Lorsque Alexander Kappel meurt, le 7 septembre 1958, dans les montagnes des Catskills, le théâtre yiddish new-yorkais a déjà perdu une grande partie de son éclat. Les salles de la Deuxième Avenue ferment les unes après les autres, le public vieillit, les enfants des immigrants préfèrent l’anglais et la télévision concurrence désormais une scène qui avait autrefois attiré des foules immenses.
Mukdoni, lui, continue pourtant d’écrire. Après s’être installé à Miami, il organise encore des conférences pour le YIVO, relit les classiques oubliés et s’intéresse aux jeunes écrivains yiddish d’Israël. Jusqu’à ses derniers jours, il reste convaincu que la culture yiddish ne mérite ni indulgence funèbre ni piété attendrie : elle doit être jugée, discutée et soumise aux mêmes exigences que toutes les autres cultures.
Pendant plus d’un demi-siècle, cet homme aura poursuivi un combat singulier. Il ne fut ni acteur célèbre, ni directeur d’une grande salle, ni auteur d’un succès international. Il fut critique. Mais à une époque où le théâtre yiddish possédait déjà ses vedettes, ses mélodrames, ses chansons et son public, tout en demeurant dépourvu d’une critique véritablement constituée, cette fonction restait largement à inventer. Mukdoni voulut apprendre au théâtre yiddish à se regarder lui-même.
De la yeshiva aux universités européennes
Alexander Kappel naît à Lekhevitsh — aujourd’hui Liakhavitchy, en Biélorussie — dans une famille pieuse, mais hostile au hassidisme. Il fréquente le kheder jusqu’à l’âge de treize ans, puis étudie pendant trois années dans les yeshivas de Slonim et de Kletsk. Rien ne semble encore annoncer le futur homme de théâtre, sinon peut-être les représentations bibliques auxquelles il participe dès sa jeunesse : il joue et met en scène des pièces consacrées à Salomon et au démon Ashmodaï, ainsi qu’à David et Bethsabée.
À Pinsk, où il s’installe en 1894, le jeune homme découvre simultanément les études profanes et la politique. Il se rapproche du mouvement ouvrier sioniste-socialiste, devient quelque temps agitateur, prépare seul les examens d’un lycée russe et gagne sa vie en donnant des leçons particulières. Comme beaucoup de jeunes intellectuels juifs de sa génération, il passe rapidement d’un monde encore structuré par la yeshiva à celui des universités, des partis politiques, des journaux et des idéologies modernes.
À partir de 1899, il voyage entre Königsberg, Berlin, Berne, Dijon, Lausanne, Genève et Paris. Il étudie la philosophie, les langues anciennes, le droit, l’histoire littéraire et l’art dramatique. À l’université de Berne, il prépare finalement une thèse en allemand sur l’inspection du travail et la législation ouvrière, qui lui vaut le titre de docteur.
Ce titre, dont il accompagnera volontiers son pseudonyme, ne relève donc pas de la médecine, comme on pourrait le supposer, mais des sciences sociales et juridiques.
Dans les colonies d’étudiants juifs d’Europe occidentale, Kappel dramatise des textes et organise des représentations en yiddish. Le théâtre n’est pas encore son métier, mais il comprend déjà qu’il constitue bien davantage qu’un divertissement. Pour ces étudiants éloignés de leurs familles et souvent engagés dans les mouvements révolutionnaires ou nationaux, jouer en yiddish revient à construire une communauté provisoire, à transformer la langue familière en langue publique et à faire monter sur scène les contradictions du monde juif moderne.
Une profession qui n’existait presque pas
En 1905, Kappel fait un choix décisif : il se consacrera à la critique du théâtre yiddish. Le choix paraît aujourd’hui naturel. Il ne l’était nullement à l’époque.
Le théâtre yiddish possédait alors une histoire déjà riche. Depuis Goldfaden, il avait ses auteurs, ses troupes itinérantes et ses vedettes adulées. À Varsovie, Lodz, Vilnius, Odessa, Londres et New York, des salles attiraient un public populaire avide de drames familiaux, de tableaux historiques, de chansons et de larmes. Mais l’économie du spectacle imposait souvent sa loi. On montait vite, on répétait peu, on recyclait les décors, on adaptait sans toujours l’avouer des pièces étrangères et l’on construisait les spectacles autour de la personnalité du premier rôle.
La presse yiddish publiait bien des comptes rendus, mais ceux-ci relevaient souvent de la publicité, de la chronique mondaine ou du règlement de comptes. Il manquait une critique disposant d’un vocabulaire esthétique, capable d’examiner séparément le texte, la mise en scène, le jeu des acteurs, les décors et la cohérence générale du spectacle.
Le premier article théâtral de Kappel, consacré à une pièce de Leonid Andreïev, paraît cette année-là dans Der veg, le journal de Tsevi Pryłucki publié à Varsovie. C’est à cette époque qu’il adopte le nom de plume sous lequel il deviendra célèbre : A. Mukdoni — אַ מוקדוני. Il utilisera également, selon les journaux et les genres, les signatures Kapel, Kalif, K-l ou Lamed.
