11 septembre 2026. Nouvel an juif. Les cartes de shone-toyve : quand le monde yiddish s’envoyait ses vœux

Ce soir, vendredi 11 septembre 2026, commencera l’année 5787. Le 11 septembre correspond en effet au 29 eloul 5786, dernier jour de l’année juive ; Rosh Hashone débutera au coucher du soleil et s’achèvera à la tombée de la nuit le dimanche 13 septembre.

Autrefois, à cette date, les bureaux de poste des villes et des bourgades d’Europe orientale étaient submergés de petites cartes illustrées. On les appelait simplement des shone-toyves ou des shone-toyve-kartlekh : des cartes par lesquelles on souhaitait à ses parents, à ses amis, parfois à de simples connaissances, d’être inscrits dans le Livre de la vie.

Elles représentaient des familles réunies, des synagogues illuminées, des tables de fête, des enfants endimanchés, des soldats, des bateaux en route vers l’Amérique, des trains, des avions, des téléphones et même des montgolfières. Elles disaient le monde juif tel qu’il était, tel qu’il aurait voulu être et, surtout, tel qu’il se rêvait pour l’année à venir.

Une coutume beaucoup plus ancienne que la carte postale

L’usage d’adresser des vœux à l’approche de la nouvelle année juive précède de plusieurs siècles l’invention de la carte postale. Le Maharil, Yaakov ben Moshe Moelin, grande autorité rabbinique ashkénaze des XIVe et XVe siècles, mentionne déjà la coutume d’insérer dans les lettres écrites pendant le mois d’eloul le souhait que le destinataire soit inscrit pour une bonne année.

La formule solennelle était :

כּתיבֿה וחתימה טובֿה
Ksive va-khsime toyve
« Puissiez-vous être inscrits et scellés pour une bonne année. »

Elle renvoie à l’image traditionnelle des livres ouverts à Rosh Hashone, lorsque sont inscrits les destins de l’année nouvelle, avant d’être scellés à Yom Kippour.

Dans la langue quotidienne, la formule pouvait se faire plus simple :

אַ גוט יאָר
A gut yor
« Une bonne année. »

Ou plus chaleureuse :

אַ גוט געבענטשט יאָר
A gut gebentsht yor
« Une bonne et heureuse année », littéralement « une année bénie ».

Le terme shone-toyve vient naturellement de l’hébreu שנה טובה, shanah tovah, prononcé selon la tradition ashkénaze shone toyve. Dans le monde yiddish, ces deux mots finirent par désigner non seulement le vœu, mais aussi l’objet qui le portait. On achetait donc « une shone-toyve », on choisissait ses shone-toyves et on allait les déposer à la poste.

Une invention moderne

La coutume était ancienne ; son support allait être révolutionnaire.
Le 1er octobre 1869, la poste austro-hongroise mit en circulation la première carte postale officielle, la Correspondenz-Karte. L’idée avait notamment été défendue par Emanuel Herrmann, professeur juif viennois d’économie, qui voyait dans cette petite feuille cartonnée un moyen rapide et bon marché de transmettre de courts messages.

Les premières cartes illustrées apparurent dans les années 1870. Grâce à la qualité de ses techniques d’impression et de lithographie en couleurs, l’Allemagne devint, durant les années 1880, le principal centre de production de cartes à sujets juifs. La mode gagna bientôt la Pologne, la Russie, l’Autriche-Hongrie, la Grande-Bretagne et les États-Unis.

La diffusion fut extrêmement rapide. Dès 1888, un chroniqueur du mensuel juif polonais Izraelita se plaignait déjà de l’argent dépensé par les Juifs allemands pour acheter et envoyer des cartes de Nouvel An trop luxueuses. Comme souvent, la dénonciation d’une mode constitue la meilleure preuve de son succès.

La carte de shone-toyve réunissait en effet toutes les conditions pour devenir un objet de masse. Elle était peu coûteuse, facile à envoyer, agréable à conserver et immédiatement compréhensible, même par ceux qui lisaient difficilement. Elle faisait entrer l’image en couleurs dans des foyers où les livres illustrés demeuraient rares.

Varsovie, capitale de la shone-toyve

Au début du XXe siècle, la production polonaise dépassa en variété et en quantité celle de l’Allemagne. Varsovie devint le principal centre de l’édition de cartes juives en Europe orientale.

Des maisons comme Yehudia — liée au grand quotidien yiddish Haynt —, Alt-nay-land, Omanut, Sinai, Central ou Libanon publièrent des séries destinées à un immense public. À Cracovie, la firme non juive Salon Malarzy Polskich proposait elle aussi des cartes représentant des types et des scènes de la vie juive.

