébrale et d’un choc, à l’âge de soixante ans.

Cette mort clôt une traque de plus d’une décennie, initiée par Staline dès l’exil de Trotsky hors d’Union soviétique en 1929, et qui l’avait mené de la Turquie à la France, puis à la Norvège, avant ce dernier refuge mexicain.
Une première tentative d’assassinat, menée en mai de la même année par un commando armé dirigé par le peintre muraliste Leopoldo Arenal, avait déjà échoué malgré plus de 400 coups de feu tirés dans la maison — Trotsky et sa femme en étaient sortis indemnes.
L’infiltration de Mercader, rendue possible par sa liaison sentimentale savamment orchestrée avec une militante trotskyste américaine, Sylvia Ageloff, réussira là où la force brute avait échoué.

(Photo: Léo Trotsky, quelques instants après sa mort)