Avec Peretz contre le mauvais théâtre
En juin 1909, Mukdoni revient à Varsovie. Il fréquente assidûment la maison de Yitskhok-Leybush Peretz, qui est alors bien plus qu’un écrivain admiré. Autour de lui se retrouvent auteurs débutants, militants culturels, enseignants et gens de théâtre.
Mukdoni devient secrétaire de la Société littéraire yiddish, puis participe aux activités artistiques de l’association Hazomir.
Peretz et lui partagent une conviction : on ne pourra pas élever le théâtre yiddish si les auteurs sérieux le méprisent et abandonnent entièrement la scène aux entrepreneurs commerciaux. Il ne suffit donc pas de dénoncer le shund, ce théâtre de pacotille fait de mélodrames sommaires, de personnages stéréotypés, d’effets faciles et d’emprunts mal dissimulés. Encore faut-il proposer un répertoire, former des acteurs et créer des institutions durables.
Le 22 janvier 1910, Mukdoni participe avec Peretz, A. Vayter et H. D. Nomberg à une grande réunion publique organisée à Varsovie contre le mauvais théâtre yiddish. L’initiative aboutit à la fondation d’une Société du théâtre yiddish, à laquelle prennent également part Sholem Asch, Avrom Reyzen et Yankev Dinezon. L’objectif est ambitieux : établir à Varsovie une scène yiddish digne d’une littérature désormais reconnue.
Mukdoni ne demande pas simplement que les pièces soient plus édifiantes. Il réclame du théâtre en tant qu’art. Les acteurs ne doivent plus considérer le texte comme un prétexte à exhiber leurs effets personnels ; le metteur en scène doit penser l’ensemble du spectacle ; les décors et les costumes doivent participer à l’œuvre ; la traduction d’un texte étranger doit être fidèle et jouable. Il veut que le théâtre yiddish cesse de se croire dispensé des exigences appliquées aux scènes russe, polonaise, allemande ou française.
Cette campagne lui vaut une réputation d’intransigeance. Le critique ne caresse ni les vedettes ni le public dans le sens du poil. Il peut reconnaître le talent d’un acteur tout en dénonçant ses grimaces, son cabotinage ou son goût des applaudissements faciles. Il s’en prend aux directeurs qui annoncent de grandes ambitions artistiques avant de revenir, dès que la recette baisse, aux procédés les plus éprouvés du mélodrame.
Son adversaire véritable n’est pourtant pas le public populaire. Mukdoni sait que les ouvriers, les artisans et les petits commerçants qui remplissent les salles ne sont pas responsables de la médiocrité qu’on leur propose. Ce qu’il combat, c’est l’idée qu’un public parlant yiddish serait, par nature, incapable d’apprécier une œuvre exigeante.
Journaliste de la « rue juive »
Mukdoni ne se limite jamais au théâtre. À Varsovie, il devient rédacteur du quotidien Di naye velt, fondé par Mortkhe Spektor. Il y rédige des éditoriaux, des analyses politiques, des traductions de la presse française et allemande, des nouvelles et des comptes rendus de spectacles. Il collabore ensuite à Der fraynd, puis à Dos lebn, où il publie sous le pseudonyme de Kalif une série intitulée Fun der yidisher gas — « De la rue juive ».
L’expression résume bien son travail. Pour lui, le journal yiddish n’est pas seulement un fournisseur de nouvelles. Il est devenu l’une des principales institutions de la société juive moderne.
Dans un monde où l’autorité du rabbin et des notables
communautaires recule, l’écrivain et le journaliste assument une responsabilité nouvelle : ils informent, interprètent et enseignent. Mukdoni compare ainsi l’écrivain moderne à une sorte de « nouveau rabbin », qui ne distribue plus bénédictions et conseils religieux, mais apporte au lecteur une idée neuve, belle ou électrisante.
En 1912, il s’installe à Lodz et dirige le Lodzer morgnblat. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il gagne Petrograd et travaille pour le comité d’aide aux victimes juives de la guerre. Envoyé dans la région de la Volga et en Sibérie, il traverse la révolution de 1917, la guerre civile et le régime de l’amiral Koltchak. Il tirera de cette expérience une longue étude sur le gouvernement socialiste-révolutionnaire, Koltchak et les Juifs.
En 1920, il parvient à quitter la Russie et s’établit à Kovno, capitale provisoire de la Lituanie indépendante. Il y fonde le quotidien démocratique yiddish Nayes, qui exerce, selon Zalmen Reyzen, une influence considérable sur la population juive lituanienne. Mais cette expérience ne dure que deux ans. En mai 1922, Mukdoni prend la route de l’Allemagne, puis des États-Unis.
