Le vendredi 8 septembre 1939, vers la fin de l’après-midi, Dawid Sierakowiak se trouve dans un parc de Lodz. Cet adolescent juif de quinze ans dessine le portrait d’une jeune fille lorsqu’une nouvelle se répand : la ville a capitulé, des patrouilles allemandes circulent déjà dans la rue Piotrkowska. Dans son journal, Dawid note quelques mots qui disent à la fois la stupeur et l’étrange silence de cette journée :
« Lodz est occupée. Tout a été calme aujourd’hui, trop calme. »
Les conversations cessent. Les rues se vident. Quelques jours plus tôt encore, beaucoup espéraient un sursaut de l’armée polonaise, une intervention décisive de la France et du Royaume-Uni, peut-être même un miracle comparable à celui de la Vistule en 1920.
Le 7 septembre au soir, on entendait le canon et l’on apercevait des lueurs d’incendie au sud de la ville. Le lendemain, les premiers détachements allemands entrent dans Lodz sans rencontrer de résistance. L’arrivée solennelle du gros des troupes aura lieu le 9 septembre, mais dès le 8, la ville est entre leurs mains.
Pour les quelque 230 000 Juifs qui y vivent, un monde vient de disparaître.
La deuxième ville juive de Pologne
À la veille de la guerre, Lodz compte environ 670 000 habitants. Plus d’un sur trois est juif. Après Varsovie, elle abrite la deuxième communauté juive de Pologne et l’une des plus importantes du monde.
Cette population s’est constituée en moins d’un siècle. Lodz n’était encore, au début du XIXᵉ siècle, qu’une petite bourgade. L’industrialisation en fit une immense ville textile, hérissée de cheminées, d’usines et de palais édifiés par les grands fabricants.
Polonais, Allemands et Juifs participèrent à cette croissance désordonnée. La ville fut surnommée la « Manchester polonaise », non seulement en raison de ses filatures, mais aussi à cause de ses contrastes sociaux : fortunes considérables d’un côté, misère ouvrière de l’autre.
L’image des grands industriels juifs, au premier rang desquels Izrael Poznański, ne doit pas masquer la diversité de la population. Des milliers de Juifs travaillaient dans les ateliers textiles, la confection, la teinturerie, le commerce, les transports et les petits métiers. La ville comptait des hassidim, des orthodoxes, des sionistes de diverses tendances, des bundistes, des communistes, des artisans attachés aux traditions et une bourgeoisie qui parlait volontiers polonais ou allemand.
Le yiddish résonnait dans les cours d’immeubles, les marchés et les ateliers. Il était aussi la langue des syndicats, des meetings, des bibliothèques, du théâtre et d’une presse particulièrement vivante. Le Lodzer togblat, fondé en 1908, fut le premier grand quotidien yiddish de la ville. D’autres journaux lui succédèrent ou lui firent concurrence, parmi lesquels le Nayer folksblat, l’hebdomadaire bundiste Lodzher veker et l’Arbeter-shtime des Poale Zion.
Lodz possédait des écoles yiddish et hébraïques, des bibliothèques, une section du YIVO, des chorales, des associations sportives et plusieurs scènes juives. Dès 1905, Yitskhok Zandberg y avait établi un théâtre où des compagnies yiddish se produisirent régulièrement jusqu’à la Première Guerre mondiale.
C’était une ville rude et souvent antisémite, mais c’était aussi une véritable métropole juive. Les Juifs ne vivaient pas à côté de Lodz : ils avaient contribué à la fabriquer.
Les illusions des derniers jours
Lorsque l’Allemagne attaque la Pologne, le 1er septembre 1939, les premières bombes tombent sur les gares et les voies de communication. Une partie des habitants tente de fuir vers Varsovie ou vers l’est du pays. Les routes se remplissent de soldats en retraite, de familles chargées de valises et de charrettes avançant au milieu de rumeurs contradictoires.
Dawid Sierakowiak avait participé, avec des dizaines de milliers d’autres habitants, au creusement de tranchées antiaériennes. Dans son journal du 26 août, il observait avec fierté que de vieux Juifs, des jeunes femmes et des hassidim s’étaient portés volontaires. À ses yeux, ils agissaient tous en citoyens polonais.
Quelques jours plus tard, cette confiance s’effondre.
Le gouvernement municipal, la police et une grande partie de l’administration quittent la ville. Le 6 septembre, la panique gagne les rues. Les familles ne savent s’il faut partir ou rester. Les hommes jeunes craignent d’être arrêtés ou envoyés dans des camps de travail ; mais ceux qui prennent la route risquent les bombardements, les mitraillages et la rencontre avec les colonnes allemandes.
La famille Sierakowiak décide finalement de rester. Comme beaucoup, elle espère encore que l’occupation sera provisoire, que l’armée polonaise se rétablira ou que les puissances occidentales ouvriront rapidement un front à l’ouest.