On les achetait dans les librairies, chez les papetiers et auprès de vendeurs ambulants qui, à l’approche de Rosh Hashone, étalaient leurs collections dans la rue. Il fallait choisir avec soin : une carte religieuse pour les grands-parents, une scène sentimentale pour un fiancé, une image patriotique pour un parent mobilisé, un bateau transatlantique pour le frère parti en Amérique.

Les éditeurs réutilisaient parfois des images conçues pour le marché général : bouquets de fleurs, colombes, enfants sages, couples d’amoureux ou paysages romantiques. Il suffisait d’y ajouter une étoile de David, une inscription hébraïque et quelques vers yiddish pour transformer une carte européenne ordinaire en shone-toyve.

Mais une véritable iconographie juive se développa également. La carte de vœux devint une petite encyclopédie illustrée de la vie ashkénaze.

Le judaïsme mis en scène

Certaines cartes représentaient les rites des fêtes : la sonnerie du shofar, les prières à la synagogue, tashlikh au bord d’une rivière, les kapores, la bénédiction de la lune ou le retour du père après l’office. D’autres montraient la mère allumant les bougies, la famille réunie autour de la table ou des enfants recevant la bénédiction de leurs parents.

Khayim Goldberg, né en 1890, fut l’un des principaux créateurs de cette iconographie. Il organisait de véritables tableaux vivants : des acteurs amateurs, habillés de costumes traditionnels, rejouaient devant l’objectif un rite religieux ou une scène familiale. L’image était ensuite accompagnée d’une légende ou d’un poème rimé en yiddish.

Ces photographies doivent donc être regardées avec précaution. Elles ne sont pas des instantanés pris sur le vif dans un shtetl. Les personnages posent, les gestes sont réglés et les intérieurs soigneusement composés. Mais les costumes, les objets rituels, l’organisation de la maison et la manière dont on souhaitait présenter la famille juive leur confèrent malgré tout une grande valeur ethnographique.

Surtout, elles montrent comment les Juifs d’Europe orientale se représentaient eux-mêmes. Le monde traditionnel y apparaît souvent plus harmonieux qu’il ne l’était réellement : le père étudie, la mère veille sur le foyer, les enfants sont propres et attentifs, la table est abondante. La shone-toyve ne décrit pas seulement le présent. Elle met en image un souhait d’ordre, de sécurité et de continuité.

Le bateau, le train et la machine à coudre

À côté des scènes religieuses apparut tout un imaginaire de la modernité.
Les cartes se couvrirent de trains, de paquebots, d’automobiles, d’aéroplanes, de téléphones et, plus tard, de postes de radio. Une carte conservée dans les archives du YIVO montre des vœux transmis par téléphone ; une autre, des salutations envoyées par les ondes. La technique moderne semblait promettre que les familles séparées pourraient continuer à se parler.

Le bateau occupait une place particulière. Des millions de Juifs quittèrent l’Europe orientale entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale. Les familles furent dispersées entre Varsovie, Vilna, Odessa, Londres, Buenos Aires et New York. La carte de shone-toyve voyageait précisément entre ceux que le paquebot avait éloignés.

Certaines cartes adoptaient même la forme d’un navire. Une A gut-yor shifskarte, une « carte-navire de bonne année », associait les paquebots à la statue de la Liberté, aux usines américaines et à la prière du voyageur. Le souhait n’était plus seulement de recevoir santé et bonheur : il était d’obtenir un billet, de traverser l’océan, de trouver du travail et, un jour peut-être, de faire venir le reste de la famille.

La carte pouvait suivre le parcours inverse. Imprimée en Allemagne pour une maison d’édition new-yorkaise, achetée dans le Lower East Side, elle repartait par bateau vers la Pologne ou la Russie, accompagnée de quelques mots yiddish et parfois de nouvelles du fils ou de la fille devenus américains.
Ainsi, l’objet lui-même racontait la diaspora : dessiné dans un pays, imprimé dans un autre, vendu dans un troisième et envoyé à un quatrième.

Les rêves politiques d’une année nouvelle

Les shone-toyves ne se limitaient pas à la religion et à la famille. Elles reflétaient les grands courants politiques qui traversaient la société juive.

Les cartes sionistes représentaient Theodor Herzl, les pionniers labourant la terre de Palestine, les nouveaux quartiers de Jérusalem ou un soleil se levant sur Sion. Certaines opposaient un Juif courbé du shtetl à un jeune homme droit et robuste travaillant la terre. La bonne année devenait alors l’annonce d’une renaissance nationale.

D’autres exprimaient la fidélité au pays de résidence. On vit des cartes associant l’étoile de David au portrait de l’empereur François-Joseph, ou des soldats juifs adressant leurs vœux depuis leur régiment. Pendant la Première Guerre mondiale, les scènes militaires envahirent naturellement la correspondance.