New York : le rêve d’un théâtre d’art
À New York, il découvre un théâtre yiddish à la fois extraordinairement vivant et profondément contradictoire. La Deuxième Avenue possède ses grandes salles, son étoile lumineuse, ses affiches, ses compositeurs et ses acteurs célèbres. Boris Thomashefsky, Jacob Ben-Ami, Maurice Schwartz, Celia Adler et bien d’autres attirent des spectateurs qui connaissent leurs répliques, commentent leur jeu et suivent leur vie privée dans les journaux. Mais le système des vedettes demeure puissant, les répétitions sont souvent trop courtes et la frontière entre art et industrie du divertissement reste fragile.
Mukdoni devient le critique du Morgn-zhurnal, puis du Tog-morgn-zhurnal. De 1922 jusqu’à sa mort, il y publie des milliers d’articles sur le théâtre, les livres, la politique et la vie juive. Ses chroniques In der velt fun bikher — « Dans le monde des livres » — et Bikher un shrayber — « Livres et écrivains » — font de lui une présence familière pour plusieurs générations de lecteurs.
Mais il veut aussi agir sur le théâtre lui-même. Avec Peretz Hirschbein, H. Leivick, Dovid Pinski et Mendl Elkin, il participe à la Société du théâtre yiddish. Celle-ci crée un studio dramatique, publie la revue Tealit et fonde en 1925 Undzer teater, « Notre théâtre ». Mukdoni enseigne dans le studio aux côtés du critique Shmuel Niger, de l’historien Yankev Shatsky et de Richard Boleslavsky, ancien membre du Théâtre d’art de Moscou.
L’expérience ne dure que deux ans, mais elle témoigne de la volonté de donner aux acteurs yiddish une véritable formation et de substituer le travail collectif au règne absolu de la vedette.
Mukdoni contribue également à la création d’un musée du théâtre juif. Il comprend que les affiches, les photographies, les manuscrits, les costumes et les correspondances, objets encore considérés comme éphémères, deviendront les archives indispensables d’un monde en voie de transformation.
Critiquer, traduire, transmettre
Son activité est immense. Il traduit en yiddish Le Cadavre vivant de Tolstoï, L’Éternel Vagabond d’Ossip Dymov et Kean d’Alexandre Dumas. Cette dernière pièce est montée au théâtre de Thomashefsky en 1927, à l’occasion des célébrations organisées pour son cinquantième anniversaire. Cette collaboration avec le théâtre commercial montre que Mukdoni n’est pas un puriste enfermé dans une tour d’ivoire. Il peut travailler avec Thomashefsky, tout en combattant les habitudes dont celui-ci est l’un des plus brillants représentants.
La même année paraît son livre Teater, près de trois cents pages d’essais, de réflexions et de portraits d’acteurs. Il consacre également un volume entier à Peretz et au théâtre yiddish. Dans ses souvenirs, publiés après la guerre, il fait revivre les écrivains, journalistes, militants et comédiens rencontrés à Varsovie, Lodz, Kovno, New York et au cours de ses voyages. Ses quatre volumes autobiographiques forment ainsi une vaste chronique du monde culturel yiddish de la première moitié du XXᵉ siècle.
Mukdoni fut parfois injuste, souvent catégorique et assurément peu diplomate. Son modèle du « bon théâtre » demeurait marqué par la culture littéraire européenne et par le prestige du théâtre d’art. Il se méfiait des formes populaires, auxquelles il reprochait volontiers leur grossièreté ou leur absence de discipline. Il refusa notamment de faire du purim-shpil, spectacle carnavalesque de Pourim, l’origine glorieuse autour de laquelle aurait dû se construire toute l’histoire de la scène yiddish. Cette réserve révèle les limites de son regard : désireux de faire reconnaître le théâtre yiddish par la haute culture, il pouvait sous-estimer la créativité propre de ses traditions populaires.
Mais cette sévérité fut aussi sa grandeur. Mukdoni refusait que l’on excuse une œuvre médiocre au motif qu’elle était yiddish. Défendre cette langue ne consistait pas, à ses yeux, à applaudir tout ce qui s’écrivait ou se jouait en son nom. C’était au contraire lui reconnaître le droit à la critique, donc la capacité de produire de grandes œuvres.
Après sa mort, Shmuel Niger le définira comme le créateur de la critique théâtrale yiddish. Zalmen Reyzen rappellera la campagne qu’il mena toute sa vie pour améliorer la scène. Un autre contemporain soulignera qu’il fut le premier à considérer le théâtre yiddish comme une question artistique autonome et à formuler des exigences précises à l’intention des acteurs, des metteurs en scène et des décorateurs.
C’est peut-être là que réside l’héritage essentiel de Mukdoni. Il ne voulut pas seulement sauver le théâtre yiddish du mépris des autres. Il voulut le sauver de la complaisance des siens. En lui appliquant les critères les plus sévères, il affirmait qu’il n’était ni un folklore attendrissant ni une distraction réservée aux immigrants, mais un art pleinement responsable de lui-même.
(Illustration: portrait d’Alexandre Mukdoni-Kappel par Mane Katz -1938)