Le 8 septembre, ces illusions commencent à se dissiper.
Une ville révèle ses fractures
Dans son journal, Dawid rapporte ce qu’un voisin a vu au centre-ville. Le Grand Hôtel, où doit s’installer l’état-major allemand, est couvert de fleurs. Des habitants allemands de Lodz accueillent les soldats avec enthousiasme ; des garçons et des filles montent sur les véhicules militaires en criant « Heil Hitler! ».
La ville comptait une importante minorité allemande, implantée depuis les débuts de l’industrialisation. Tous ses membres ne se comportèrent évidemment pas de la même manière, mais les nazis trouvèrent parmi les Volksdeutsche locaux des auxiliaires connaissant les quartiers, les entreprises, les familles et les biens susceptibles d’être confisqués. Certains profitèrent immédiatement de l’occupation pour régler des comptes, dénoncer des voisins, exercer un chantage ou s’emparer d’un commerce et d’un logement.
Pour Dawid, l’accueil réservé à la Wehrmacht révèle brutalement ce que certaines proclamations antérieures de patriotisme polonais avaient dissimulé. Le garçon qui, deux semaines auparavant, creusait des tranchées aux côtés des autres habitants découvre que tous n’attendaient pas le même avenir.
Le lendemain, une proclamation bilingue, en allemand d’abord puis en polonais, invite la population à garder son calme. Des colonnes de véhicules traversent la ville. La foule regarde. Les soldats paraissent presque ordinaires ; rien ne permet encore d’imaginer toute l’ampleur de ce qui va suivre. C’est précisément l’un des pièges de cette journée : le pouvoir criminel s’installe sous l’apparence d’une administration militaire.
La persécution avant le ghetto
Le ghetto de Lodz n’existe pas encore. Il ne sera officiellement créé qu’en février 1940 et fermé hermétiquement le 30 avril. Entre l’entrée des troupes allemandes et l’enfermement de la population s’écoulent près de huit mois.
Ces huit mois ne constituent nullement une période d’attente. La persécution commence immédiatement, par une accumulation de violences, d’interdictions et de spoliations qui désorganisent progressivement toute existence normale.
Des Juifs sont arrêtés dans la rue et conduits à des travaux forcés. On les oblige à nettoyer des bâtiments, déplacer des marchandises, déblayer les rues ou accomplir des tâches volontairement humiliantes. Des soldats, des policiers et des civils allemands s’amusent à couper la barbe et les papillotes des hommes religieux. Les victimes sont parfois contraintes de chanter, de danser ou de travailler sous les rires des passants.
La brutalité n’est pas seulement destinée à obtenir une main-d’œuvre gratuite. Elle doit rendre visible l’abaissement des Juifs, montrer que chacun peut désormais les frapper, les voler et les commander impunément.
Pour tenter de limiter les enlèvements arbitraires, la communauté juive crée un bureau du travail chargé de fournir quotidiennement aux autorités allemandes un contingent d’ouvriers. Il en livre d’abord environ 700 par jour, puis jusqu’à 2 000. Ces hommes ne sont pas rémunérés. L’organisation communautaire espère les protéger en transformant les rafles sauvages en réquisitions administrées ; elle se trouve déjà contrainte d’exécuter elle-même une partie des exigences de l’occupant.
Ce mécanisme annonce l’un des dilemmes qui marquera toute l’histoire du futur ghetto : pour atténuer une violence incontrôlée, les responsables juifs acceptent d’organiser l’application d’un ordre allemand. Chaque tentative de protection augmente ainsi leur dépendance envers les persécuteurs.
Dépouiller une communauté
La persécution économique accompagne les violences de rue. Dès septembre, les comptes bancaires, dépôts et coffres appartenant aux Juifs sont bloqués. Les sommes qu’ils peuvent retirer sont limitées. Il leur est interdit de conserver à domicile plus qu’une quantité déterminée d’argent liquide.
Lodz étant la capitale polonaise du textile, les mesures frappant ce secteur revêtent une importance particulière. Les commerçants et industriels juifs doivent déclarer leurs stocks et remettre des quantités considérables de tissus et de produits manufacturés. Le commerce du textile, du cuir et des vêtements leur est progressivement interdit. Pour des milliers de familles, il ne s’agit pas seulement de la perte d’un patrimoine : c’est la disparition immédiate de toute possibilité de gagner sa vie.
Les pillages complètent les ordonnances. Sous prétexte de rechercher des armes, des Allemands pénètrent dans les appartements et emportent argent, bijoux, radios, tapis, meubles, couvertures et vêtements. Les magasins sont vidés. Les entreprises juives reçoivent des administrateurs allemands ou passent à vil prix entre de nouvelles mains.
Cette politique n’a rien d’un débordement provisoire de soldats victorieux. Elle vise à retirer aux Juifs leurs ressources, à détruire leur autonomie économique et à les rendre entièrement dépendants des autorités.