Il existait également des cartes montrant les victimes de pogroms ou les ruines laissées par les combats. Le vœu de bonne année s’y transformait parfois en appel au secours. Derrière la formule traditionnelle se lisait une demande très concrète : envoyez de l’argent, aidez-nous à partir, n’oubliez pas ceux qui sont restés.

La shone-toyve pouvait donc être pieuse, sentimentale, patriotique, sioniste ou commerciale. Elle pouvait célébrer le monde ancien ou annoncer sa disparition. Sa seule constante était l’espoir que l’année suivante serait meilleure que celle qui s’achevait.

Une carte n’est pas seulement une image

Les messages manuscrits étaient généralement brefs. La carte postale circulait à découvert et n’était pas destinée aux confidences. Quelques mots suffisaient :
« Nous sommes, grâce à Dieu, en bonne santé. »
« Nous avons reçu votre lettre. »
« Écrivez-nous plus souvent. »
« Que cette année nous réunisse. »

La formule imprimée occupait parfois presque tout l’espace, mais les noms, l’adresse, la date et les quelques lignes ajoutées à la plume rendaient chaque carte unique.

Pour l’historien, le verso est souvent aussi précieux que l’illustration. Il permet de suivre les déplacements d’une famille, les changements d’alphabet et de langue, les relations maintenues entre continents. Une même carte peut porter une formule hébraïque imprimée, une légende yiddish, une adresse écrite en polonais ou en russe et un tampon postal allemand ou américain.
Ces quelques centimètres de carton contiennent alors toute une géographie familiale.

De l’objet familier au document historique

La grande époque de la shone-toyve illustrée se situe entre les années 1890 et la Première Guerre mondiale, mais la tradition se poursuivit durant l’entre-deux-guerres. Les images changèrent avec le monde : les radios remplacèrent les montgolfières, les automobiles les voitures à cheval, les pionniers de Palestine les personnages bibliques.

Après la Shoah, ces cartes prirent une signification nouvelle. Ce qui avait été un objet banal devint parfois l’unique représentation conservée d’une rue, d’un rite ou d’une synagogue détruite. Certaines photographies postales sont aujourd’hui les seuls témoignages visuels connus de communautés disparues.

Les collections du YIVO contiennent des centaines de cartes de ce type : scènes familiales, mariages, tashlikh, kapores, téléphones, radios et vœux rédigés en yiddish. Elles furent souvent conservées non pour leur valeur artistique, mais parce qu’un nom ou une écriture au verso les reliait à quelqu’un qui n’était plus là.

La shone-toyve à l’époque de WhatsApp

La carte de papier a largement cédé la place au téléphone, au courrier électronique et aux réseaux sociaux. Les bateaux et les montgolfières ont été remplacés par les pommes trempées dans le miel, les grenades animées et les shofars numériques. Le yiddish s’est souvent effacé devant l’hébreu shanah tovah ou les langues des différents pays.
Pourtant, le geste demeure remarquablement semblable. On choisit une image, on y ajoute quelques mots et on l’envoie simultanément à des proches dispersés dans plusieurs villes ou plusieurs continents.

Lorsque nous publions aujourd’hui une carte virtuelle portant les mots אַ גוט געבענטשט יאָר, nous accomplissons donc un geste très ancien avec un outil nouveau. Le message traverse instantanément le monde, mais il dit toujours ce que disaient les petites cartes parties autrefois de Varsovie, de Vilna ou de New York.

Dans mon enfance mon père achetait des cartes toutes simples et moins chères, et il me revenait, en tant que bon élève et premier de la famille à parler français, à recopier les adresses du carnet sur les petites enveloppes. Je le revois encore ce petit carnet écrit d’une écriture maladroite et les adresses aux quatre coins du monde. Je trouvais la tâche bien fastidieuse mais c’était mon devoir.

זאָל דאָס יאָר, וואָס הייבט זיך אָן, ברענגען געזונט, שלום און פֿרייד — און טראָץ אַלע ווײַטקייטן, צעשיידונגען און היסטאָרישע איבערקערענישן, זאָל קיינער ניט פֿאַרגעסן ווערן!

Zol dos yor, vos heybt zikh on, brengen gezunt, sholem un freyd — un trots ale vaytkaytn, tsesheydungen un historishe iberkerenishn, zol keyner nit fargesn vern!

Que l’année qui commence apporte la santé, la paix et la joie — et que, malgré les distances, les séparations et les bouleversements de l’histoire, personne ne soit oublié!

(Illustration: « Que sombre l’année ancienne ! » Carte de shone-toyve de Khayim Goldberg, début du XXᵉ siècle. La nouvelle année, couronnée de fleurs, chasse l’année ancienne et ses malheurs. Collection Joseph et Margit Hoffman, Centre de recherche sur le folklore, Université hébraïque de Jérusalem.)