Le journal de Dawid Sierakowiak permet d’observer cette dépossession au ras du quotidien. En octobre, son père n’ose presque plus sortir. Dawid devient l’un des messagers de la famille. Lui-même est un jour saisi sur le chemin de l’école et forcé de travailler sous les moqueries. Il écrit que l’humiliation imposée ne déshonore pas celui qui la subit, mais celui qui l’inflige. Derrière cette affirmation de dignité, on sent pourtant sa rage et son impuissance.
Effacer les Juifs de la ville
À l’automne, les interdictions se multiplient. Les Juifs ne peuvent plus emprunter les transports publics, fréquenter les parcs ni circuler librement dans certaines rues. La rue Piotrkowska, grande artère commerciale et symbole de Lodz, leur est interdite. Ils doivent s’écarter devant les Allemands en uniforme. Les entreprises juives sont signalées par des inscriptions particulières.
En novembre, la région de Lodz est directement annexée au Reich et intégrée au Warthegau, gouverné par Arthur Greiser. La ville doit être germanisée rapidement. La rue Piotrkowska devient l’Adolf-Hitler-Strasse et Lodz sera bientôt rebaptisée Litzmannstadt, du nom du général allemand Karl Litzmann, qui avait combattu dans la région pendant la Première Guerre mondiale.
L’effacement symbolique accompagne la persécution physique. Au cours de plusieurs nuits de novembre 1939, les grandes synagogues de la ville sont incendiées ou détruites. Ces bâtiments n’ont aucune valeur militaire. Leur destruction signifie que la présence juive doit disparaître du paysage même de Lodz.
Les Juifs sont contraints de porter d’abord un brassard jaune, bientôt remplacé par deux étoiles de David jaunes, l’une sur la poitrine et l’autre dans le dos. Un couvre-feu particulier leur est imposé. La différence, jusque-là sociale, religieuse ou culturelle, devient une marque corporelle prescrite par la police.
Les arrestations visent également les élites politiques et intellectuelles. Des militants, enseignants et responsables communautaires sont enfermés dans la prison de Radogoszcz. Le 11 novembre, la plupart des membres du Conseil des anciens nommé quelques semaines plus tôt sont arrêtés ; beaucoup seront torturés puis assassinés dans la forêt de Łagiewniki.
L’installation de Rumkowski
Le 13 octobre 1939, les autorités allemandes désignent Mordekhaï ‘Haïm Rumkowski comme « doyen des Juifs » — Ältester der Juden. Il devient leur intermédiaire officiel auprès de l’occupant.
À cette date, rien n’est encore définitivement fixé. Les autorités allemandes hésitent entre l’expulsion des Juifs vers le territoire polonais non annexé, leur concentration dans un quartier fermé et leur utilisation sur place comme main-d’œuvre. Ces projets ne s’excluent d’ailleurs pas : le ghetto est d’abord envisagé comme une étape provisoire précédant une déportation générale.
Rumkowski entreprend de construire une administration capable de distribuer l’aide, fournir des travailleurs, recenser la population et transmettre les ordres. Peu à peu, cette administration deviendra un appareil tentaculaire contrôlant presque tous les aspects de la vie juive.
La personnalité de Rumkowski et sa politique ultérieure ont suscité d’innombrables débats. Mais, en octobre 1939, son pouvoir ne naît pas d’une élection libre ni d’une délégation souveraine de la communauté. Il procède d’une nomination allemande, dans une ville où les institutions juives ont été décapitées et où la terreur rend toute opposition extrêmement dangereuse.
Du quartier juif à la prison urbaine
Le 10 décembre 1939, Friedrich Übelhör, président du district de Kalisz, rédige un mémorandum exposant le projet d’établir un quartier juif fermé. Il précise que le ghetto ne doit constituer qu’une mesure transitoire et que l’objectif demeure, à terme, de débarrasser entièrement la ville de sa population juive.
Le 8 février 1940, la création du ghetto est annoncée. Les Juifs doivent s’installer dans Bałuty et la Vieille Ville, au nord de Lodz, quartiers pauvres où de nombreux logements ne disposent ni d’eau courante ni d’égouts. Environ 160 000 personnes sont entassées sur un peu plus de quatre kilomètres carrés.
Le 30 avril, les portes se ferment. Des barbelés isolent le quartier. Les policiers allemands ont l’ordre de tirer sur ceux qui approchent de la clôture. Deux grandes voies de circulation restent réservées aux non-Juifs et coupent le ghetto en plusieurs parties, bientôt reliées par des passerelles de bois. Les tramways traversent le quartier sans s’y arrêter.
Commence alors l’histoire particulière du ghetto de Lodz : sa transformation en immense centre de travail forcé, la famine, la mortalité, les déportations vers Chełmno à partir de janvier 1942, la grande rafle des enfants et des vieillards en septembre de la même année, puis la liquidation presque totale à Auschwitz durant l’été 1944.
(Photo: Dawid Sierakowiak)
